Cine Die - juillet 2007

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 13%

UDINE FAR EAST FILM FESTIVAL, 20-28 avril 2007


Depuis 1999, le festival d’Udine s’offre comme une spectrographie des cinémas de l’Extrême-Orient, privilégiant les oeuvres authentiquement populaires devant les films d’auteur couronnés dans les festivals distingués. Des huit pays représentés, ceux de l’Asie du Sud-Est proposaient des films de fantômes/possession qui ne renouvellent en rien les codes existants. Hong Kong et la Corée du Sud tiennent le haut du pavé novateur. Le public, seul jury à Udine, ne s’y est d’ailleurs pas trompé en plébiscitant dans l’ordre : No Mercy for the Rude (Chul-Hee Park, Corée du Sud), After this Our Exile (Patrick Tam, Hong Kong) et Memories of Matsuko (Tetsuya Nakashima, Japon).

« No Mercy for the Rude » de Chul-Hee Park

Corée du Sud
No Mercy for the Rude est un premier film d’une étonnante maîtrise, cela d’autant plus que son auteur, déjà dans la quarantaine (contrairement aux autres jeunes loups du cinéma coréen), pousse assez loin le mélange de registres : mélodrame, film noir, action “gangsteresque” et comédie se relaient ou s’interpénètrent en se renforçant mutuellement. La leçon de Tarantino a été bien apprise. Le héros est un tueur à gages (du nom de Killa, tout simplement) excentrique, volontairement muet à cause d’une malformation linguale, qui n’accepte de tuer que des affreux : c’est ainsi qu’il veut financer l’opération qui lui donnera une voix normale. Fou de tauromachie, il exécute ses cibles à la lame en imitant des passes de cape. Son collègue, féru de danse, règle chaque contrat comme un ballet. L’assassinat envisagé comme un des beaux-arts. Les victimes appartiennent souvent au monde politique ou à celui des affaires, ce qui pimente d’un brin de cynisme le commentaire en voix off de Killa. En fait, c’est moins une trame qui se déroule devant nos yeux que des extraits de journal intime, le gros du film étant occupé par les hilarantes situations domestiques de Killa qui héberge un petit orphelin et une prostituée qui est venue s’installer chez lui. Si le film était américain, sans doute qu’ils auraient trouvé le parfait bonheur, mais en Corée la profession de tueur est, hélas, à risques, et le bain de sang final digne d’un Peckinpah.
Un autre film coréen qui intègre pareillement action violente et haute comédie est Righteous Ties (Jin Jang), où des truands, emprisonnés à cause de la traîtrise de leur patron, sont décidés à régler leurs comptes et planifient leur évasion. Ils ont remarqué que le mur d’enceinte de la prison montrait quelques lézardes. Alors, à l’heure de la promenade, des dizaines de prisonniers se rueront de conserve contre le mur pour le faire tomber. Le ton, à ce moment, est soudain complètement loufoque et on se demande où le film va aller. A l’extérieur, les copains des héros essaient quelques nouveaux flingues. Un coup part inopinément droit en l’air et touche un avion à réaction qui vient s’abîmer juste à côté de la prison, parachevant l’ouverture de la brèche par laquelle les forçats se perdent dans la nature. Le film continue sur cette lancée comique pendant quelques épisodes vestimentaires à la Laurel et Hardy avant de s’acheminer vers une fin plus sérieuse, mais, hélas, aussi plus conventionnelle.

« A Dirty Carnival » de Ha Yoo

Trois autres films de gangsters étaient de facture plus classique. A Dirty Carnival (Ha Yoo), sur l’ascension inexorable d’un petit exécutant dans la hiérarchie de la pègre, suit le schéma de Scarface (Brian De Palma, 1983), mais atteint dans les scènes de violence une sauvagerie inhabituelle et montre comment les méthodes employées contaminent le comportement tel un virus. Le film signale clairement des abîmes que le cinéma commercial gomme d’ordinaire soigneusement. Malgré le charisme de l’acteur principal, sosie coréen de Benicio del Toro, le mécanisme d’identification peine à opérer chez le spectateur, à mesure que le personnage devient de plus en plus bestial. Un des facteurs déterminants de sa chute tient à ses confidences à un copain d’école cinéaste, auquel il relate certaines activités de son clan pour les besoins de son premier long métrage. On ne sait pas si le film de Yoo a provoqué la fin d’un caïd. Bloody Tie (Ho Choi), dans le milieu des trafiquants de drogue du port de Pusan et Tazza, The High Rollers (Dong-hoon Choi), dans celui des joueurs professionnels, se caractérisent par une mise en scène hypercinétique qui est à cent lieues du romantisme et des ralentis en vigueur dans les produits de Hong Kong du même acabit. Dans le dernier film cité, la femme fatale, l’impératrice du tripot est jouée par l’ensorcelante Hye-Soo Kim, qui fit un passage personnel à Udine et y trouva un accueil digne de la star qu’elle est en Asie. Il y avait peut-être moins de photographes que sur les marches de Cannes, mais malgré les sourires engageants qu’elle ne cessa de darder dans le public, elle fut presqu’aussi inapprochable que Marilyn. On put cependant se consoler de la voir, nettement plus dénudée, dans A Day for an Affair (Moon-il Jang), où elle s’adonne à un adultère jouissif avec un jeune étudiant. Quand bien même la moitié des Coréens sont des chrétiens, on ne trouve pas une once de culpabilité dans cette ravissante comédie.

