Cine Die - juin 2019

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 21%

Où il est question du “75e congrès de la FIAF : le dilemme numérique“ et de la 33e édition de “Il Cinema ritrovato : Bologna“.

75e congrès de la FIAF : le dilemme numérique
Pour la première fois depuis 1979, la Cinémathèque suisse a accueilli à Lausanne le congrès annuel de la Fédération internationale des archives du film. Pendant six jours, des participants du monde entier ont échangé des informations sur leur métier, qui se trouve actuellement dans une phase cruciale (coincée) entre l’analogique et le numérique. Un documentaire exemplaire de l’Autrichien Michael Palm, Cinema Futures (2016), résumait la situation à merveille.

Cabine de projection argentique en Inde dans « Cinema Futures »

Une archive est censée conserver les films pour la postérité. Aux États-Unis par exemple, la Library of Congress doit garder les documents audiovisuels accessibles pendant 150 ans. Un film déposé maintenant doit donc être sauvegardé jusqu’en 2169. Longtemps, le seul souci des cinémathèques était de copier leurs trésors, initialement depuis un support de nitrate de cellulose (qui risquait de prendre feu, s’il était exposé à de fortes chaleurs, p.ex. en cas de blocage du projecteur) sur une pellicule en triacétate de cellulose. Jusqu’à ce qu’on se rendît compte que le triacétate mal stocké peut se décomposer en acide acétique, donnant lieu au syndrome du vinaigre, odeur d’alerte d’une bobine en danger. Depuis l’utilisation, vers 1985, du polyester comme support, les archivistes commençaient à respirer. Mais voilà que les géants de Hollywood décident en 1999 que l’avenir appartenait à l‘exploitation numérique. Finis les coûts exorbitants de 4000 copies par titre qu’il fallait expédier aux multiplexes chaque semaine. À l’avenir, on ne regardera plus de film, mais des fichiers. On laissa quelques années aux exploitants pour se retourner et s’équiper, mais depuis 2011, l’essentiel du cinéma commercial est digital. Environ 10% des films actuels sont tournés sur pellicule, notamment par des mordus comme Spielberg, Tarantino ou Nolan, mais dans les salles on ne verra que la version numérique du film, obtenue par un scannage minutieux. L’exploitation est devenue un jeu d’enfant pour qui sait lire les codes décryptant les DCP. Le problème pour les archives est ailleurs. Les formats informatiques changeant tous les 5 ans, un fichier devient illisible, s’il n’est pas transcrit à temps. Il est plus économique pour une archive de pérenniser une œuvre sous forme analogique. Trois négatifs sensibles au rouge, au vert et au bleu sur du polyester auront une durée de vie bien au-delà de 500 ans. Mais pour cela, il faut avoir accès à de la pellicule. Or Kodak ne produit plus que 4% de son volume de l’an 2000. Que se passera-t-il, si Kodak, qui a maintenant une position de monopole, décide de fermer le robinet ? Les archives sauront-elles pallier le manque ? La Bibliothèque du Congrès, qui conserve 60’000 films, manufacture à peine l’équivalent d’un long métrage par an. À l’instar des bandes magnétiques, qui connurent 75 formats différents et qui requièrent de la part d’une archive autant de lecteurs spécifiques, qui vont tôt ou tard tomber en panne définitive, rendant des millions de home movies injouables, le numérique est talonné en permanence par l’obsolescence, laissant nos descendants sans témoignages du passé.

En revanche, le secteur où le numérique s’avère d’une utilité fabuleuse, est la restauration, activité essentielle à la FIAF. Eliminer à l’aide de l’ordinateur des rayures et des taches sur l’image est devenu aussi facile que corriger des imperfections de peau ou, dans un futur tout proche, rajeunir (ou ressusciter) des acteurs (disparus) du moment qu’on les a périodiquement scannés au fil de leur carrière. Le domaine des possibilités est illimité.

Filmographies
Il va sans dire que, quand bien même la FIAF devrait sauver tous les films, le directeur d’une archive donnée, vu la limitation de ses moyens, donnera préférence aux productions qui satisferont à des critères déterminés par l’archive en question. Et pour prendre sa décision, il lui faudra une liste des films dans sa collection, chacun avec sa spécificité. L’identification d’un film par IMDb, Wikipedia ou autres sites spécialisés est rapide, mais un certain nombre de sites et de banques de données ont disparu de la Toile à l’improviste, et il vaut souvent mieux se reposer sur des filmos publiées sur papier. On ne saurait donc surestimer l’importance de The Guide to Movie Lists : Filmographies of the World (2018), en 910 pages et 3 volumes, de Howard Summers, qui est une bibliographie de filmographies sur papier. Le premier volume traite de filmographies générales (p.ex. La Filmographie universelle de Jean Mitry en 35 volumes) et nationales (p.ex. Il cinema muto italiano de Martinelli et Bernardini en 21 vol.). Le second volume énumère des filmographies sur toutes sortes de sujets particuliers qui seront extrêmement utiles aux programmateurs et collectionneurs (p.ex. Encyclopœdia of Opera on Screen de Ken Wlaschin ou The X-Rated Videotape Guide de Rimmer et Riley). Le dernier volume fait e.a. la part belle aux encyclopédies sublimes sur les films historiques de Hervé Dumont, L’Antiquité au cinéma et Napoléon : L’Epopée en 1000 films. Avis aux amateurs : les filmographies de personnes sont complètement absentes. En revanche, les documentaires sont couverts.

