Cine Die - avril 2008

 avril 2008
par  Raymond SCHOLER
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Dans l’ordre purement alphabétique :
Apocalypto (le film de Mel Gibson est non seulement le meilleur film historique sur la Mésoamérique, mais également le survival le plus haletant de l’histoire du cinéma et une illustration exemplaire des thèses de Jared Diamond exposées dans Effondrement : Comment les Sociétés décident de leur Disparition ou de leur Survie (2006) ; pour une exégèse plus complète, je vous renvoie à mon article sur e-media.ch/dyn/1066.htm sous « Répertoire de films »).

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« Apocalypto » de Mel Gibson

Beowulf 3D (on découvrait avec émerveillement que les critiques sont aussi des lecteurs avisés, puisque tous concordaient à vanter la supériorité du poème original ; or, celui-ci n’est autre chose que le panégyrique d’un héros parfait, sans tare, que le haut moyen âge appelait de ses vœux ; Beowulf débarrasse son peuple du monstre Grendel et d’un dragon, symboles de tous les maux dont souffre la société, et quand il meurt à la fin d’un long règne, les gens s’inquiètent du retour de la guerre dont il les avait préservés : c’est tout, c’est un peu succinct ; Robert Zemeckis et Roger Avary ont étoffé le personnage, car un héros purement positif est ennuyeux ; Beowulf a donc son côté sombre, il succombe à des tentations maléfiques et les monstres qu’il affronte sont de sa propre filiation et de celle de son prédécesseur ; cet apport du tragique profite grandement à l’histoire, de même que le choix esthétique du truquage par performance capture qui fait s’imbriquer sans failles créatures fantastiques et humains tout en sauvegardant l’effet de distanciation implicite de l’épopée littéraire). Dog Bite Dog (Pou-Soi Cheang montre que des restes d’humanité survivent même chez les plus avilis). Eastern Promises (David Cronenberg).

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« Eastern Promises » de David Cronenberg

Goya’s Ghosts (Milos Forman ; où l’armée française issue de la Révolution vient libérer les Espagnols du joug de l’Inquisition et commet plein d’atrocités : suivez mon regard !). Hostel Part II (Eli Roth nous donne à voir un monde où l‘argent permet de s’adonner sans risques aux pires instincts barbares ; plus dérangeant que le premier opus, parce que nous entrons cette fois dans la tête des tortionnaires et que nous pouvons vérifier combien est ténu le vernis de civilisation quand certaines tentations sont réunies). Import/Export (Ulrich Seidl expose les disparités économiques entre Est et Ouest comme une source d’humiliations inépuisable). In the Valley of Elah (Paul Haggis). Letters from Iwo Jima (Clint Eastwood). 4 Luni, 3 Saptamâni si 2 Zile (Cristian Mungiu). Ratatouille (Brad Bird et Jan Pinkava). Un Secret (Claude Miller).

58e Berlinale


Il y eut plus de 800 films à Berlin, toutes sections confondues et marché (interdit à la presse) compris. Le cinéma se porte donc très bien et, à voir certaines séances en numérique de qualité époustouflante, la disparition annoncée des bobines peut être envisagée de gaîté de coeur, du moins pour l’utilisation à court terme. Pour la conservation, ce sera une autre paire de manches. Le festival braqua ses premiers feux, dans l’hystérie des photographes et des fans, sur les Rolling Stones, venus accompagner, pour la première mondiale de Shine a Light, leur metteur en scène Martin Scorsese. Le film restera sans doute le témoignage le plus immédiat de l’impact scénique de ce groupe pérenne qui a su conserver son style. Scorsese rappela son précédent passage à la Berlinale : ce fut en 1981 pour Raging Bull.

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« Shine a Light » de Martin Scorsese
© Wild Bunch

Tempus en effet fugit. Le festival se termina avec la projection de la parodie de Michel Gondry, Be Kind Rewind, où sont épinglés avec malice deux aspects significatifs du cinéma contemporain, la durée excessive des films et la course aux effets spéciaux de plus en plus perfectionnés.

La compétition
Sur 21 films visionnés par un jury présidé par Costa-Gavras, j’ai réussi à en voir 10. Deux au moins auraient dû être refusés par le comité de sélection.