« After this our Exile » de Patrick Tam

Rétrospective
Le deuxième prix du public, After this our Exile (qui décrit par le menu les relations douces-amères d’un père joueur compulsif, constamment endetté, et de son petit gamin qu’il oblige à voler) est le premier film de Patrick Tam après un silence de 17 ans. Une des stars de la Nouvelle Vague de Hong Kong dans les années quatre-vingts, Tam ne figure pas encore dans les dictionnaires de Tulard ou de Passek, mais la rétrospective de son œuvre à Udine, qui donnait l’occasion notamment de revoir The Sword (1980), un des plus beaux wu xia pian (film de sabre chinois), et My Heart is That Eternal Rose (1989), le plus âprement romantique des grands polars de Hong Kong (avec un Tony Leung, silencieusement amoureux et protecteur de la belle Joey Wong, mille fois plus bouleversant que chez Kar Wai Wong), ne permettra plus de le traiter comme un inconnu.

Japon
Memories of Matsuko, le troisième des films plébiscités, est la variante mélo noir d’Amélie Poulain : le réalisateur use de tous les artifices possibles pour habiller le réel de couleurs acidulées et le faire se télescoper avec les rêves saint-sulpiciens de la protagoniste, qui garde un optimisme généreux et une soif d’amour intacte malgré une existence qui la voit déchoir de maîtresse d’école en femme de yakuza – en passant par la prostitution et la prison – pour finir en obèse esseulée que des gosses tuent pour un regard mal placé. La richesse plastique, paradoxalement, ne détourne pas l’émotion : on verse des chaudes larmes. Le meilleur film japonais de la sélection et un des rares qui ne soit pas basé sur un manga.

« Memories of Matsuko » de Tetsuya Nakashima

Hong Kong
Côté Hong Kong, le nouveau film des auteurs d’Infernal Affairs (2002), Andrew Lau et Alan Mak, est une sérieuse déception : un montage à l’abandon, des plans inintelligibles et un Takeshi Kaneshiro et une Qi Shu cabotinant à la limite du supportable font de Confession of Pain un monument de kitsch involontaire malgré les meurtres immondes autour desquels se débat le scénario. En revanche, le scénariste de Johnny To, Nai Hoi Yau, réussit un premier film impressionnant de sécheresse et de réalisme, Eye in the Sky, sur les flics spécialisés en filature.

Homo homini lupus
Le clou du festival fut Dog Bite Dog, chef-d’oeuvre d’une noirceur inouïe, qui hisse son réalisateur Cheang Soi au rang des plus grands. Un tueur cambodgien, amené à Hong Kong pour un contrat, ne connaît que la rage de survivre. Poursuivi, il tue à droite et à gauche, comme un animal traqué. Sur une décharge publique, il assiste au viol d’une attardée mentale par son propre père. Première naissance d’un sentiment. Il poignarde l’incestueux et emmène la jeune fille avec lui. Il la protègera contre le monde.

« Dog Bite Dog » de Cheang Soi

Le policier qui les traque est également mû par un sentiment primaire. Il est tellement dégoûté par le crime qu’il a envoyé son propre père flic dans le coma quand il l’a attrapé trafiquant de la drogue. Les deux enragés s’extermineront dans le combat final. Comme la femme, enceinte jusqu’au cou, a succombé à ses blessures, son homme, avant d’expirer, ouvre son ventre au couteau pour en extraire le bébé, petit échantillon d’humanité braillard sur lequel se clôt le film. Du Dumont strong. Bon été.

Raymond Scholer

Voir en ligne : Udine Far East Film Festival

Publié dans Scènes Magazine no. 196