Cannes 2007 : 2e Balayage

, par  P.J. MARCZELL , popularité : 8%

Dans notre numéro précédent vous avez pu lire quelques-unes des impressions rapportées du dernier festival de films de Cannes, suivies d’un compte rendu de six fictions qui ont balisé le progrès de sa compétition officielle. Abordons à présent d’autres longs-métrages de son programme.

Documentaires politiques
Suite à Bowling for Columbine (2002) et Fahrenheit 9/11 (fêté en extase et palmé sur la Croisette en 2004), Michael Moore et son Sicko ont été reçus hors compétition par un public acquis d’avance. Sa nouvelle dénonciation vise le système d’assurance médicale US décidément malade, car il laisse plus de 45 millions d’habitants sans protection et couvre les 250 millions restants de manière arbitraire scandaleuse. Caractérisée par un cynisme malveillant et jalonné d’horreurs, sa mise au point remonte à la présidence Nixon (1971) ; sa résistance aux efforts réformistes du couple Clinton et à d’autres initiatives démocratiques s’organise à coups de centaines de millions de dollars, payant quatre professionnels de pression (lobbyists) par député parlementaire à Washington. Pourquoi tolérer un tel régime, industrie pharmaceutique comprise, si avide de bénéfices financiers au détriment de l’intérêt des individus ? Dans des pays moins capitalistes dénoncés aux US comme pénalisants, inefficaces, au Canada, en France et en Grande Bretagne, par exemple, la socialisation donne des résultats enviables, étonnants. Faussement innocent et incrédule, l’enquêteur Moore nous y conduit pour le voir. Il renchérit en amenant à Cuba un groupe de laissés-pour-compte peu communs : des sauveteurs bénévoles accidentés en dégageant les débris du désastre 9/11. Le but de ce périple se situe sur le sol US de la base de Guantanamo, le seul endroit où les interventions de santé US se dispenseraient gratuitement et sans distinction de catégorie. Bien entendu, la tentative d’accostage rapportée échoue mais les invalides new-yorkais refoulés manu militari se rattrapent à la Havane auprès des services médico-sociaux vers lesquels des sapeurs-pompiers solidaires locaux les conduisent. (Du côté de l’US Treasury Department, l’opération entraînera la menace d’un procès pour infraction à l’embargo commercial maintenu contre le pays castriste. La cause demeure d’actualité grâce à la propagande syndicale contre l’ancien maire Rudy Giuliani devenu candidat républicain à la présidence, accusé de négligence et d’incompétence à la suite du 9/11.) Moore monopolise l’écran pendant trente pour cent du temps, étaye abondamment ses arguments à l’aide de séquences d’archives, de vidéos d’amateurs et de photos privées. Pour pimenter et égayer ses propos, il recourt également à l’emprunt d’extraits musicaux très variés.
Mettons-y tout de même un double bémol. Les problèmes posés ne nous touchent, nous Européens, qu’indirectement. Les conclusions des enquêtes française et britannique ne peuvent nous convaincre ; en revanche, elles font appel aux interrogations sur les coûts publiquement supportables à terme. D’autre part, la démarche subversive applaudie suscite une question gênante : le travail d’investigation du cinéaste nous dédouane-t-il de l’examen critique de nos propres régimes de santé ?

