Cine Die - avril 2018

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 16%

Au menu : la 68e Berlinale

Compétition
Une rétrospective incontournable sur le cinéma de la République de Weimar m’a, à plusieurs reprises, dévié de la Compétition, de sorte que je ne peux absolument rien dire de l’Ours d’Or, Touch Me Not de la Roumaine Adina Pintilie, à première vue au diapason de l’ère #metoo. Quant aux autres Ours, ils me semblent récompenser des œuvres méritantes. À l’exception de celui attribué au scénario de Museo du Mexicain Alonso Ruizpalacios, tant son absence de complexité et sa linéarité désespérante ont manqué de m’endormir. Le film s’inspire du célèbre vol de 124 œuvres d’art précolombien, perpétré à la veille de Noël 1984 dans le vénérable Musée National d’Anthropologie de Mexico City. Le musée n’avait pas encore de système d’alarme moderne et les neufs gardiens sur place avaient sans doute relâché leur vigilance. Les deux voleurs, découverts 5 ans plus tard avec le butin intact, puisque invendable, voulaient le monnayer pour de la cocaïne, mais furent dénoncés par le trafiquant. Dans le film, les deux sont des fils de bourgeois, glandeurs et insoumis, qui rendent d’eux-mêmes la marchandise quelques semaines après le coup (de potaches, quoi).

Claire Foy dans « Unsane »
© Fingerprint

Soderbergh, Petzold et Padilha étaient aussi en compétition, mais avec des films très mineurs. Dans Unsane , Soderbergh a filmé avec un i-Phone le calvaire d’une jeune femme retenue dans un hôpital psychiatrique contre son gré (Claire Foy en mode hystérique, loin de sa prestation sobre dans le rôle d’Elisabeth II dans la série The Crown), qui reconnaît dans un des infirmiers un ancien harceleur : assez passionnant a priori, puisque le spectateur ne sait pas si la dame fabule ou pas. Mais aux deux tiers, le film bifurque vers l’horreur avec une cave insonorisée où l’infirmier en question charcute et découpe des victimes, et détruit tout le potentiel d’étude sérieuse qu’il avait jusque là accumulé. A force de ménager la chèvre et le chou, le cinéma de Soderbergh risque de tomber dans l’insignifiance.

Christian Petzold adapte le roman Transit d’Anna Seghers en maintenant le récit sur des vies en sursis, mais en le situant dans le Marseille actuel (moins, bien sûr, les portables), révélant ce que les actes (les attentes dans les consulats et les compagnies de navigation) avaient d’universel et de prédestiné, mais les vidant ipso facto de toute substance. Petzold espérait faire un grand film sur la condition de réfugié, nous ne ressentons rien à la mécanique qui se déroule sous nos yeux.

Rosamund Pike et Daniel Brühl dans « 7 Days in Entebbe »

Jose Padilha reconstitue dans 7 Days in Entebbe le hijacking du vol Air France 139 en juillet 1976. Peu après son décollage d’Athènes, le vol est détourné par 4 terroristes, deux membres du FPLP et deux intellectuels allemands, membres des Revolutionäre Zellen. Le lendemain, l’avion se pose avec 257 otages à bord sur le tarmac d’Entebbe, permettant à Idi Amin Dada de fanfaronner devant les reporters. Rosamund Pike nous en bouche un coin : on ne décèle presque pas d’accent dans son allemand. Deuxième choc (esthétique) : le Britannique Nonso Anozie est un sosie quasi parfait du dictateur. En Israël, le gouvernement discute : Yitzhak Rabin veut temporiser, Shimon Pérès veut agir. Troisième choc : le choix d’Eddie Marsan pour incarner Shimon Pérès. Comparez leurs photos passeport, ils n’ont rien en commun. Et pourtant, Marsan est génial. Et puis, dès que le commando israélien arrive sur place, 7 jours plus tard, Padilha ne sait plus où mettre sa caméra. L’intervention est filmée dans la confusion la plus totale, et montée en alternance avec un ballet aux accents ultra-contemporains, dont la pertinence m’échappe. Dommage. Raid on Entebbe, réalisé par Irvin Kershner quelques semaines après les événements, était autrement plus charpenté.

La Polonaise Malgorzata Szumowska a reçu le prix du Jury pour Twarz (Tronche en français) qui décrit comment votre vie peut basculer à la suite d’une transplantation faciale, rendue nécessaire par une chute accidentelle sur un chantier. Votre mère croira que la persona du donneur vous tient sous sa domination et vous obligera à subir un exorcisme en bonne et due forme, votre fiancée vous lâchera, parce que votre faciès est de guingois et que vous n’arrivez plus qu’à sortir des grognements en guise de mots d’amour, de sorte qu’il ne vous reste plus qu’à aller chercher votre bonheur ailleurs que dans votre sinistre province (Swiebodzin) où l’Église catholique vient d’ériger une statue de Jésus plus grande que celle de Rio (c’est le chantier fatal en question, et ce n’est pas une blague). Szumowska s’en donne à cœur joie dans cette satire des mœurs de son pays natal sous le régime Kaczyński.

La petite Giovanna et Markus Imhoof dans « Eldorado »

Dans Eldorado , Markus Imhoof confronte ses souvenirs de gosse, quand la famille avait en 1945 recueilli une petite Italienne souffrant de malnutrition, avec la situation catastrophique dans laquelle les migrants se trouvent de nos jours, où, s’ils veulent travailler, ils sont contraints par des entreprises mafieuses de récolter des tomates qui vont être vendues en Afrique pour moins cher que les tomates locales. Cette mise au pilori salutaire de l’absurdité contemporaine n’a reçu qu’une mention spéciale du prix Amnesty International.

