Cine Die de septembre 2010 : Cannes (fin) & NIFFF

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 22%

63e Festival de Cannes


Marché
Au marché de Cannes on trouve à boire et à manger. Pour éviter les mauvaises surprises et les pertes de temps précieux qui en découlent, mieux vaut donc se rabattre sur des réalisateurs à la réputation assurée.
L’Australien Bruce Beresford, qui nous avait donné un des plus beaux films sur la conquête du Nouveau Monde avec Black Robe (1991) avant de disparaître de nos écrans à la fin du siècle passé, livre avec Mao’s Last Dancer (2009) un de ses films les plus accomplis. Basé sur l’autobiographie de Li Cunxin, le film raconte l’odyssée de ce danseur de ballet chinois, l’égal de Nureyev et de Baryshnikov, qui, à l’occasion d’un échange culturel au début des années 80, fit défection et devint le danseur étoile du Houston Ballet. Pour incarner la légende, Beresford a trouvé en Chi Cao du Birmingham Royal Ballet un interprète à la brillance technique et au charisme requis. Chi a d’ailleurs passé par la même école de Beijing que Li. Deux acteurs plus jeunes incarnent Li enfant et adolescent et les transitions harmonieuses entre les trois segments d’une même vie témoignent de la maîtrise extraordinaire du cinéaste. Un professionnalisme qui ne trouve que rarement grâce aux yeux d’une critique qui a souvent tendance à privilégier le je-m’en-foutisme (sous prétexte d’éviter l’académisme) : comment expliquer autrement l’accueil délirant réservé à Mammuth (2010), la pochade de Delépine et Kervern ?

Chi Cao dans « Mao’s Last Dancer » de Bruce Beresford

Le destin de Li se précise quand, à l’âge de 11 ans, il est extrait de son village pauvre du Shandong par les prospecteurs de Madame Mao pour subir un entraînement assidu à l’Académie de Danse de Beijing pour la plus grande gloire du Parti. Cette partie du film aurait pu être filmée par Zhang Yimou ou Jia Zhangke qui n’auraient pas fait mieux. Beresford rectifie ainsi des décennies de traitements approximatifs de l’Asie par le cinéma occidental. Quand Li arrive en 1979 aux Etats-Unis sur invitation de Ben Stevenson du Houston Ballet, l’interprétation de celui-ci par Bruce Greenwood devient un des plaisirs majeurs du film. La scène où le mentor dévie dans son explication du terme raciste chink entendu par son protégé vers un autre sens du mot donne la mesure de la gentillesse et de la sollicitude de cet homme dont l’homosexualité est à peine effleurée par un glissement imperceptible de certains gestes.

L’imbroglio nel Lenzuolo (2010) est le dernier film du Mexicain Alfonso Arau, connu chez nous pour trois réalisations. Como Agua para Chocolate (1992) où l’amour est tellement sublimé à travers les mets préparés par la malheureuse amante que les convives ont des orgasmes. A Walk in the Clouds (1995) où Keanu Reeves prétend être le mari d’une jeune femme enceinte pour la sauver du déshonneur. Picking up the Pieces (2000) où Woody Allen tue sa femme, Sharon Stone. Dans son nouveau film comme réalisateur, Arau, qui a une carrière parallèle d’acteur, se penche sur les débuts du cinématographe, à une époque où celui-ci restait encore aux yeux des gens simples une invention mystérieuse et où un train se rapprochant depuis le fond de l’écran pouvait déclencher la panique. L’action se situe à Palerme en 1905. Federico en a marre de ses études de médecine, car la simple vision du sang le fait tomber dans les pommes. Quand il assiste pour la première fois à une séance du cinématographe, il découvre un pouvoir magique bien au-delà de ce que la médecine peut offrir. Le cinéma peut vaincre la mort, puisque des gens déjà morts peuvent être regardés tous les jours sur l’écran. Il offre ses services au propriétaire du café qui organise des projections sur un simple drap : au lieu de faire venir (et de les payer cher) des films d’ailleurs, pourquoi ne pas en créer sur place. Le commerçant est d’accord de fournir le matériel, si Federico filme des femmes nues. La sœur du commerçant, vieille fille, veut plutôt des histoires édifiantes.

« L’imbroglio nel lenzuolo » de Alfonso Arau

Federico a une solution, l’histoire biblique de la Chaste Suzanne, épiée dans son bain par des vieillards lubriques. D’un côté, une femme nue, de l’autre, l’innocence outragée. Federico découvre bientôt une sauvageonne, Marianna (la belle Maria Grazia Cucinotta), qui pourrait bien faire l’affaire. Elle demeure dans une caverne aménagée, vit de petits travaux et guérit les gens du coin avec ses herbes et potions. Quand Federico fait des travaux d’approche, elle ne comprend absolument pas et pense qu’il a des intentions pas très catholiques en tête. Qu’à cela ne tienne : Federico sait que Marianna se lève avec le coq pour se baigner dans la rivière sans être vue. Il la filmera à son insu. Puis il filme les faciès de deux clochards auxquels il présente un plat de spaghettis : ils salivent séance tenante. Un astucieux montage alternatif et le film est prêt. Le public reconnaît l’actrice, les commères l’accusent de toutes les turpitudes et la vie de la belle est détruite. Elle a beau venir devant le drap, le lenzuolo, en pleine projection et montrer que « celle-là ne peut pas être moi, puisque je suis ici », elle restera la risée des gens éduqués et la dévergondée de service. Alors que Federico récolte gloire et succès.

