Cine Die - mars 2007

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 13%

Giornate del cinema muto 2006 : Griffith 1919-1920
Dans les années qui suivent la première guerre mondiale, Griffith atteint le sommet de son art (ses détracteurs diraient sa vitesse de croisière). Il anticipe, dans les mélodrames qu’il aligne à cette époque, la lutte entre sexualité et répression dans l’optique freudienne et apporte ainsi un nouvel éclairage aux clichés manichéens que le mélodrame impose à la description du monde. Ses trucs sont reconnaissables, mais comme ses acteurs sont d’un naturel renversant, on ne s’en lasse pas. Lorsqu’il veut p.ex. relever l’innocence d’une jeune fille, il la présente d’emblée dans une séquence où elle joue avec des bébés animaux : qu’il s’agisse de la menue Lillian Gish ou de la plus anguleuse Carol Dempster, on fond de tendresse ! Les scénarios peuvent accumuler invraisemblances (dans The Love Flower (1919), un détective poursuit pendant des années ‘ sans relâche et exclusivement un mari qui a tué l’amant de sa femme : on se demande quel organisme subvient aux besoins financiers de cette quête) ou absurdités (dans le même film, la topographie de l’île où s’est réfugié le fugitif donne du fil à retordre aux méninges du spectateur : venant d’un côté, il faut gravir, puis passer par un pont suspendu pour arriver à l’habitation, venant de l’autre, on la trouve pratiquement à niveau avec la mer), le drame qui se noue et se résout est toujours suffisamment fort pour les faire oublier.

« Way Down East » de Griffith
© Collection AlloCiné

Griffith plonge en effet souvent ses acteurs dans les éléments naturels, produisant ainsi des scènes spectaculaires (le blizzard, la dérive sur les blocs de glace au-dessus des rapides dans Way Down East (1920)), que seul le cinéma permet d’obtenir. Il peut ainsi sans peine adapter des pièces de théâtre ultra-rabâchées et leur donner un second souffle. Les mélos griffithiens se terminent toujours par un happy end pour le couple. Dans les mélos du Vieux Monde, souvent un seul des amants survit, et si le scénariste est gentil, il a encore droit à un rejeton. Chez Griffith, la poursuite du bonheur peut passer par beaucoup de coups durs et durer un temps interminable (Jefferson n’avait pas laissé de spécifications), mais à la fin, le bonheur est rattrapé. Dans True Heart Susie (1919), Lillian Gish et Robert Harron s’aiment depuis la tendre enfance. Elle n’a que sa tante, lui n’a que son père. Adolescents, ils sont inséparables. Mais alors qu’il la considère comme confidente et compagne de jeu, elle échafaude des rêves d’amour. Aussi, quand le père du jeune homme est incapable de lui payer des études de théologie, elle vend ses animaux de ferme pour le financer anonymement. Plus tard, elle va s’effacer lorsque le pasteur frais émoulu épouse une reine de bal. Mais la mariée s’ennuie et ne sait pas faire la cuisine. Gish pallie ces insuffisances en amenant des bons plats. Heureusement que la fêtarde un beau jour, ou plutôt une vilaine nuit pluvieuse, fait une fête de trop : elle attrape une pneumonie et, malgré les bons soins de Gish, rend l’âme. Le pasteur reconnaît enfin où se situe son vrai bonheur. La fille youplaboum est jouée par Clarine Seymour, petit paquet d’énergie, gaie, insouciante, sautillante et espiègle, une sorte de croisement entre Mabel Normand et Clara Bow. Découverte dans une troupe de danse par Hal Roach en 1917, elle put extérioriser sa veine comique dans une quinzaine de saynètes avant d’être engagée par Griffith pour The Girl Who Stayed at Home (1919). Elle y joue une jeune fille flirteuse qui sait bien se faire entretenir (entre autres par ce vieux cochon de Tully Marshall) jusqu’au jour où elle tombe sérieusement amoureuse d’un copain, Robert Harron, fraîchement sorti du camp d’entraînement et en partance pour les tranchées. La guerre, ça vous transforme. Désormais fidèle, elle tricotera pour tenir les boys au chaud et tombera dans les bras de son chéri après la victoire. Après avoir fait 3 autres films pour Griffith, Seymour mourut au printemps 1920, à la suite d’une opération intestinale ; elle avait 21 ans. Quelques mois plus tard, Harron succomba d’une balle qu’il s’était tirée dans les poumons à l’Hôtel Seymour (!) à New York, la veille de la première de Way Down East : il ne pouvait accepter que Griffith ait préféré Richard Barthelmess pour le rôle principal.
Le sommet des Giornate fut cependant Safety Last (Fred Newmeyer, Sam Taylor, 1923), où Harold Lloyd escalade sans trucage un gratte-ciel pour gagner de l’argent, métaphore éloquente de la lutte pour le Rêve Américain.