L’Avocat de la terreur de Barbet Schroeder

L’Avocat de la terreur de Barbet Schroeder constitue un documentaire d’une autre trempe : il essaie de cerner un juriste mondialement réputé, individu énigmatique, contestable et contesté, Jacques Vergès. L’étude scrupuleuse, fouillée, dense établit des accointances insolites (François Genoud et Klaus Barbie, Pol Pot, Johannes Weinrich, sa compagne Magdalena Kopp aimée par son défenseur en justice, Ilitch Ramirez Sanchez alias Carlos le Chacal devenu le mari de Kopp, Klaus Croissant, Maher Souleiman, Anis Naccache, Bruno Bréguet, Varoujan Garbidjian, Roger Garaudy, Gnassingbe Eyadema, Khieu Samphan, Slobodan Milosevic…). Elle suit également les méandres ambigus des ramifications idéologiques, appartenances organisationnelles et liens personnels (milieux nazis, dictature génocidaire cambodgienne, OLP, FPLP-COSE, OALP, islamisme militant palestinien, voire iranien, Secours Rouge, RAF, STASI, ASALA, AD…) sans parvenir à éclaircir les zones d’ombre qui les cachent par périodes. Elle reste inséparable des réflexions circonstanciées sur la nature du terrorisme politique (‘aveugle’) d’envergure illustré, entre autres, par la jolie Algérienne Djamila Bouhired – longuement torturée puis condamnée à mort en France – que Vergès a épousée. Le parcours de l’avocat s’expliquerait, au moins en partie, par ses origines coloniales sources de beaucoup de contradictions réelles ou apparentes : fils d’une mère vietnamienne et d’un père venu de l’Île de la Réunion, il naît en Thaïlande, se rallie tôt au gaullisme par patriotisme français, puis rejoint le courant communiste dont il se dissocie sur la question coloniale, etc. En 1974, Schroeder avait déjà préparé sur pellicule le portrait d’un chef d’État choquant issu d’un autre continent, Idi Amin Dada. En tout cas, l’univers interlope qu’il explore maintenant fascine. Est-ce une bonne chose ?

Autres veines documentaires
Plusieurs auteurs sélectionnés ont tenté le reportage ethnologique ou sociologique plus ou moins romancé, affectionnant des contextes exotiques. Parmi eux, Jean-Pierre Limosin essaie de capter de l’intérieur le monde particulier de la mafia japonaise à travers l’initiation d’un apprenti de 20 ans. Dans Tokyo Eyes (1998), il a porté un regard frais sur la capitale japonaise, notamment dans ses aspects peu conventionnels, abordés dans l’optique des jeunes générations. Cette fois-ci la mayonnaise ne prend pas, car à travers son Young Yakuza il ne trouve rien d’intéressant à nous révéler.
Le Mexicain Carlos Reygadas réussit bien mieux son pari avec Lumière silencieuse . Il nous parachute chez des mennonites dans le nord de son pays pour une expérience poétique visuelle extraordinaire, par moments hypnotique, véhiculée par un style aux longueurs et raideurs outrancières, dérivé principalement de Carl Dreyer et de Terence Malick. Avec sa religion archaïsante, sa communauté ethnique irradie effectivement une Lumière silencieuse (Stellet Licht, en Plautdietsch), comme l’évoque le titre. Les acteurs amateurs, en particulier des enfants avec leur merveilleux naturel, y sont pour quelque chose. L’anecdote romanesque centrée sur un adultère découle de l’éternel conflit entre l’esprit et la chair qui semble préoccuper l’auteur, autant que l’ordre primordial des choses suggéré par la Bible. Il n’y a, cependant, pas besoin de vibrer avec lui sur ces points pour tirer son chapeau devant les qualités formelles exceptionnelles de son œuvre, même si celle-ci gagnerait à être raccourcie.
Picaresque, Ulzhan de Volker Schlöndorff lui ressemble, et par son tournage dépaysant au Kazakhstan comme hors du temps quoique en proie à l’exploitation pétrolière, et par son excellence technique due au travail de Tom Faehrmann. Malheureusement, son intrigue amoureuse entre un professeur parisien cherchant la guérison ‘pour son âme blessée’ en Asie Centrale (Philippe Torreton qui fait ce qu’il peut) et une jeune enseignante locale (Ulzhan : Ayanat Ksenbal) ne convainc pas, ses personnages non plus, le vague chamanisme qu’il distille laisse sceptique et la chasse au trésor introduite en prime selon quelques recettes de contes d’antan ne sauve nullement la mise.
Avec leurs problèmes d’identité et de normes culturelles, les migrations à tendance oscillatoire d’individus entre patrie d’origine et pays d’adoption ont trouvé des chantres qui ont attiré l’attention. Avec Import Export , l’Autrichien Ulrich Seidl a dû viser d’abord le scandale. Chez lui paysages mornes, intérieurs institutionnels stériles, appartements kitsch servent de cadre à deux itinéraires en sens inverse complètement séparés, l’une plongeant dans les décrépitudes gériatriques à l’arrivée en Ukraine en provenance d’Autriche, l’autre aboutissant aux images pornos complaisantes (l‘humiliation prolongée d’une prostituée) en partant de Vienne pour l’Ukraine. La protagoniste du premier fil de narration est une mère célibataire infirmière vivotant avec sa maman dans la pauvreté ; cédant à la tentation de changement lucratif en Occident, elle abandonne sa famille et échoue comme laveuse de sol dans un asile de vieillards. Le second récit alternant avec le premier élit pour héros deux bons à rien : un jeune type incapable de trouver un emploi valable et son beau-père qui doit fuir ses créanciers. Chargé de machines de jeu obsolètes à vendre, tout en se défoulant par le sexe lorsque l’occasion se présente, le tandem bourlingue vers l’est, touchant notamment une implantation gitane cauchemardesque en Slovaquie. En général, la critique anglophone s’est répandue en louanges devant la prétendue force de vérité de cette peinture tout en noir, alors que les Français lui ont fait un pied de nez.
Dans un bien autre état d’esprit, le film De l’autre coté (Auf der anderen Seite) de Fatih Akin mêle également deux trames d’action. En Allemagne, un jeune professeur d’allemand fils d’un immigré turc décide de retrouver en Turquie la fille de la compatriote prostituée que son père a ramenée et prise pour compagne à la maison lorsqu’il apprend que la mère lui expédie presque tous ses gains pour lui payer des études supérieures. En ouvrant une librairie à Istanbul, il ignore que la jeune fille devenue activiste politique avait entre-temps fui en Allemagne afin d’échapper à la police de son pays. Il ne sait pas non plus qu’une étudiante lesbienne de Hambourg l’avait accueillie chez elle sans pouvoir la garder, car les autorités locales l’ont expulsée vers d’où elle venait malgré l’incarcération qui l’y attendait. Cette Allemande l’a même suivie en Turquie en se battant pour la faire relâcher, bravade qui lui a coûté la vie. Par une multitude de détails précis pas toujours vraisemblables, le réalisateur primé par l’Ours d’Or à Berlin il y a quatre ans fait de son mieux pour élever les incidents qu’il met en scène au niveau des significations universelles ; il conclut son chassé-croisé sur un ton de réconciliation où les générations se tolèrent et s’efforcent de se comprendre. Malgré les stéréotypies sous-jacentes, ses six acteurs principaux (dont Tuncel Kurtiz, vedette masculine absolue chez lui) le servent bien.

