Cine Die - mars 2018

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 8%

Paris en janvier
La capitale française reste la Mecque des cinéphiles. À n’importe quelle période de l’année, on y déniche des films qui n’atteindront guère les rivages helvétiques. Les appâts peuvent bien sûr s’avérer trompeurs. Ainsi, les photos splendides et l’affiche pour Le portrait interdit de Charles de Meaux promettaient de nous plonger dans les fastes et une certaine atmosphère scandaleuse à la cour de Qianlong, dans l’empire du Milieu au 18e siècle, au moment où le Jésuite Attiret reçoit la commande de faire le portrait de l’impératrice Ulanara. Il s’agit du célèbre portrait qui orne l’article wikipedia consacré à la Dame. Le décor est planté comme il faut, l’équipe franco-chinoise ayant construit dans un studio pékinois une copie raisonnablement opulente de la Cité Interdite, mais le drame sous-jacent de la presqu’éclosion de sentiments entre le prêtre peintre et son modèle, une jeunotte pas encore assurée de sa position parmi les concubines de son seigneur et maître, peine à se développer. Malgré la présence de la toujours resplendissante Fan Bingbing, le jeu mollasson de Melvil Poupaud et le côté léthargique de la mise en scène font que le film n’est guère plus qu’un collyre de luxe.

Fan Bingbing et Melvil Poupaud dans « Le portrait interdit »

Il a au moins cet avantage-là, en comparaison au pensum pénible qu’est Le rire de Madame Lin/Xi Sang de Tao Zhang. Porté aux nues par une certaine critique qui loue d’office tout ce qui a trait à la description crue de la réalité sociale, quel qu’en soit le traitement, le film décrit les derniers jours d’une octogénaire qui doit quitter sa maison pour un lit dans l’EMS local, lit qui est malheureusement occupé par une pensionnaire très malade qui tarde à mourir. Comme cela se prolonge, la vieille dame est obligée de loger à tour de rôle chez ses descendants, tous plus infâmes et égoïstes les uns que les autres. Tout est filmé dans une pénombre sempiternelle dans des intérieurs forcément crades ; et dans chaque nouvelle (si l’on ose dire) villégiature, la vieille doit subir exactement les mêmes récriminations et critiques. Cette répétition devient très vite lassante, et on souhaite au personnage principal de rendre dare-dare son dernier soupir.

Charlotte Le Bon dans « The Promise »

The Promise de l’Irlandais Terry George est un mélodrame autour des massacres d’Arméniens par les Turcs en 1915, thème que Hollywood n’a jamais osé aborder, de peur de heurter le grand allié de l’OTAN. Peut-être que la fascisation inquiétante du régime d’Erdogan permet de délier les langues. Les génocides semblent d’ailleurs devenir une spécialité de T. G. depuis son Hotel Rwanda (2004). Qualifié par Positif de kouglof, The Promise, au look nettement plus authentique que The Cut (2014) de Fatih Akin, ne déparerait point l’œuvre d’un Richard Brooks. Mais quel critique actuel connaît encore Richard Brooks ? Ce qu’on reproche à George, c’est d’avoir serti le génocide dans un triangle, où un journaliste américain et un médecin arménien sont amoureux d’une Arménienne expatriée et témoins des exactions jusqu’au siège du Musa Dagh, comme si le drame amoureux pouvait occulter la tragédie du génocide. Il est vrai que le film n’atteint pas l’intensité de La Masseria delle allodole (2007) des frères Taviani, le seul chef-d’œuvre que l’événement ait fait naître au cinéma, mais de là à minorer le travail, ne fût-ce que celui de mémoire, de Terry George, il y a des km de mauvaise foi.

Juliane Lepoureau (Marie Victoire) dans « L’échange des princesses »

L’Échange des princesses de Marc Dugain (d’après le roman de Chantal Thomas) se base sur un curieux fait historique : le double mariage imaginé par Philippe V d’Espagne et le Régent Philippe d’Orléans pour mettre fin à une guerre désastreuse. Le roi Louis XV (11 ans) épouserait l’infante Marie Anne Victoire (4 ans), fille de Philippe V, tandis que Louise-Élisabeth d’Orléans (12 ans), fille du Régent, serait promise au prince héritier espagnol Louis (15 ans), demi-frère de Marie Anne Victoire. Le 9 janvier 1722, dans un pavillon dressé sur un îlot de la Bidassoa, l’échange des princesses se déroule selon une symétrie parfaite, chacune abandonnant ses dames de compagnie familières pour une équipe étrangère. Nous comprenons d’emblée les souffrances qui attendent ces enfants placés en couveuse en attendant maturation, qui vont réagir chacune à sa façon ; l’adolescente par une typique attitude de révolte et de bouderie, la gamine par une gracieuse envie de plaire à tous et à tout instant. Si le roi de France, en pleine puberté, se plaint au bout de quelques mois par un très blessant « On ne vous voit point grandir, Madame », la Princesse Palatine prend la fillette sous sa protection et trouve qu’elle a plus de qualités royales que le reste de la famille. Du côté de Louise-Élisabeth, un mari (notre Kacey Mottet Klein national) peu avenant et timide comme un cureton, et les beaux-parents acariâtres et fleurant bon l’Inquisition (Philippe V se flagelle régulièrement pour expier). En 1724, Philippe V abdique en faveur de son fils dans une crise de pénitence, mais Louis 1er décède de la variole sept mois plus tard et le vieux roi doit rempiler. Comme le Régent est mort, lui, en 1723, le beau plan échafaudé par les deux Philippe a vécu. En 1725, sur la Bidassoa, il y aura donc un nouvel échange de princesses, mais dans le sens inverse. Un film historique exemplaire qui rend les atmosphères de Versailles et de l’Escurial palpables de véracité.

