Cine Die - novembre 2007

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 9%

Vive le cinéma en relief
La petite rétrospective de films en 3D permettait de vérifier la supériorité technique de l’effet obtenu par la lumière polarisée à celui que donnent les lunettes colorées bleu et rouge d’antan. Ainsi les deux films de Jack Arnold, Creature from the Black Lagoon (1954) et It Came from Outer Space (1953), projetés selon le deuxième procédé, affichaient-ils, malgré un redressement constant des binocles, deux images superposées sur l’écran, l’une étant, comme un écho, séparée de l’autre par une frange colorée, ce qui est enquiquinant pour des films en noir-blanc. Avouons que la réputation de Creature est largement surfaite. On savait qu’il s’agissait du plus célèbre (hormis Godzilla) film de “monstre en costume” des années cinquante. Une créature humanoïde respirant au moyen d’ouïes, un chaînon manquant entre le poisson et l’homme, y est traquée par une (très modeste) expédition dans un endroit perdu de l’Amazonie. Comme le costume, véritable pièce de résistance du film, moulait sur mesure et ne pouvait être muni d’un système de respiration, il était porté par un nageur hors pair, capable de retenir son souffle pendant cinq minutes. Les évolutions gracieuses du monstre confèrent aux séquences sous-marines une certaine poésie, malheureusement absente du reste du film, plombé par un scénario banal avec combats de coq entre prétendants jaloux et cris de pucelle effarouchée de l’objet de leur désir. Toutes les apparitions terrestres de la créature (occasionnant lesdits cris) sont annoncées par une main palmée émergeant de l’eau pour agripper un bord quelconque et finissent irrémédiablement par déclencher les ricanements du public.

« It Came from Outer Space » de Jack Arnold

It Came from Outer Space bénéficie d’un scénario nettement plus intelligent de Ray Bradbury, où des extraterrestres échoués malgré eux sur notre planète prennent l’aspect extérieur de gens qu’ils rencontrent pour passer inaperçus en attendant que leur astronef soit renfloué. On est encore loin de la paranoïa planifiée de Invasion of the Body Snatchers (Don Siegel, 1956). Les effets de relief dans les deux films d’Arnold se comptent sur les doigts des deux mains. Il n’en est pas de même pour Revenge of the Shogun Women/13 Nuns (1977, Mei Chung Chang), un film de sabre de Hong Kong. Loin d’être, comme le décrit le catalogue du festival, l’oeuvre d’un Ed Wood local, le film est, au contraire, d’un professionnalisme digne d’un King Hu. Les nombreuses scènes de bataille sont chorégraphiées à la perfection et tiennent constamment compte des avantages de la troisième dimension, nous lançant des flèches, des lances et des couteaux en pleine poire sans relâche. Et cette fois-ci, comme nous avions des lunettes avec plans de polarisation perpendiculaires pour les deux yeux, nous étions immédiatement “in medias res”. Quant à la trame, il s’agit en quelque sorte d’un 7 Samouraïs au féminin. Les guerrières qui auront raison des méchants n’ont bien sûr rien à voir avec un shogun quelconque, car l’histoire se passe en Chine. Ce sont des femmes malmenées qui ont réussi à se réfugier dans un monastère où elles ont appris les arts martiaux et qui suivent une existence tellement bouddhique qu’elles ont la main droite en permanence dressée devant leur cage thoracique, exprimant je ne sais quelle mudra. Essayez, c’est très fatigant ! Il faut aussi qu’elles soient acculées aux dernières extrémités avant d’entrer en action, religion de tolérance oblige. Un des grands moments du festival.

Masters of Horror
On put goûter à quatre épisodes de la deuxième saison de cette série tv (dont je vous conseille l’achat promptement : elle est disponible en zone 2 pour un prix dérisoire) produite par Mick Garris. Pour une fois, la contribution de John Carpenter laisse à désirer : Pro-Life (où un père intégriste fait avec ses fils une irruption sanglante dans une clinique à avortements pour sauver le bébé de sa fille, qui s’avère être le fils du Diable en personne) est mis en scène avec une paresse inhabituelle qui confère au film une estampille tv. Est-ce pour prendre au dépourvu le téléspectateur qui se sent ainsi en territoire connu, c’est-à-dire a priori inoffensif ?