Persepolis, de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud

Fondée sur quatre albums de bandes dessinées best-sellers, l’animation Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud expose les dilemmes de l’expatriation à travers le cas, à Téhéran, d’une petite fille unique, au franc parler, de tempérament rebelle que ses parents modernes et cultivés finissent par envoyer à Vienne à l’âge de quatorze ans. Le témoignage autobiographique subjectif, plein d’intelligence et d’humour, commence en 1978, aux derniers jours du règne du chah, suit le cours de la révolution, puis se colle sur l’instauration de la République islamique que huit ans de guerre sanglante contre l’Iraq durcit en régime bête et méchant. Le marché noir des produits dits décadents, tels les disques et cassettes occidentaux interdits, aide à supporter l’oppression du système totalitaire. Pour la jeune fille, une fois dehors, la liberté trouvée en Autriche ne protège pas contre les déceptions, en particulier amoureuses, déprimantes, affolantes, mais rentrer au pays n’offre pas de solution de rechange non plus. C’est l’orientation parisienne qui permet de sortir de l’impasse dans les années 1990. Tracées à la main à l’ancienne, les figures en noir et blanc, parfois discrètement colorées, aux contours fortement marqués, sont volontairement schématiques, des fonds gris leur prêtent quelque relief. A leur désavantage, elles paraissent mornes. Si la technique n’a pas permis d’éviter un débit saccadé dans un récit déjà pauvre en tournures dramatiques, les voix de Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux parmi les plus connues, donnent de la vivacité aux personnages.

