Cine Die - juillet 2015

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 20%

Suite de la chronique relative à la 17e édition du Far East Film Festival, chronique débutée dans le numéro précédent de Scènes Magazine

Chine
Brotherhood of Blades de Yang Lu se déroule au 17e siècle à la fin de la dynastie Ming et entrelace la vraie histoire de la chute de l’eunuque Wei Zhongxian avec des trames inventées de malgouvernance et de conspirations de palais. Le récit s’attache à trois membres de la police secrète (Jinyiwei), qui exécutent des assassinats sur ordre supérieur, et que lient des liens indéfectibles de loyauté. Or, chacun des trois cache un se-cret inavouable : le leader du groupe, Shen Lian, est amoureux d’une courtisane dont il aimerait racheter la liberté ; l’aîné, Lu Jianxing, est prêt à débourser des pots-de-vin pour obtenir de l’avancement ; le plus jeune, Jin Yuchuan est la victime d’un maître-chanteur qu’il a connu par le passé, lorsqu’il était simple brigand. Ces trois as en arts martiaux ont donc urgemment besoin d’argent. Parallèlement, le nouvel empereur, Tchongzhen, veut se débarrasser de l’eunuque Wei qu’il considère comme une menace pour le trône. Le chef de la police secrète, Zhao, confie l’exécution au trio. Mais le très riche Wei leur offre une fortune, s’ils lui laissent la vie sauve. Zhao n’est pas net non plus, car il est le fils adoptif de Wei, qui lui demande carrément de liquider les trois policiers. L’ambiguïté morale qui caractérise l’univers du palais reflète celle de la société chinoise actuelle, où la persécution des adversaires politiques, l’intimidation, les mandats d’arrêt douteux et la corruption sont monnaie courante.

« Brotherhood of Blades » de Yang Lu

Contrairement aux tenants du pouvoir, les trois flics sont totalement exempts de cynisme et mus par des sentiments humains. Leurs petits secrets ne font pas le poids face aux desseins sinistres de leurs supérieurs comploteurs. Lu n’est décidément pas un cinéaste optimiste. Mais son film est le plus bouleversant wu xia pian de ces dernières années. Les autres films chinois d’Udine ne lui arrivaient pas à la cheville. On peut cependant regarder sans déplaisir les deux road movies entre potes qui déclinaient l’amitié virile sur un mode mi-anarchique, mi-humoristique : Breakup Buddies de Hao Ning et The Continent de Han Han.

HongKong
Gangster Pay Day de Po-Cheung Lee est une délicieuse romance entre Ghost, gangster débonnaire et vieillissant, auquel Anthony Wong prête sa tronche mélancolique, et la jeune Mei, qui essaie de maintenir à flot le snack-bar hérité de son père. Ghost est le patron d’un nightclub à karaoké convoité par son fourbe cousin Bill qui veut en faire une plaque tournante de la drogue. Ghost refuse et cherche à investir ailleurs. Il vient d’enterrer sa mère et s’arrête par hasard dans l’estaminet de Mei. Il découvre qu’elle est également en deuil et criblée de dettes. Les deux se consolent mutuellement et pour conquérir le cœur de la belle, le quinqua rachète ses dettes. Mais Mei lorgne plutôt du côté du bras droit de Ghost, Bill, un jeune Adonis aux mèches blondes. Le mélange astucieux de tendresse amoureuse, d’humour bon enfant et décalé, et de drame imprévu constitue une approche hybride bienvenue qui permet de garder les traditionnels éléments du polar hongkongais, tout en en renouvelant les formes. Les aficionados reconnaîtront ainsi avec plaisir, parmi les nervis de Ghost, Frankie Ng et Michael Chan qui ont campé des dizaines de mauvais garçons dans les années 80 et 90 : ici, ils s’efforcent de mijoter des omelettes et des petits pains.

« Gangster Pay Day » de Po-Cheung Lee

Alors qu’Anthony Wong doit se contenter de rêver à une femme jeune, Simon Yam, dans la même tranche d’âge, a le droit au 7e ciel avec une lycéenne dans Sara de Herman Yau. La petite, violée par son beau-père, s’est enfuie de la maison et vit d’expédients. Un beau jour, elle se déniche un papa gâteau en la personne de ce placide pêcheur du dimanche qu’elle observe depuis quelque temps. Quelques gâteries spontanées plus tard, le monsieur, qui s’avère être un ponte du Département de l’Instruction Publique, offre à Sara de lui payer ses études et aussi un petit appartement où elle pourra le recevoir. Mais quand, après avoir fini ses études de journalisme, elle entend faire valoir des droits plus importants sur son amant, cet honorable père de famille coupe les ponts. Sara, pour se consoler, se paie un voyage d’agrément à Bangkok. Afin d’enquêter sur les dessous de l’esclavage sexuel, elle loue les services d’une adolescente, rachètera celle-ci à son proxénète et la ramènera dans son village natal, reproduisant en quelque sorte la générosité que lui a prodiguée son bienfaiteur. Au-delà de son côté édifiant, le film aborde de façon assez frontale la question de la prostitution touristique, dont les sources de revenu principales sont les clients asiatiques, ainsi que celle de la liberté de la presse, notamment quand le journal où travaille Sara refuse de publier une enquête de peur de perdre des abonnements.

