Cine Die - décembre 2006

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 18%

Début d’automne

Non, je ne vais pas faire un panégyrique d’“Ozu”, comme le titre le laisserait supposer, mais simplement mentionner les deux films qui, à mon sens, ont déterminé la saison depuis septembre :

- côté fiction, la réussite presque totale de Tom Tykwer à traduire en images (une odeur est symbolisée par d’élégants travellings allant du nez à sa source) le roman fabuleux de Patrick Süskind estimé infilmable, Perfume - The Story of a Murderer (2006). Le titre du film est en effet en anglais, mondialisation oblige. Avec ses coscénaristes Andrew Birkin et Bernd Eichinger, Tykwer a élagué à bon escient de l’oeuvre littéraire les longues pérégrinations de Jean-Baptiste Grenouille pour le faire arriver plus vite à Grasse. Une fois qu’il a quitté son mentor Baldini, nous piaffons en effet d’impatience de le voir arriver dans la Mecque du parfum, où il accomplira son grand oeuvre, à savoir créer le parfum absolu qui lui permettra de tenir le monde entier sous sa coupe. Grenouille ne tue pas par désir du désir, mais par l’obnubillante et exclusive obsession de capter l’essence de la prime suavité. Son univers sensoriel se limite aux senteurs. Les femmes ne l’intéressent pas, seulement leur aura olfactive : cet égocentrique ivre de pouvoir est sans doute un peu le phénotype de notre époque. On appréhendait l’occultation de la scène de l’orgie publique déclenchée par le parfum parfait, compte tenu du climat frileux qui prévaut actuellement en matière d’érotisme. Or, Tykwer ne l’escamote pas, bien au contraire : il s’est rendu compte que la multiplication de corps nus enlacés a comme seul résultat l’indifférenciation de l’acte charnel et n’est donc guère propice aux émois du spectateur. Les censeurs peuvent dormir sur leur deux oreilles. En revanche, les cadavres individuels des jeunes filles occises auraient gagné à ne pas être systématiquement montrés dans la même position chaste du genou remonté qui fait figure de cache-sexe : cela fait fabriqué et la réussite mondiale du film n’allait certainement pas être entravée par la vue de quelques poils pubiens. Gageons en effet que le film sera pelicula non grata dans les pays musulmans.

« Perfume - The Story of a Murderer », avec Karoline Herfurth et Ben Whishaw

- côté documentaire, An Inconvenient Truth (Davis Guggenheim, 2006), le cri d’alarme d’Al Gore concernant le réchauffement de la planète occasionné par notre gaspillage de combustibles fossiles. Le film ne va sans doute pas convaincre les propriétaires de SUV d’utiliser du jour au lendemain les transports publics, mais peut-être qu’il mettra une graine de réflexion dans la tête de quelques responsables politiques : si nous sommes incapables de changer nos habitudes de notre plein gré, c’est en effet à la loi de nous y obliger. L’humour assassin et l’enthousiasme inlassable dont fait preuve Al Gore ne font que souligner l’immensité de la bêtise de la décision de la Cour Suprême de désigner Bush comme président.

Le Giornate del Cinema Muto 2006

La fête annuelle du cinéma muet s’articule cette année sur trois grands axes : le centenaire de la compagnie danoise Nordisk Films Kompagni, un hommage à Thomas H. Ince et la dixième partie du Griffith Project, les années 1919/20.