Les 10 meilleurs films de 2006
J’ai compté une bonne soixantaine de films (sur quelque quatre cents) que je qualifierais d’excellents cette année : la fin du cinéma n’est donc pas pour demain. Définir ce qui est, pour moi, la crème de la crème ne fut donc pas une mince affaire et renoncer à inclure certains comme les deux films de Stephen Frears (Mrs.Henderson Presents, The Queen), Brokeback Mountain (Ang Lee), Tideland (Terry Gilliam), The Great Ecstasy of Robert Carmichael (Thomas Clay) ou Perfume : The Story of a Murderer (Tom Tykwer) ne s’obtenait qu’aux prix de grands déchirements.
Les élus sont (par ordre alphabétique) :

« Cars » de John Lasseter
© Collection Allociné

Cars (John Lasseter ; au-delà d’une réaffirmation des valeurs éternelles de solidarité et d’amitié, le fiilm où tous les êtres vivants, personnes comme insectes, sont des automobiles, devient la métaphore ultime : nous sommes tous, par le simple fait d’exister, des pollueurs ; notre impact sur Gaia est symbolisé par la forme même des roches : capots de voiture, pneus ou autres filtres à air. A l’heure où Chirac appelle à la révolution écologique et où Al Gore croit encore à un possible enraiement du réchauffement global, Cars semble se rendre à l’évidence : plus il y aura d’humains, plus la planète va changer),
Children of Men (Alfonso Cuaron dépeint l’ensauvagement de l’Angleterre dans vingt ans : malgré l’infertilité de la race humaine, le gouvernement fasciste refuse l’immigration, les nantis veulent profiter jusqu’au bout, de sorte que le terrorisme et le chaos social font partie du quotidien. George Richmond, tenant la caméra à la main, suit l’action haletante au plus près et réussit les plus ahurissants plans séquence des cinquante dernières années),

« The Departed / Les infiltrés » de Martin Scorsese
© TFM Distribution

The Departed (Martin Scorsese ; les personnages prennent une épaisseur tragique aux dimensions de drame grec, contrairement à ceux de l’original de Hong Kong (Infernal Affairs de Andrew Lau et Siu Fai Mak), film qui s’intéressait davantage au pur mécanisme des trahisons),
El Laberinto del Fauno (Guilermo del Toro évoque l’horreur absolue qu’était l’idéologie franquiste, imbue de la supériorité du mâle, notamment du phalangiste : celui-ci, incarné à la perfection par Sergi Lopez, ne recule même pas devant l’infanticide),
Das Leben der Anderen (Florian Henckel von Donnersmarck signe le premier film sérieux sur le régime délateur de la RDA),
Munich (Steven Spielberg parle de la vanité de la vengeance : les Israéliens qui étaient censés punir les terroristes des Jeux Olympiques, se détruisent simultanément eux-mêmes),
The New World (Terrence Malick évoque les possibilités de symbiose entre le Vieux et le Nouveau Monde avant d’en entériner l’amer échec, dans une des plus belles élégies que le cinéma nous ait données),
A Prairie Home Companion (Robert Altman, se sachant condamné, livre son testament, méditation sur le temps qui passe, la mort qui rôde et l’importance des souvenirs),

« The Wind That Shakes The Barley / Le vent se lève » de Ken Loach
© Diaphana Films

The Wind That Shakes The Barley (Ken Loach tend un miroir à ces compatriotes – ce que ceux-ci n’ont guère apprécié – et réaffirme que les révolutions, bien que nécessaires, mangent toujours leurs enfants),
Zwart Boek (le film de Paul Verhoeven n’a fait qu’un passage éclair en Romandie ; sans doute que le public n’est pas prêt à accepter l’hypothèse d’une liaison amoureuse entre une jeune juive et un officier SS en dehors des habituels clichés tortionnaire/victime chers à Liliana Cavani (Portier de Nuit). Dommage, car Carice van Houten est autrement plus charismatique que ne l’était Charlotte Rampling).
Voilà. Encore un palmarès sans film français, même si Claude Chabrol (L’Ivresse du Pouvoir) et Michel Ocelot (Azur et Asmar) ont produit des oeuvres hors pair. Je suis incorrigible.

Raymond Scholer

Publié dans Scènes Magazine No. 193