Chroniques d’époque récentes
L’énorme succès de Nos meilleurs années (2003) réalisé par Marco Tullio Giordana fait école. L’adaptation du roman Il Fasciocommunista d’Antonio Pennacchi avec l’aide de Sando Petraglia et Stefano Rulli, Mio fratello è figlio unico de Daniele Luchetti retrace l’évolution de la société italienne au niveau de la classe ouvrière naturellement gauchisante à Latinia vers la fin des années 1960 et pendant la décennie suivante. Elle montre la rivalité entre deux frères passablement ambitieux, de caractères fort différents : l’aîné, le beau préféré (Riccardo Scamarcio), s’engage dans une voie communiste sur une pente de plus en plus radicale, tandis que le plus jeune appelé la Teigne (Elio Germano) qui n’en fait qu’à sa tête, cède temporairement aux attirances catholiques puis fascistes. Leurs relations de chien et chat se compliquent du fait que le cadet aime la jeune fille que son frère épouse. Les parents (avec Angela Finocchiaro dans le rôle de la mère) essaient de se conformer modestement au bon sens. Délicatement enjouée, la narration apparemment très spontanée manque d’aspérités mais se laisse agréablement suivre, c’est mieux que moult programmes TV. Mais pour ceux qui ont vu des œuvres comme Prima della rivoluzione (1962) ou La stratégie de l’araignée (1970) de Bernardo Bertolucci à leur sortie en salle, ce n’est qu’un gentil exercice de style financé par un grand studio américain.
Un bilan de survivant tout autre, He Fengming , chronique d’une femme chinoise, dénonce la trentaine d’années d’injustice en Chine à partir de 1948. Son auteur, Wang Bing, braque sa caméra pendant trois heures sur une intellectuelle aujourd’hui libérée des camps de travaux forcés et réhabilitée mais encore bouillonnante d’indignation vindicative sous des apparences stoïques. Ancienne journaliste et enseignante, l’héroïne se souvient de manière très personnelle du calvaire que lui ont valu les écrits antibureaucratiques de son mari sous le régime maoïste, pourtant officiellement opposé aux abus de l’appareil administratif. Accusé à tort de déviation à droite, le couple a été privé de ses enfants, séparé par la force, et placé dans des camps de détention différents où la simple survie exigeait une résistance surhumaine. Le mari y était mort et les recherches pour retrouver sa tombe se sont soldées par un échec.