Olsen et Larsen :
La Nordisk fut fondée par le forain Ole Olsen. Celui-ci décida de se sédentariser en 1904 en acquérant un cinéma à Copenhague. Deux ans plus tard, il se lança dans la production de films (un premier studio fut érigé dans un jardin ouvrier du faubourg Valby) pour sa salle et présenta le 15 septembre 1906 le premier programme de films entièrement danois. Businessman accompli, Olsen réussit à vendre sa première grande production, Isbjornejagten/La chasse à l’Ours Polaire sur le marché international avec 191 copies. Pendant sa première année, la Nordisk n’alignait pas moins de 37 films ; pour les années 1906-09 : 250 films de fiction et 235 documentaires. Quand nous écrivons films, il s’agit bien sûr de courts métrages, les longs ne faisant leur apparition mondiale que vers 1913. Véritable fabrique de divertissement, la Nordisk couvrait tous les genres, depuis les mélos aux thrillers en passant par les comédies et les adaptations de classiques littéraires. La plupart des premiers films de la maison furent réalisés (et souvent joués) par Viggo Larsen, sans le moindre soupçon de personnalité : routine des scénarios autant que du jeu convenu des acteurs dans Den Hvide Slavinde/L’esclave Blanche (1907) – probablement la matrice de tous les films sur la traite des Blanches pour le restant du siècle – et dans Flugten fra Seraillet/La Fuite du Harem (1907) – le sérail remplace le bordel, mais à part ça, tout est strictement pareil jusqu’au happy end dans les bras du chevalier servant. La Dame aux Camélias (1907), rendant la pièce de Dumas fils en cinq plans (un par acte) et dix minutes et beaucoup d’intertitres descriptifs, ne fit guère avancer le schmilblick. En 1909, Olsen se rendit compte qu’il lui fallait engager du sang neuf : ce fut Eduard Schnedler-Sorensen qui allait réaliser quelques-uns des plus grands succès de la firme dans les années 1912/13, avec la star Valdemar Psilander, mort en 1917 à l’âge de 32 ans, dont il est très difficile de comprendre le succès aujourd’hui, tant ses mimiques semblent désuètes si on les compare à celles de ses collègues américains. Je n’ai pas très bien compris non plus en quoi Schnedler-Sorensen était supérieur à Larsen, son Shanghai’et !/Embarqué de Force (1912) remplaçant simplement la Blanche par le Blanc dans le canevas de base d’une vie jeune ravie pour l’esclavage. La titillation en moins (un Blanc ne vaut pas une Blanche) n’est hélas pas compensée par un surcroît de mise en scène. Bonnet blanc donc et blanc bonnet !

« Atlantis » d’August Blom

August Blom et Holger-Madsen
En 1910, ce fut au tour d’August Blom d’être admis dans la firme : son œuvre maîtresse restera Atlantis (1913), une adaptation du roman du fraîchement nobélisé Gerhart Hauptmann sur le naufrage d’un homme mûr séduit par une adolescente et accessoirement celui d’un paquebot transatlantique. Le roman fut publié avant le drame du Titanic, mais on fit grief au film d’avoir exploité celui-ci sans vergogne. Le réalisme et la démesure des scènes de panique impressionnent encore aujourd’hui. Le film de science-fiction de Blom sur la chute d’une comète, Verdens Undergang/La Fin du Monde (1916), est nettement moins convaincant : il est inconcevable qu’un industriel aille se réfugier au fond de ses mines, alors qu’il pourrait facilement échapper aux effets de l’impact en changeant simplement de continent. Mais Blom voulut sans doute, au milieu du premier conflit planétaire, applaudir l’écroulement de l’ordre existant, les travailleurs honnêtes survivant aux capitalistes et spéculateurs lors du choc des mondes. La Terre émergeant des flots comme à la fin du Déluge (la chute de l’astre a manifestement appelé un tsunami !) y est pour quelques beaux plans, réalisés à l’occasion d’une vraie inondation. En 1912, Holger-Madsen rejoint l’équipe. En Kunstners Gennembrud/La Percée d’un Artiste (1919), où un violoniste essaie de capter l’âme de sa maman mourante - en tenant l’instrument devant la bouche de la dame – pour améliorer son jeu (!) et Evangeliemandens Liv/Vie d’un Evangéliste (1915), sur les vertus rédemptrices de la Foi, font appel à des valeurs esthétiques et dramatiques tellement surannées qu’on frise l’apoplexie. Seul Himmelskibet/Le navire du Ciel (1918), sur la première expédition sur Mars, se laisse voir avec une certaine nostalgie : l’astronef démarre à l’horizontale et ne dispose pas de radio, la société blonde que les explorateurs trouvent sur la planète rouge est d’un pacifisme intransigeant, il n’y a que calme et luxe, mais peu de volupté (quand bien même toutes les femmes semblent être jeunes), les sages sont tous mâles et arborent des coiffes de nourrisson. Tout le monde est végétarien et porte la toge. Mais la gravité et l’atmosphère sont les mêmes que chez nous, le Soleil a le même diamètre que vu depuis la Terre. L’art de dépayser tout en restant à la maison. Les vraies découvertes seront au prochain numéro.

Raymond Scholer

Publié dans Scènes Magazine no. 191