33e édition de Il Cinema ritrovato : Bologna
Du 22 au 30 juin, les archivistes, historiens et cinéphiles se retrouveront dans la capitale de l’Émilie-Romagne pour découvrir des pans très mal connus du cinéma mondial.
Le programme «  We are the natives of Trizonia  », concocté par Olaf Möller sur une période oubliée du cinéma allemand, celle qui correspond à l’occupation alliée avant la naissance officielle de la République fédérale en 1949, relève d’une véritable terra incognita. Si la zone soviétique se développa dans une certaine direction politique, les zones américaine, britannique et française fusionnèrent lentement dans une unité administrative appelée Trizone qui devint le fondement de la RFA. Les films issus de cette entité politique se signalaient par une inventivité formelle et une audace que ceux de la RFA mettront des années à atteindre. Der grosse Mandarin (Karl Heinz Stroux, 1949), à titre d’exemple, montre un metteur en scène (joué par l’immense Paul Wegener dans son ultime rôle) qui apprend à son équipe comment recréer un vieux conte chinois sans décors ni costumes, manque de budget oblige. Quelques tresses, des coupes, un tapis chinois et on peut y aller. Wegener joue un vieux mandarin assis dans son jardin qui réfléchit aux événements du royaume. Le chaos règne, la classe politicienne (exclusivement mâle) est corrompue et uniquement soucieuse de ses propres avantages, ce qui est sobrement exemplifié par la distribution au noir de 7 cochons de lait grassouillets. Le mandarin conseille à deux femmes de créer leur propre parti avant les élections. Les femmes les remportent et envoient les hommes à la cuisine. Grâce à la sagesse du mandarin, la dispute sera résolue dans un esprit de justice, de raison et de conciliation. L’humanisme extrême-oriental au secours des problèmes actuels.

Dans Herrliche Zeiten (Günter Neumann et Erik Ode, 1949), un citoyen lambda vit, au fil des premiers 50 ans du siècle, les « temps merveilleux » annoncés par l’empereur Guillaume II à ses sujets. Des documents d’époque tirés d’actualités et de films de fiction (avec des célébrités comme Zeppelin, Hindenburg, Ludendorff, Mussolini, Stresemann, Keaton, Chaplin et Hans Albers) alternent avec une saynète de cabaret satirique qui les commente. Lang iz der Weg (Marek Goldstein et Herbert Bruno Fredersdorf, 1948), film entièrement parlé yiddish et polonais, est une réflexion sur les survivants de l’holocauste unique dans le paysage du cinéma allemand. On suit le destin d’une famille juive, dont le chemin de croix commence à Varsovie en 1939 avec l’occupation de la Wehrmacht et se termine à Auschwitz. Le fils, David, réussit à s’échapper pendant le transport et à survivre jusqu’en 1945 après avoir rejoint les rangs des partisans. Ensemble avec Dora, qui a également perdu ses parents, il rejoint la zone américaine et atterrit dans un camp « de personnes déplacées », dans l’espoir de quitter l’Allemagne et de faire leur vie dans un état juif.

Ted North et Lawrence Tierney dans « The Devil Thumbs a Ride »

Le pape du film noir , l’Américain Eddie Muller, présentera 4 chefs-d’œuvre du genre réalisés par Felix E. Feist que les amateurs de fantastique reconnaissent comme réalisateur de Deluge (1933) où New York est mise à plat par un tsunami. En 1947, avec la vague de films noirs qui balaya Hollywood, Feist trouva sa niche : ces thrillers rapides, à petit budget, lui fournirent un cadre idéal pour créer des histoires pimentées de verve et de violence, où il excellait à montrer des personnages désespérés dans des espaces confinés. Dans The Devil Thumbs a Ride (1947), Jimmy, un automobiliste légèrement éméché, embarque un autostoppeur, Steve, sans se douter que l’homme vient de commettre un vol à main armée et un meurtre. Très porté sur la chose, le criminel convainc son chauffeur de faire monter aussi deux femmes échouées au bord de la route. Jimmy, mari heureux, ne pense qu’à rentrer aussi vite que possible, mais est coincé avec ses trois passagers. Bref, au bout d’une heure à peine de film, le psychopathe Steve a estropié un flic, tué une femme, volé l’identité de Jimmy, blessé un pompiste et mis la main sur une voiture de police.

Virginia Grey et Charles McGraw dans « The Threat »

Dans The Threat (1949), un psychopathe du même genre s’échappe de prison et kidnappe les trois personnes qu’il tient pour responsables de ses misères, le flic qui l’a arrêté, le procureur qui l’a condamné et la danseuse qu’il soupçonne de l’avoir trahi, ainsi que le déménageur dont il pense utiliser la camionnette pour fuir.

Le festival offre aussi une rétrospective des films sonores de Henry King, réalisateur de 116 films entre 1915 et 1962. Et puis il y a des programmes consacrés à Musidora, la copine multitalentueuse de Colette, à Jean Gabin, à Eduardo De Filippo, à Youssef Chahine, au cinéma sud-coréen des années 60, et j’en passe. Bref, l’indigestion guette les trop voraces.

Raymond Scholer