Quant aux Ours d’Argent des comédiens, le prix masculin a été remporté par Anthony Bajon, qui incarne le jeune drogué en quête de désintoxication dans La Prière de Cédric Kahn, où les candidats doivent suivre un strict régime de prière et d’épuisant travail manuel sous constante supervision dans un centre catholique à 2000 m d’altitude. La proximité des autres, soumis aux mêmes contraintes, est censée promouvoir la prise de conscience et la discipline requises pour s’en sortir. Que le personnage principal en arrive même à aspirer à la prêtrise, dépasse sans doute les attentes. Le prix féminin est allé à la Paraguayenne Ana Brun pour son rôle d’héritière de la haute bourgeoisie dans Las Herederas de son compatriote Marcelo Martinessi (lauréat du prix Alfred Bauer, on se demande bien pourquoi), qui la voit, appauvrie de plus en plus à mesure que l’héritage diminue, sortir de son cocon à un âge plutôt avancé pour prendre enfin son destin en main.

« Isle of Dogs »

Le prix de la mise en scène est revenu à juste titre à Wes Anderson pour Isle of Dogs qui est, selon moi, le meilleur film de la Berlinale. Cette animation en volume raconte l’expédition du petit Atari, filleul du maire de Megasaki, sur l’île aux chiens pour retrouver son fidèle compagnon Spots. Les édiles ont en effet , sous des prétextes de salubrité publique, décrété que tous les chiens, atteints prétendument d’une épidémie contagieuse, devaient être mis en quarantaine sur Trash Island, où ils devraient assurer leur pitance comme ils peuvent. En se liant avec une meute de toutous révoltés, tous avec leur personnalité bien spécifique rehaussée par la voix de stars mondialement connues, Atari réussira à annuler la solution finale de la question canine. En effet, les chiens causent tous anglais, alors que les humains sont nippophones et doivent donc être constamment traduits par un interprète. La richesse des éléments de décor, le raffinement des détours narratifs, l’humour sous-jacent (les plans frontaux à la Ozu), les insertions graphiques ludiques et la profonde originalité de la piste sonore d’Alexandre Desplat concourent à un plaisir constamment renouvelé.

Marie Bäumer dans « 3 Tage in Quiberon »

Une actrice qui aurait plus mérité l’Ours d’Argent que la Paraguayenne sexagénaire est l’Allemande Marie Bäumer, qui fait revivre de façon époustouflante la regrettée Romy Schneider dans le formidable 3 Tage in Quiberon d’Emily Atef. La réalisatrice berlinoise recrée dans un noir et blanc somptueux l’interview de la star (qui manqua toute sa vie d’assurance et d’estime de soi) par un journaliste du Stern, Michael Jürgs, qui la pousse dans ses derniers retranchements, tandis que le photographe Robert Lebeck, à qui elle fait complètement confiance, manie l’objectif. Cela se passait en 1981, un an avant la mort de l’actrice. Broder un scénario autour d’un mini-événement pareil tient de la gageure et le résultat témoigne de la finesse psychologique de tous les participants, mais fascine d’abord à cause de la ressemblance physique entre la comédienne et l’original.

James Frecheville dans « Black 47 »

Black 47 de Lance Daly est le premier film de fiction sur la Grande Famine irlandaise de 1847. Les exactions des propriétaires anglais contre les métayers irlandais sont examinées sous une lumière crue et l’utilisation conséquente du gaélique (beaucoup de paysans ne parlent que cette langue) montre à quel point on a affaire à une situation colonisateur - colonisé, comme celle qui prévaut encore aujourd’hui dans certains pays d’Amérique Latine. Le million de morts explique le ressentiment qui a motivé les Irlandais à se séparer du Royaume-Uni 70 ans plus tard et le fait que la population actuelle du pays est moins nombreuse que celle de 1841, fait unique au monde. Les acteurs sont convaincants, mais le récit de vengeance prévisible et quelques effets spéciaux foireux ont empêché le film d’avoir une récompense.

Andrea Berntzen dans « Utøya 22.Juli »

Dans Utøya 22.Juli , Erik Poppe suit en plan séquence une jeune femme au camp d’été de la Ligue des jeunes travaillistes quelques minutes avant et pendant tout le temps que dure le massacre le plus traumatisant que la Norvège ait enduré dans son histoire. Comme les jeunes fuient instinctivement les coups de feu, la caméra est rarement sédentaire et on n’a qu’une furtive apparition de quelques secondes au loin du tireur, nous donnant à ressentir ce qu’ont dû éprouver ses cibles potentielles.

Avec Das schweigende Klassenzimmer , Lars Kraume prouve que le régime de l’Allemagne de l’Est avait peu de choses à envier aux Nazis de Der Staat gegen Fritz Bauer (2015). Quand une classe de maturité de Stalinstadt organise en 1956 une minute de silence en l’honneur des victimes du soulèvement hongrois, le ministre de l’éducation exige qu’on lui en livre l’initiateur, sous peine d’interdiction d’accès à l’examen de maturité. La classe réagit comme les compagnons de Spartacus dans le film de Kubrick. Le passage à l’Ouest était, il est vrai, encore une possibilité.

Raymond Scholer