Cine Die - mai 2018

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 18%

32e Festival International de Films de Fribourg

Compétition
Dark is the Night du Philippin Adolfo Borinaga Alix jr. appelle à la résistance contre la politique d’extermination des trafiquants de drogue du président Duterte, en montrant la collusion entre les flics corrompus qui tuent juste ceux qui ne leur font plus allégeance, à eux et à leurs commanditaires mafieux. C’est ainsi qu’un couple de pauvres hères est à la recherche de son fils adulte (qui a décidé de sortir du cercle vicieux de la dépendance), multipliant les supplications et allant jusqu’à l’assassinat d’une congénère pour plaire aux chefs de gang, mais pour, finalement, s’effondrer devant le cadavre de leur enfant, opportunément exposé devant leur demeure. Hélas, l’inexpressivité des acteurs et la mise en scène qui semble cadrer tout le temps le même bout de rue réduisent ce soi-disant cri de colère à une pâle imitation de Ma’Rosa de Brillante Mendoza. De même, Goodbye, Grandpa ! , premier long métrage du Japonais Yukihiro Morigaki, où une famille à contentieux se réunit autour de la dépouille de l’ancêtre, n’est qu’une resucée de certains films de Hirokazu Kore-Eda ou de Shuichi Okita.

Phillip Salvador, Gina Alajar et Felix Roco dans « Dark Is The Night »

En revanche, After my Death du Sud-Coréeen Ui-seok Kim élabore un séduisant suspense autour de la disparition (suicide ? meurtre ?) d’une lycéenne, où sont évoquées à tour de rôle les responsabilités et influences de ses copines et de sa mère, car la psyché d’une adolescente, comme personne ne l’ignore, est un puits sans fond. Après ces enchevêtrements à répétition, la simplicité de Walking with the Wind de l’Indien Praveen Morchhale constituait un véritable remontant. Tourné au Ladakh dans un village sans wifi, le film suit un garçon qui doit chaque jour faire 7 km à dos d’âne pour rejoindre son école. Essayant d’attraper un beau papillon bleu, il endommage une chaise de sa salle de classe. Il la ramène illico au village pour la faire réparer. Hélas, son père a dû revoir ses rentrées financières à la baisse - le tourisme n’étant plus ce qu’il était – et est obligé de vendre l’âne. Le garçon, maîtrisant mieux l’anglais que son paternel, se fait quelques sous en guidant une touriste japonaise sur une cime où elle aura du réseau. Et il trouvera un artisan qui s’occupera de la chaise cassée. Tout compte fait, il vaut mieux être un petit garçon au Ladakh qu’un père de famille au Katanga, où des efforts surhumains pour amener sur une bicyclette du charbon de bois fabriqué maison aux clients distants de 50 km ne suffisent presque pas à assurer la simple survie, comme le montre le stoïque documentaire Makala du Français Emmanuel Gras.

Cinéma mongol
Le documentaire Khusel Shunal / Passion (2010) de Sakhya Byamba suit le cinéaste Binder Jigjid, obligé de parcourir, ses dvd et son beamer sous le bras, les vastes étendues de son pays, d’agglomération en village, pour montrer les films à petit budget qu’il vient de faire, car les salles de cinéma de l’époque soviétique ont toutes fermé et il ne reste plus que les salles communales ou « culturelles » pour accueillir un trop rare public. Il se souvient de son père, Dejid Jigjid (1919 – 1989), le DeMille mongol, dont les superproductions étaient sous haute protection étatique et attiraient les foules communistes. Mais essayez donc de googler ce monsieur : aucune trace sur imdb.com ! Pour la filmo, il faut se contenter d’une page en caractères cyrilliques sur mongolinternet.com. Il avait cependant moins de liberté que son fils, puisqu’il fut remplacé, séance tenante, sur le tournage de son dernier film (sur la reine Mandukhaï la Sage) en 1988. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

« Aravt / Les dix guerriers de Gengis Khan »

Aravt / Les dix guerriers de Gengis Khan (2012) du duo Shagdarsuren et Dorj Zolbayar décrit l’expédition d’un détachement de dix cavaliers envoyé en terre ennemie à la recherche d’un guérisseur célèbre. L’action est parcimonieuse, la violence mesurée, les barbes et les costumes - tout de lanières de cuir, de plaques de métal et de gros lainages - aussi authentiques que possible. Bien sûr qu’il y a le fourbe de service qui veut le pouvoir et ne rechigne pas à massacrer sa propre tribu, mais les gens du Khan sont d’une droiture et d’une abnégation exemplaires.

Gerelsukh Otgon et D. Purevsuren dans « Lardima »

À l’opposé de ce western, Lardima / One Life of Two Women (2015) de Sengedorj Janchivdorj est un drame féministe sur la souffrance des épouses. Une épouse de la haute, embastillée pour avoir failli tuer son mari sadique et hyperjaloux, se lie d’amitié avec la gardienne cheffe, qui a également des comptes à régler avec le sien. Lors d’une escapade en filles vers Oulan Bator, le duo est traqué par le mari riche rétabli. Les femmes optent pour la solution finale de la question conjugale. Acteurs professionnels jusqu’au bout des ongles, situations observées avec minutie, arc narratif crédible, bref : le cinéma moderne est aussi vivant en Mongolie que le cinéma de genre.