Visites des lieux de mémoire
Long documentaire également poignant, Calle Santa Fe de Carmen Castillo a pour sujet la rue de Santiago du Chili où en 1974, assiégé dans sa maison, le chef de l’opposition (MIR) contre le totalitarisme de droite de Pinochet meurt au combat et sa compagne enceinte est blessée. Cette femme atteinte est le cinéaste elle-même. Exilée, voulant mettre de l’ordre dans ses souvenirs et exorciser son mal du pays, elle retourne là où, heureuse, elle a travaillé avec son ami pour le renversement de la dictature. Les gens qu’elle retrouve lui réservent beaucoup d’affection mais ne dissipent pas son malaise (remords ?) devant sa décision de rester à l’écart de la lutte politique lorsque, à la fin des années 1970, l’organe de la Résistance a exhorté les émigrés à rentrer au pays pour poursuivre le combat dans la clandestinité. En regagnant sa patrie, elle se serait exposée à une arrestation certaine. Entre-temps les anciens clandestins survivants ont accédé au pouvoir, mais dans quel état moral ! Tant de sacrifices en valaient-ils donc la peine ?
Par Munyurangabo (Liberation Day), le jeune Américain d’origine asiatique Lee Isaac Chung dit accomplir un devoir de mémoire au Rwanda 15 ans après le génocide. Il suit le voyage initiatique de deux amis – l’un est Hutu et l’autre Tutsi – sur les lieux où l’un d’eux a grandi. Les deux jeunes pèlerins découvrent que l’animosité entre les deux ethnies ne s’est pas apaisée auprès des anciens. On s’en doutait. Les responsabilités n’ont toujours pas été clairement établies, les facteurs géopolitiques régionaux en jeu dépassent encore notre entendement et nous ignorons toujours la nature des motifs religieux dans le conflit alors que beaucoup de massacres ont été perpétrés dans des églises chrétiennes où les Tutsi s’étaient réfugiés.
L’inquiétude sur le sort de la population après la mort de victimes plus proches de nous a poussé Robert Thalheim à Auschwitz, devenu Oswieczim, dont les transformations lui inspirent la moralité choisie pour titre de son documentaire : Et puis les touristes (Am Ende kommen Touristen). Il aborde le site par le biais d’un jeune Allemand qui y débarque pour son service civil (militaire) et se lie avec une interprète polonaise sympathique et compatissante qui l’aide à comprendre les complexités de la situation dans laquelle ils se trouvent. Curieusement, son entreprise n’a suscité pratiquement aucun écho.
Toutes proportions gardées dans la comparaison, le Retour en Normandie de Nicolas Philibert a connu un accueil à peine plus favorable. Il était parti d’un fait divers relatant un triple meurtre vers le début du XIXe siècle, l’égorgement d’une mère, d’une sœur et d’un frère par Pierre Rivière que René Allio avait porté à l’écran en 1975. Pour voir ce que ses acteurs amateurs sont devenus et évoquer le passé, le premier assistant de la mise en scène de l’époque rend visite aux paysans qui avaient joué dans la reconstitution d’Allio. Respectueuse de ses interlocuteurs, conviviale et attachée aux petits détails, la démarche a été jugée par la profession d’intérêt trop limité, personnel.
Dans un genre plus léger, en Uruguay, El baño del papa , le premier long métrange d’Enrique Fernandez et de César Charlone est centré sur la visite du pape Jean-Paul II dans une petite ville où cette venue miraculeuse en 1988 suscite toutes sortes d’espoirs, pas forcément religieux. Candidat à la Caméra d’Or, a-t-il retenu l’attention de quelqu’un ?
Un autre prétendant à la Caméra d’Or interculturel humoristique taquinant l’absurde, La Visite de la fanfare (Bikur Hatizmoret) d’Eran Kolirin brode sur la descente d’un orchestre de cuivres d’Alexandrie dans une localité perdue, insignifiante en Israël mais dotée d’un aéroport. Portant l’uniforme bleu de la police égyptienne malgré la destination désertique où l’ocre domine, la formation a pour mission de rehausser l’éclat d’un centre culturel arabe au moment de son inauguration. Il s’avère que personne n’attend les musiciens à l’atterrissage, d’où besoin de recourir au système D. Les habitants se montrent complices, ce qui facilite des rencontres souvent cocasses pleines de chaleur humaine. Moralité : la musique adoucit les mœurs. N’êtes-vous d’accord ?

La forêt de Mogari (Mogari no mori)