« A Ghost Story » de David Lowery

A Ghost Story de David Lowery prend les fantômes aux plis de leurs draps. Lorsque le mari a un accident mortel de voiture et que sa veuve lui a fait ses adieux à la morgue, la caméra s’arrête longuement devant la civière. Soudain le mort se redresse sous le drap et, tout en restant dessous, se met à déambuler à travers couloirs, chemins et champs, avec comme seuls éléments différant de la blancheur du linceul (qui va devenir gris avec le temps) deux trous noirs, à l’évidence oculaires. C’est que nous allons tout vivre du point de vue du fantôme. Quelle est sa première destination ? Bien sûr, son ex-domicile. Comme un chien invisible, il va observer le deuil de sa veuve depuis son plus complet désespoir jusqu’à l’épisode romantique avec un autre homme. Elle finit par quitter la maison après avoir tout repeint et glissé un bout de papier couvert d’un message dans une fente de chambranle. Le fantôme ne peut pas extraire le papier parce que ses ongles sont sous le drap. Il veillera sur tous les locataires ultérieurs et hantera même l’immeuble qui sera érigé sur les ruines de la maison. Et puis il en hantera la terre telle qu’elle était avant la colonisation par les pionniers. Il humera le genius loci en quelque sorte. Le stoïcisme du fantôme, pour qui le temps n’a plus de sens intrinsèque, cette acceptation de la solitude absolue, nous plonge dans un abîme de mélancolie. D’une simplicité exempte de prestidigitations numériques, ce film fantastique est le plus original depuis longtemps. Même son format (1.37 :1) aux bords arrondis n’est plus utilisé depuis belle lurette.

Mars à la Cinémathèque
Deux disparus récents sont à l’honneur : Jerry Lewis et George A. Romero. Le tiers de la cinquantaine de films de Lewis acteur est au rendez-vous, dont 8 sur les 11 qu’il a réalisés en se dirigeant soi-même. Pour ceux qui n’ont pas encore vu des films de Lewis, il est conseillé de commencer par le documentaire réalisé en 2016 par Gregory Monro, Jerry Lewis : The Man behind the Clown , et par les comédies cartoonesques de Frank Tashlin ( Artists and Models, Rock-a-bye Bay, It’s only Money, The Disorderly Orderly ), car le réalisateur Lewis va s’en souvenir pour la construction de ses propres films.

Sidney Miller et Jerry Lewis dans « Which Way to The Front ? »

Pour Romero, l’hommage se limite aux seuls films de zombies, tant il est vrai que le cinéaste est le créateur même de cette figure emblématique du cinéma d’horreur moderne qui n’a plus rien à voir avec les zombies d’antan. Autrefois, un zombie désignait une personne vidée de sa propre personnalité qu’un gourou manipulait à distance selon sa seule volonté, comme p.ex. dans I Walked with a Zombie (Jacques Tourneur, 1943). Depuis Night of the Living Dead (1968) de Romero, un zombie est un cadavre qui est ramené à la vie par un virus qui lui communique un appétit inextinguible de chair humaine. L’hexalogie continue avec Dawn of the Dead (1978) – où les morts-vivants s’agglutinent aux portes d’un hypermarché, une vision effarante du consumérisme – et Day of the Dead (1985) – où les zombies assiègent un silo à missiles, devenu un camp retranché des survivants, parmi lesquels se déclare une sourde lutte entre militaires et scientifiques. Après un hiatus de 22 ans, pendant lequel il explore d’autres sujets, nourris par les œuvres d’Edgar Allan Poe, Stephen King et Michael Stewart, Romero retourne chez ses chers zombies pour ne plus les lâcher. Dans Land of the Dead (2005), on change de paradigme : les morts-vivants sont dotés de conscience et se révoltent contre les vivants qui les oppriment. Diary of the Dead (2007), où des étudiants en cinéma se muent en journalistes de terrain lors d’une invasion mondiale de zombies, est une réflexion sur le flux des images numériques et le langage des nouveaux médias. Dans Survival of the Dead (2009), deux groupes de survivants, deux familles irlandaises ennemies, s’exterminent mutuellement avant de continuer à s’entredévorer en tant que zombies.

« Day of The Dead » de George A. Romero

Le mardi 13 mars, à 18h30, on peut voir à la salle du Cinématographe six films (durée globale ca. 70 minutes) de Camille de Morlhon, un cinéaste incontournable et outrageusement prolifique du cinéma français des années 1910, auteur de mélodrames, de reconstitutions historiques et de contes de fée.

Rencontres 7e Art Lausanne
Du 24 au 28 mars se tiendra ce nouveau festival imaginé et initié par l’enfant du pays Vincent Perez.
Des cinéastes (Darren Aronofsky, Barry Levinson, Hugh Hudson, Thomas Vinterberg, Michel Hazanavicius) sont attendus pour converser autour de projections de chefs-d’œuvre du cinéma, notamment ceux du Nouvel Hollywood dont les programmateurs font coïncider l’acte de naissance avec la sortie de Bonnie and Clyde (1967) d’Arthur Penn. Consulter le programme à partir du 5 mars sur www.r7al.ch

Raymond Scholer