Biopics
Le genre auquel le FIFF rend hommage cette année est le biopic. Mais les nouveaux théoriciens de la programmation ont tendance à tout confondre. Comment A Taxi Driver (Hoon Jang, 2017), dont l’action se déroule, pour tous les personnages impliqués, sur 3 ou 4 jours, peut-il être considéré comme un biopic ? Les journées en question sont celles de fin mai 1980, lorsque l’armée sud-coréenne réprima un soulèvement contre le général Chun Doo-hwan à Gwangju. La ville avait été isolée du reste du pays dès le 21 mai et les journalistes occidentaux résidant à Tokyo supputaient qu’il s’y passait quelque chose. L’Allemand Jürgen Hinzpeter (ARD) se rendit sur place avec l’aide d’un chauffeur de taxi débrouillard, filma les affrontements et réussit à passer en fraude les cassettes : elles seront les seuls documents du massacre et leur diffusion sur les chaînes du monde entier a changé la donne politique en Corée. Le film raconte de façon magistrale l’évolution des relations entre l’Occidental (Thomas Kretschmann), qui ne parle pas un mot de coréen, et le chauffeur (Kang-ho Son) qui ne sait que quelques mots d’anglais. La cohésion entre les deux augmente à mesure que l’horreur de la situation prend corps. Malgré cela, le film n’est pas un biopic, puisqu’on ne sait rien de la vie ni de l’un ni de l’autre, au-delà des confins de la période décrite.

Kang-so Song et Thomas Kretschmann dans « A Taxi Driver »

En revanche, Victor Young Perez du Français Jacques Ouaniche (2013) et Tom of Finland (2017) du Finlandais Dome Karukoski sont de vrais biopics. Le premier retrace l’existence du boxeur tunisien juif, devenu en 1931 le plus jeune champion du monde catégorie poids mouche. Il entame peu après une relation amoureuse avec l’actrice Mireille Balin, mais celle-ci décline sa demande en mariage, ce qui n’empêche pas que, sous l’Occupation, il casse la figure de l’officier de la Wehrmacht avec lequel elle s’affiche, donc … des années plus tard. Nous avons le droit de nous demander si cette rencontre a vraiment eu lieu, tant elle semble extravagante. Toujours est-il que Perez se retrouve à Auschwitz et que son frère Benjamin non seulement l’y rejoint, mais se trouve logé encore dans le même bloc.

Brahim Asloum et Isabella Orsini dans « Victor Young Perez »

De telles exagérations romantiques manquent heureusement dans le magnifique film sur l’illustrateur Touko Laaksonen, pourvoyeur de fantasmes érotiques dessinés pour tous les gays de la planète, montrant des motards, des marins, des flics et des bûcherons bodybuildés au sexe surdimensionné, engoncés dans des accoutrements de cuir, bien avant que les Village People fussent nés. Pendant presque toute sa vie, Laaksonen a dû se cacher et surtout cacher ses œuvres, même à sa propre sœur avec laquelle il partageait un appartement. Les expéditions nocturnes furtives dans les parcs de Helsinki rappellent l’époque pas si lointaine où une partie de l’humanité fut persécutée par les bien-pensants au nom d’une morale surannée. Quand Tom of Finland (le pseudo était censé celer son identité) arrive dans la Californie de 1978, où il est publié envers et contre toute censure depuis 1956, il est fêté comme le Messie et n’en revient pas de la liberté sexuelle qui règne dans ce paradis hédoniste. C’est peut-être utile de le rappeler à notre époque où le pendule est nettement sur le chemin du retour.

Pekka Strang et lauri Tilkanen dans « Tom of Finland »

Varia
N’ayant pu accéder à toutes les séances de minuit, je me suis contenté de O Clube dos Canibais du Brésilien Guto Parente (où des bourgeois riches trucident et consomment leurs serviteurs à point ou saignants : du moment que vous vivez derrière de hautes enceintes sécurisées, personne ne vient contrôler ce que vous y faites au juste) et de Holiday , un film très remarqué au festival de Sundance, premier long métrage d’une jeune Suédoise, Isabella Eklöf. C’est en fait le portrait tout en finesse d’une femme fatale innocente. Sascha est la petite amie d’un gangster danois, Michael, qui emmène toute sa famille mafieuse et ses hommes de main en vacances dans une luxueuse villa de Bodrum en Turquie.

Victoria Carmen Sonne dans « Holiday »

Sascha ne s’intéresse qu’aux bijoux, aux fêtes, aux jeunes gens et à son propre physique. Elle s’ennuie vite dans les discussions de groupe. Mais elle est sous contrat : pour qu’elle puisse jouir de ce qui l’intéresse, elle est obligée de tout accepter de la part de Michael, comme par exemple un viol humiliant en plein jour à même le sol ou des manipulations intimes devant des étrangers. Elle peut aller draguer des gens hors du clan et passer la nuit avec eux, mais elle reviendra toujours, soumise, à Michael. La « tribu » se montre prudente avec elle, la « chose » du patron. Elle n’aime pas qu’un étranger lui manque de respect, p.ex. en se moquant de son statut d’esclave. Elle risque alors de péter un plomb et de commettre l’irréparable. Mais dans un tel cas, la famille est là pour éliminer les traces (tout en en tirant profit, bien sûr). Quoi qu’il arrive, elle peut toujours dormir tranquille, elle n’a pas d’états d’âme. Fascinant !

Raymond Scholer