Retour à la nature
Le voyage en Utopie que Naomi Kawase nous propose dans La forêt de Mogari (Mogari no mori) débute dans une maison de retraite japonaise exceptionnelle car réservée à un très petit nombre de pensionnaires et située dans un cadre bucolique non loin des lieux où ses hôtes avaient passé leur vie active. Là, l’aide-soignante Machico (Machico Ono) doit voiturer un vieillard irascible, plein d’énergie insoupçonnée, Shigeki (Shigeki Uda). Celui-ci profite d’une panne de leur véhicule pour échapper à sa surveillante. Le programme initial de promenade au vert se transforme en un jeu de cache-cache sur un relief de plus en plus abrupt, de moins en moins entretenu. Les éléments forment un troisième protagoniste à part entière : un violent orage finit par réunir le vieux fugueur et son infirmière qui va très loin pour réchauffer l’homme trempé de pluie et transi. Vers la fin, nous comprenons que, dans les bois, Shigeki a cherché la tombe de sa femme qu’il avait perdue 33 ans auparavant. Nous ne pouvons pas deviner, cependant, combien le chiffre est magique puisque, dans l’optique bouddhiste japonaise adoptée par la cinéaste, il marque le seuil, une fois franchi, d’où un défunt ne pourra plus jamais revenir dans le monde des vivants, car il rejoindra le royaume de Bouddha. Mêlant croyances bouddhistes et shintoïstes, Kawase nous relate donc l’histoire d’une double libération spirituelle dans la perspective d’un deuil pas facile à interpréter. Pour corser l’ésotérisme, elle nous conte, comme en surimposition, l’union affective d’un vieil homme et d’une jeune femme conditionnés pour la compréhension par leurs deuils respectifs.
Le Banissement (Izgnanie) d’Andreï Zviaguintsev (auteur primé par le Lion d’Or à Venise en 2003) ne demeure pas en reste en prétentions spirituelles. En adaptant une nouvelle peu connue de William Saroyan dans un esprit rappelant Tarkovsky, il suit l’installation d’une famille à la campagne, loin de l’usine énorme, désormais abandonnée, qui sert encore de référence et de point de rencontre, en cas d’urgence, au mari (Konstantin Lavronenko) et à son frère, de toute évidence mafieux (Alexander Baluev). Déjà mère d’un garçon et d’une fille, la femme (Vera : la Norvégienne Maria Bonnevie, actrice de théâtre très connue en Suède) avoue à son époux qu’elle est enceinte mais que l’enfant qu’elle attend n’est pas de lui. D’où drame intense étouffée, avortement et quelque chose de pire... Les prises de vue de la campagne moldave (par Mikhail Krichman) sont superbes, le travail sur le rapport des tons force l’admiration et Vera nous impressionne par sa beauté sculpturale très scandinave. Mais figés, les acteurs nous ennuient autant que les supposés sous-entendus profonds de l’œuvre dont nous n’arrivons pas à comprendre les subtilités.
A l’âge de 75 ans, avec Centochiodi , Ermanno Olmi nous offre son chant de cygne presque trente ans après sa Palme pour L’Arbre aux sabots. Lui aussi chante le retour utopique à une nature hors du temps. Invraisemblable dès la première minute, son intrigue débute par un acte de vandalisme ahurissant : dans une bibliothèque historique de grand prestige appartenant à une vénérable institution confessionnelle, on trouve cent tomes particulièrement précieux plantés au sol par d’énormes clous (qui font penser à ceux du Seigneur sur la croix). Il s’avère que le malfaiteur est une personnalité qui jouit d’un accès libre aux collections. Ce jeune professeur de philosophie à Bologne, très apprécié par ses élèves, prend le maquis. Il s’installe dans une zone sauvage, bucolique, au bord du Pô, squattée par des petites gens attachés à leur paix. Heureux dans leur isolement hors du temps, les ermites laïques conviviaux des environs l’intègrent. Des légendes se créent autour de sa figure christique, elles se traduisent également en signes d’attente d’un retour. Confirmant sa foi connue dans une spiritualité vivante, charismatique, face à la religiosité institutionnelle invalidée par l’hypocrisie et la sclérose, Olmi s’égare en déclarant qu’une tasse de café avec un ami vaut plus que tous les livres du monde. Pourquoi y introduire une dichotomie ? Et pourquoi clouer les livres au pilori maintenant qu’ils restent la cargaison d’identification la plus sûre dans le naufrage que nous subissons dans l’arche de notre civilisation ? Mais ceux que la fable laisse sur leur soif peuvent toujours revenir aux deux films précédents, nettement supérieures, ou s’intéresser à l’évolution de Fabio, fils cameraman d’Ermanno.

Niche spéciale
Taquinant l’absurde avec un sens de l’humour anarchiste, Roy Andersson commence à avoir des fans. Décidément septentrional quoique inclassable, l’esprit d’enchaînements de ses numéros saugrenus laisse supposer quelques affinités avec le Finlandais Aki Kaurismäki. Dans Toi qui es vivant (Du levande) les prétentions académiques conventionnelles scandinaves prennent des giclées d’ironie particulièrement marquantes. Testez vos réactions en allant le voir, je n’ai aucune envie d’en parler plus.