« The Machinist » de Brad Anderson

Brad Anderson, l’auteur du magnifique The Machinist (2004), livre avec Sounds Like le portrait d’un homme rendu fou par une infirmité particulière : il entend les bruits avec une acuité assourdissante. Le mouvement des globes oculaires de sa femme dans son sommeil profond résonne comme le bruit du papier émeri sur une pierre. Même les boules quiès ne sont pas d’une grande utilité. Vous comprendrez ce qui lui reste à faire pour avoir la paix. Un film d’une rigueur recommandable.
Le chef-d’œuvre de cette saison 2 semble pourtant être le segment de Joe Dante qui nous gratifie avec The Screwfly Solution d’une allégorie féministe terrifiante. Un virus particulier réprime les pulsions sexuelles des hommes en les transformant en pulsions meurtrières. Les foyers sont un peu partout dans le monde. Au début, il n’y a que des insultes verbales et des coups, remplacés vite par des meurtres sauvages. La haine des femmes progresse exponentiellement, les mâles, dans leur bon droit, se réjouissant d’exterminer ces créatures du diable. Même le savant qui étudie le phénomène devient un danger pour sa femme et sa fille. Il ne reste à celles-ci que la fuite éperdue vers les régions peu peuplées du Grand Nord pour survivre. Mais jusqu’à quand ? Les extraterrestres qui voulaient annihiler l’humanité ont trouvé dans nos sociétés patriarcales des prédispositions instrumentalisables : l’intolérance et la répression sexuelles dont sont victimes les femmes (et dont les crimes d’honneur et les mutilations génitales sont les manifestations les plus extrêmes). Le virus en est la métaphore précise. Le film de science-fiction se double d’une allégorie socio-politique.

60e festival de Locarno : Les Compétitions
Le jury de la compétition internationale avait, selon Irène Jacob, de la peine à reconnaître une ligne cohérente dans la sélection officielle où se côtoyaient allègrement entre autres le “huit-et-demi” confus d’Anthony Hopkins (Slipstream), un film historique sur la création du premier long métrage roumain en 1912 (Restul e tacere de Nae Caranfil), un énième portrait des désarrois de notre chère jeunesse (O Capacete Dourado de Jorge Cramez) d’une absence d’originalité effrayante, un petit film d’angoisse américain (Joshua de George Ratliff sur un gamin maléfique) de facture très classique, une adaptation bouleversante d’Ödön von Horvath (Freigesprochen de Peter Payer sur les liens noués par une culpabilité commune) et une adaptation ridicule de Herman Melville (Capitaine Achab de Philippe Ramos) qui a quand même eu le prix de la mise en scène.

« Capitaine Achab » de Philippe Ramos

Comme Melville ne parle pas de l’enfance du capitaine, Ramos essaie d’expliquer l’obsession du personnage de se mesurer aux éléments par le fait qu’il a été assez tôt orphelin de mère et donc obligé de se mesurer au père. C’est un point de départ comme un autre, mais ce qui fait sombrer la chose corps et âme, c’est la contrefaçon dont se contente Ramos : les comédiens français ne peuvent pas nous faire croire qu’ils sont des manants ou des bourgeois de la Nouvelle-Angleterre – il faut les écouter prononcer “Nonneteuckey” et “Masachusay” – et ils ont de la peine à investir les lieux, car il n’y a jamais plus de trois personnes dans un plan. C’est l’austérité typique à la manière de Weyergans. Quand le capitaine s’embarque sur le Pequod, il est filmé seul sur un pont désert. La chasse à la baleine est figurée avec des plans noir-blanc empruntés à un documentaire muet. Il ne suffit pas de proclamer son amour pour Moby Dick pour devenir crédible.
Le jury de la compétition Cinéastes du présent a couronné d’un Léopard d’Or le film hongrois Tejut de Benedek Fliegauf, pour moi la seule vraie révélation du festival. Le film dure 82 minutes et se compose de 9 plans fixes d’extérieurs (cadrés en scope par un magicien) à l’intérieur desquels se déroulent des actions incessantes (quoique parfois infinitésimales, comme par exemple les variations de lumière) tenant du tragique, du ludique et de l’énigmatique. L’effet global est hypnotique : on ne peut quitter l’écran des yeux. Après György Palfi, la Hongrie s’enrichit d’un autre cinéaste promis à un bel avenir. Au mois prochain.

Raymond Scholer

Publié dans Scènes Magazine no. 199

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