Simon Yam and Charlene Choi dans « Sara » de Herman Yau

Japon
On retrouve les relations entre une jeune femme et des vieillards divers dans le film 0,5 mm de la cinéaste Momoko Ando, sœur de l’actrice principale, Sakura Ando. Une nurse, Sawa, s’occupe d’un vieil homme grabataire. Ses gestes précis et empreints de douceur quand elle lui change ses langes ou le lave, dénotent un professionnalisme qui résulte d’années d’expérience. A la demande de la fille du mourant, elle passe une nuit avec lui, avec l’assurance qu’il n’aurait ni l’envie, ni l’énergie de faire des choses inconvenables. Promesse évidemment vaine, puisque le désir taraude toujours et cela d’autant plus que la fin est proche. Mais l’exercice s’avérant excessif pour la constitution du monsieur, celui-ci rend son dernier souffle et l’infirmière du coup son tablier. Ce n’est que le début de ses tribulations, qui vont occuper le film trois heures durant, qu’on ne sent nullement passer. Pleine de ressources psychologiques, elle aborde des vieux qu’elle peut faire chanter (qui pour vol compulsif de bicyclettes, qui pour consultation de photos olé olé) et se fait engager comme gouvernante et protectrice. Elle est ainsi logée, nourrie et blanchie jusqu’à ce qu’un événement imprévu l’oblige à nouveau à quitter son employeur, à qui, à chaque fois, elle finit par s’attacher. A l’heure où des millions de jeunes Japonais sont au chômage total ou partiel plutôt qu’en train de construire une carrière, le film est d’une pertinence évidente. S’il perd de temps à autre le cap, il garde toujours son humour (noir). Selon le magazine Kinema Junpo, un des 10 meilleurs films de 2014.

« 0,5 mm » de Momoko Ando

Ecotherapy Getaway Holiday de Shuichi Okita est un manifeste féministe des plus réjouissants et confirme son réalisateur (après The Woodsman and the Rain de 2011 et A Story of Yonosuke de 2013) comme une des voix les plus originales du cinéma japonais moderne. Que faire quand on est perdu en forêt, en train de tourner en rond tandis que la faim, la soif et le froid vous tenaillent ? C’est le dilemme auquel sont confrontées les sept héroïnes, qui ont toutes atteint ou dépassé la quarantaine. Tout ce qu’elles voulaient, c’était de faire une jolie promenade vers une de ces chutes d’eau romantiques dont les Japonais raffolent. Malheureusement leur guide inexpérimenté a vite perdu son chemin et recommandé à ses clientes de l’attendre à une bifurcation jusqu’à ce qu’il ait exploré les lieux. Elles attendent et le temps passe. Pas de réseau pour leurs portables. Elles décident de se scinder en deux groupes : trois restent sur place, les quatre autres prennent le chemin que le guide a emprunté. Une de ces exploratrices est cantatrice et sa voix porte : au cas où il s’agirait de signaler à celles qui restent en arrière. Une autre sème soigneusement des copeaux de céréales sur le sentier à l’instar du Petit Poucet. Hélas, en fin de journée, le guide n’a toujours pas réapparu et les 7 téméraires doivent se résigner à passer la nuit en plein air. La mauvaise humeur initiale disparaîtra à mesure que les nouveaux liens se tissent. Les personnalités des actrices (toutes non professionnelles) et leurs tics sont fascinants. La finesse extrême avec laquelle le cinéaste gère cette psychographie humaine cherche sa pareille.

« Ecotherapy Getaway Holiday » de Shuichi Okita

Make Room de Kei Morikawa (un réalisateur chevronné de vidéos « pour adultes ») se déroule en un lieu unique, la cabine de maquillage des cinq interprètes d’un film X, qui sortent ou entrent au gré du tournage, parlent de leurs soucis quotidiens, commentent de façon crue, devant la maquilleuse imperturbable, la scène qu’elles viennent de tourner ou s’inquiètent d’une imperfection dans leur jeu. La star du film manque à l’appel : son petit ami vient de découvrir sa profession. Au pied levé, deux actrices sont convoquées, une spécialiste qui reprend sa carrière après une absence sabbatique, et une jeune, toute peureuse, qui va faire ses débuts. Bien sûr, les autres lui prodiguent conseils et encouragement, et après son baptême du feu (on entend ses cris de la pièce voisine), elle devient accro. C’est que ces dames prennent un plaisir évident à exercer leur métier ! Et comme ce sont elles qui font vivre toute une industrie, elles sont respectées.

« Make Room » de Kei Morikawa

Unsung Hero de Masaharu Take est une ode hautement sympathique aux « suit actors », ces interprètes anonymes qui jouent dans des costumes qui les couvrent de la tête aux pieds, qu’il s’agisse de Godzilla ou d’autres créatures/super héros enveloppés de spandex.

« Unsung Hero » de Masaharu Take

Parasyte Part 1 et Parasyte Part 2 de Takashi Yamazaki constituent l’adaptation live d’un manga best-seller de Hitoshi Iwaaki sur une sournoise invasion de parasites extraterrestres dans la tradition de Invasion of the Body Snatchers (Don Siegel, 1956). Le personnage principal portait des écouteurs au moment de son « occupation », de sorte que son parasite ne pouvait pas entrer dans la tête. Il s’est dans l’urgence logé dans sa main droite (qu’il parvient à transformer à sa guise, faisant notamment apparaître une bouche sur la paume et un œil sur l’index) et devient un interlocuteur parfaitement rationnel et protecteur de son hôte. Alternant séquences drolatiques et horrifiques, Yamazaki construit un suspense haletant, malgré une durée de presque 4 heures.

Passez un bel été !

Raymond Scholer