Boulevard de la mort (Death Proof) de Quentin Tarantino

Attentes déçues
Pas mal de projections couvertes par des affiches prometteuses ont déçu. Dans le sillon Grindhouse, Boulevard de la mort (Death Proof) de Quentin Tarantino, par exemple, est une honte. Ce film fournit deux histoires pour le prix d’une, la seconde présentant un défoulement en sens inversé de la première : la démonstration d’exploits d’un méchant qui terrorise en voiture quelques petites putes, suivie par la revanche des filles sur leur persécuteur. A comparer à un mauvais match de catch taquinant le sexe et le sadisme morbide. Plus primaire que ça, tu meurs. Crash de David Cronenberg (1996) aux comédiens icônes, sur un sujet similaire, a été malsain dans sa perversité élitiste en glorifiant un secte de fanatiques d’accidents de voiture se livrant à des expériences sexuelles inédites, mais il ne manquait pas d’élégance. Chez Tarantino maintenant, la seule carte qui vaille quelques chose est fournie par Zoe Bell, « stuntgirl » authentique nullement jolie importée de Nouvelle Zélande, qui s’adonne à des acrobaties aussi grisantes que dingues.
Le thriller Boarding Gate d’Olivier Assayas vaut à peine mieux, surtout aux yeux de ceux qui respectent ce cinéaste. On dirait que plus son ex-femme éclate dans sa féminitude sur la scène internationale (comme membre du jury du 60e à Cannes, en l’occurrence), plus Olivier se défonce. Campant ses décors à Paris, à Beijing, à Singapour et à Hong Kong où il se sent probablement chez lui, comment a-t-il pu choisir pour muse quelqu’un d’aussi affreusement vulgaire que Asia Argento, intriguant avec Michael Madsen dans un milieu d’affaires louches de haut vol ? Par mimétisme ? Parce que Catherine Breillat l’avait fait et s’en est tirée, au moins à Cannes, grâce à un extraordinaire soutien médiatique dont seule la France intellectuelle paraît avoir le secret ? L’alimentaire n’est pas garanti nécessairement par la mise en scène des relations ambiguës caractérisées par le sexe, la drogue, la prostitution et les trahisons.
Il est vrai que dans Go Go Tales , Abel Ferrara a également réservé une place de bestialité croustillante à Argento, un de ses choix récurrents parmi d’autres (comme Matthew Modine et Willem Dafoe), mais il l’a fait avec modération. Ses intentions étaient sympathiques : évoquer le glamour d’une boîte de strip-tease à Manhattan dans une phase de déclin aigu. L’entreprise sert-elle de métaphore pour l’industrie cinématographique en tant que tripot capitaliste dément, mieux, pour le capitalisme lui-même comme théâtre d’autodestruction insensée ? Quoi qu’il en soit, Regarder mais pas toucher, la devise normative du club, autorise tout de même beaucoup de numéros étincelants pour le programme d’un jeudi soir mémorable où, au bord de la faillite, Ray Ruby’s Paradise joue son va-tout et gagne. Il ne sera donc pas évincé de si tôt par un commerce Bed, Bath & Beyond, plus prometteur. Le réalisateur italo-américain remporte-t-il son pari pour autant ? Sa mayonnaise nostalgique ne prend simplement pas. Peut-être parce que son genre est complètement dépassé ou parce qu’elle se trompe lourdement sur l’organisation du type de show-biz qu’elle voudrait célébrer. Surprenantes pour le contexte, les improvisations de la fin ne suffisent pas à rétablir l’équilibre. La comédie tournée en drame doit pas mal à Robert Altman, à John Cassavetes et probablement même à Atom Egoyan. Par un autre biais, elle me fait penser à Radio Days (1987) de Woody Allen qui, avec moins d’ambition et de moyens mais plus de sincérité, avait su mieux ressusciter les divertissements populaires américains d’une époque (en l’occurrence celle de la deuxième guerre mondiale).

PJ Marczell