Cine Die - décembre 2018

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 11%

37èmes Giornate del Cinema Muto (Pordenone)

Kevin Brownlow
Il y a 50 ans paraissait un ouvrage fondamental qui fut sans doute le germe principal à partir duquel naquit l’idée des Giornate : The Parade’s Gone By … de l‘Anglais Kevin Brownlow, historien du cinéma. Il avait à peine 29 ans à l’époque et pourtant son portrait du Hollywood muet, truffé d’interviews de vétérans, est le plus vivant jamais couché sur papier. Toujours passionné et passionnant, Monsieur Brownlow eut, cette année, carte blanche pour choisir 6 films qu’il désirait voir à l’occasion de cet anniversaire, des films difficiles à voir ou à réévaluer.

J. Warren Kerrigan et Lois Wilson dans « The Covered Wagon »

The Covered Wagon (1923) de James Cruze (fils d’émigrés danois qui avaient traversé les plaines de l’Ouest en chariot bâché pour s’établir en Utah, territoire des Mormons) fut le premier western à être pris au sérieux par les historiens. Il fut tourné dans la vallée du Snake River et beaucoup de figurants avaient vu dans leur jeunesse les convois de pionniers et étaient de bon conseil pour les détails véridiques, comme p.ex. la traversée des rivières, ou l’équipement des chariots, ou encore le fait que lorsqu’une mort survenait, le cadavre était vite enterré et tout le convoi passait sur la tombe afin que les Indiens ne puissent pas la trouver.

J. Warren Kerrigan (à g.) dans « Captain Blood »

La trame de Captain Blood (David Smith, 1924) se joue en Angleterre en 1685, quand, lors d’une révolte contre Jacques II, un jeune médecin irlandais du nom de Blood est exilé comme esclave sur l’île de la Barbade, où il devient la propriété d’un colonel sadique et l’objet d’adoration de la nièce d’icelui, Arabella. À l’aide de ses compagnons d’infortune, il se rend maître d’un galion espagnol et devient un redoutable pirate des Caraïbes. Tout rentre dans l’ordre (et Arabella n’a pas besoin d’entrer dans les ordres), lorsqu’il boute les Français hors de Port Royal et devient gouverneur de Sa Majesté à la Jamaïque. Plein de bruits (inaudibles) et de fureurs (dramatiques), le film ne trahit son ancienneté que par les maquettes en miniature des villes portuaires. Les vaisseaux, eux, sont à l’échelle.

Malcolm McGregor et Pauline Frederick dans « Smouldering Fires »

Smouldering Fires (Clarence Brown, 1925) dresse le portrait tragique de Jane, capitaine d’industrie dans la quarantaine aux manières viriles, qui tombe amoureuse pour la première fois de sa vie. Et du seul parmi ses contremaîtres à défendre des idées neuves, voire révolutionnaires : elle l’invite donc à la maison pour discuter ses projets. Pour faire taire les mauvaises langues dans la fabrique, l’élu demande sa patronne en mariage. Mais il a l’âge d’être son fils. Lorsqu’il rencontre la sœur cadette de Jane, de retour des études, il tombe amoureux, lui aussi. Et Jane se rend compte assez vite que les sentiments entre les deux jeunes gens sont réciproques. Même s’ils font tout pour le lui cacher. Pauline Frederick, qui incarne Jane, s’impose ici comme une des plus grandes comédiennes de sa génération et Brown montre une finesse d’observation digne de Lubitsch.

The Home Maker (King Baggot, 1925) est en avance sur son temps. Dans une Amérique propre en ordre, où la femme reste au foyer et s’occupe des enfants, voici une proposition originale : le mari (Clive Brook, lymphatique) perd son boulot à cause d’un manque d’esprit de compétitivité évident, il tente alors de se suicider pour faire profiter sa famille de l’assurance. Hélas, il survit, paraplégique, et l’épouse (Alice Joyce, merveilleuse) est obligée d’affronter le monde du travail. Comme elle y prend goût, elle monte rapidement les échelons. Le mari trouve son compte dans la compagnie des enfants qui profitent enfin d’un père toujours disponible.

Lillian Gish et Ralph Forbes dans « The Enemy »

The Enemy (Fred Niblo, 1927) est un film antimilitariste exemplaire où la Viennoise Lillian Gish épouse son bien-aimé au moment où éclate la Guerre. Le marié est immédiatement appelé sous les drapeaux, tandis que le grand-père de la mariée, professeur altermondialiste avant la lettre, lance des appels à la paix, encourant ainsi l’ostracisme des compatriotes bien-pensants avec tout ce que cela entraîne de catastrophes : perte du travail, expulsion du logis, disette, prostitution, etc. The Mating Call (James Cruze, 1928) est l’évocation d’un comté des États-Unis sous la coupe d’une organisation criminelle suprémaciste, fasciste et puritaine dont dépendent tous les politiciens locaux. Comme le Ku Klux Klan (le film évite soigneusement de le nommer) comptait à l’époque 4 millions de membres, le producteur Howard Hughes a affublé les membres de robes noires : ce n’était pas suffisant pour éviter une interdiction du film dans certaines villes.

(la suite le mois prochain)

Raymond Scholer