Sparrow
Indigne du statut acquis par son auteur, Man Jeuk/Sparrow de Johnnie To sur un groupe de pickpockets de Hong Kong, est un brouillon qui veut, moyennant un parti pris de désinvolture “poétique” (acteurs sautillants, sifflotants et souriants, balades à bicyclette, ballons de couleurs en vadrouille, beaucoup de petits oiseaux dans beaucoup de cages, ralentis pour expliquer les techniques de subtilisation), capter la soi-disant légèreté d’un Bande à Part (Godard, 1964).

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« Sparrow » de Johnnie To
© Arp Sélection

Simon Yam et trois acolytes travaillent en parfaite harmonie pour délester les passants de leurs portefeuilles. Jusqu’au jour où ils tombent sur plus fort qu’eux, une jolie femme (Kelly Lin) qui les charme. Hélas, elle est sous l’emprise d’un vieux caïd du milieu et voudrait retrouver sa liberté. Le quatuor propose à l’ogre un pari : la liberté de la femme s’ils réussissent l’escamotage de son passeport. Ce vol se déroule sous une pluie battante, une myriade de parapluies ouverts est filmée au ralenti. Un ralenti tellement balourd que je n’ai rien compris à ce qui se passait, alors que des sites berlinois s’extasiaient sur ce “Stealing in The Rain”. Mais je dois avouer que le comique que relèvent les mêmes sites m’a également échappé. Comme quoi l’humour est avant tout culturel. Bref, je prends ma tasse de To sans hésiter, s’il s’agit de polars comme Election (2005) ou PTU (2003), mais je risque de rire jaune à ses essais de comédie.

Jeune et vieux
Elegy de la Catalane Isabel Coixet, d’après “The Dying Animal” de Philip Roth, ressasse les obsessions de ce dernier, à savoir les amours entre jeunes étudiantes et vieux professeurs. Ben Kingsley avec son physique aride et ses répliques lapidaires a de la peine à justifier l’attraction que peut ressentir pour lui la douce Penélope Cruz.

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« Elegy / Lovers » de Isabel Coixet
© Metro-Goldwyn-Mayer

Le charisme vanté par le dossier de presse est purement théorique. Roth pour Roth, nous préférerons donc The Human Stain (2003, Robert Benton), où la chimie entre Anthony Hopkins et Nicole Kidman fut autrement plus convaincante.

Enfants soldats
Feuerherz de Luigi Falorni traite des enfants soldats. En 1981, une petite fille érythréenne qui a grandi dans l’orphelinat où sa mère l’avait abandonnée au milieu de la guerre d’indépendance, retrouve son père. Mais la petite, sous l’influence des religieuses italiennes, a acquis un sens aigu de l’équité. Las de ses rouspétances, son père la fera enrôler vite dans une des armées de libération (qui se battent entre elles plutôt que de porter la guerre contre l’ennemi éthiopien !) L’enfant se trouve donc confrontée au fanatisme idiot et à la mort avant de s’échapper au Soudan.

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« Feuerherz » de Luigi Falorni

Le film fut taxé de “politporno” par de vociférants manifestants sous prétexte qu’il constituait un ènième exemple de l’exploitation du Tiers-monde par les Occidentaux qui n’hésitent pas à faire du fric sur le dos des petits Africains. Mais le problème du film n’est pas là. Ce qui gêne, c’est le côté mécanique et propre de la mise en scène. Peu d’émotion passe au service d’un sujet aussi révoltant. Les révolutionnaires érythréens récitent, en rivalisant de logorrhée, leur credo d’une prodigieuse bêtise. Le groupe vole des vivres aux paysans impuissants, il y a une escarmouche et des cadavres qu’on confie à la rivière, mais tout se passe avec un minimum de violence. Quand on compare avec l’enfer que des gamins ont vécu dans les troupes de Charles Taylor, on se dit qu’on assiste à une version light, expurgée ad usum delphini. Falorni arrache plus facilement des larmes aux quadrupèdes ( il est co-réalisateur de L’Histoire du Chameau qui Pleure, 2003) qu’aux humains.

La suite au prochain numéro.

Raymond Scholer


Publié dans Scènes Magazine no. 203


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