Le Britannique Neil Marshall s’est taillé une réputation de novateur dans le registre fantastique avec ses deux premiers longs métrages, Dog Soldiers (2002) et The Descent (2005). Si Doomsday (2008), son excursion dans le western post-apocalyptique, ne convainquit pas entièrement comme ènième succédané de Mad Max à la sauce à la menthe, son péplum Centurion (2010), une allégorie des déboires de l’OTAN en Afghanistan, doit être considéré comme une réussite exemplaire. Le film raconte l’histoire de soldats stationnés loin de leur patrie et engagés dans une guerre, que les politiciens savent perdue d’avance, contre des tribus qui se livrent à une guérilla sans merci avant de disparaître dans la nature. Sauf qu’on n’est pas du côté de Kandahar, mais en Bretagne romaine et que les tribus en question sont les Pictes.

Olga Kurylenko dans « Centurion » de Neil Marshall

S’inspirant de la disparition mystérieuse, en 117, de la Neuvième Légion (avec laquelle César avait jadis conquis la Gaule) en mission en Calédonie, Marshall construit une intrigue limpide de survival. Après la bataille, les survivants de la légion doivent rejoindre la garnison la plus proche en se battant à la fois contre les intempéries (superbes images d’uniformes romains sous les tempêtes de neige !) et les attaques inopinées de guerriers peinturés et assoiffés de sang. Parmi ceux-ci, la palme de sauvagerie revient à une femme devenue une furie froide après avoir été violée par la soldatesque romaine (campée avec brio par la Bond Girl Olga Kurylenko). Le centurion nerveux et encrassé joué par Michael Fassbender (qui aligne depuis quatre ans une fabuleuse série de rôles physiques) sera le seul à échapper à la mort. Contraint de surcroît à subir la trahison de son gouverneur, afin que personne n’apprenne le sort réel (honteux !) de la Neuvième, il préfère tourner le dos à l’Empire et tenter sa chance au nord de la frontière auprès d’une guérisseuse picte rencontrée lors de sa fuite. Le message ne saurait être plus clair.

10e Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF)


De plus en plus incontournable pour le cinéphile helvétique, le NIFFF ne présente pas seulement des films qui ne sont pas distribués en Suisse, mais également certains que le distributeur garde dans ses tiroirs. L’année passée à Cannes, Ascot-Elite avait acquis les droits du chef-d’œuvre d’Alejandro Amenabar, Agora (2009), mais comme les rentrées de ce film dans les pays voisins étaient décevantes, ils ont décidé de ne pas le sortir. Ce qui n’est qu’un cas parmi des dizaines. La Cinémathèque pourrait faire un joli programme chaque année rien qu’avec ces films-là. Le 5 juillet, Agora a enfin eu sa première romande au NIFFF Open Air.

Rétro : le cinéma fantastique suisse
Je n’ai vu que Der Teufel hat gut lachen (Kurt Früh, 1960), où le diable entend montrer que les liens les plus indéfectibles sont balayés par l’argent. La qualité des dialogues, les ressorts comiques du scénario et la perfection des acteurs font un peu regretter que Früh, auteur d’une douzaine de longs métrages, soit si peu montré par notre Cinémathèque. Mais il est bien connu qu’on ne prête qu’aux riches et que Lindtberg, Tanner et ses copains de « la Nouvelle Vague Suisse » seront toujours préférés aux humbles artisans dont le souci premier était de distraire aussi intelligemment que possible. Dans 5 ans, on fêtera le centenaire de Kurt Früh. Ce serait le moment ou jamais…

Hommage à Sogo Ishii
Sogo Ishii a acquis, grâce notamment à The Crazy Family (1984), le seul de ses films à profiter d’une large distribution en Occident, une réputation d’iconoclaste autour de laquelle se créa au fil des années une coterie culte, nourrie par les excursions du cinéaste dans le punk rock et ses recherches formelles un peu primaires dont la répétition sérielle et la caméra hypercinétique semblent être les caractéristiques essentielles. Les mots que ses thuriféraires utilisent donc à profusion sont « abstraction », « expérimental » et « adrénaline ». Ce qui manque dans la plupart des films d’Ishii, c’est le scénario.

« Crazy Thunder Road » de Sogo Ishii

Crazy Thunder Road (1980) sur les gangs de motos qui se bagarrent entre eux et avec les flics, mais se livrent surtout entre les castagnes à des discussions interminables et d’un vide sidéral, exhale un pesant ennui, car les acteurs sont uniformément nuls, leurs vociférations insupportables, les enjeux infantiles. On est très loin de Crows Zero de Takashi Miike. Dead End Run (2003) est formellement plus accompli : trois petites histoires où des personnages se précipitent vers la mort. Dans la première, un jeune homme entame une danse macabre avec la fille qu’il vient de tuer, donnant chair à quelques jolies idées de mise en scène ; ensuite, une confrontation létale de tueurs est un pur festival de poses avec flingues qui finit par lasser ; pour finir, assiégé par la police,Tadanobu Asano prend en otage une jeune femme sur un toit : chute assurée. Dans Labyrinth of Dreams (1997), la forme l’emporte encore sur le fond (une contrôleuse de bus se demande si son chauffeur, dont elle est amoureuse, n’est pas le tueur d’autres contrôleuses). Ishii a situé l’action en noir et blanc dans les années 30, ce qui nous vaut des bus vintage et un cérémonial de voyage qui ne l’est pas moins. Indéniablement poétique.

La suite au mois prochain

Raymond Scholer