Cine Die - novembre 2018

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 12%

Petite revue des films visionnés dernièrement, et aperçu du programme de la Cinémathèque suisse en novembre et décembre.

Vus dernièrement
Je me sens parfois en porte-à-faux avec les opinions de mes coreligionnaires. Ainsi Pororoca du Roumain Constantin Popescu a-t-il presque universellement recueilli des louanges dithyrambiques. En gros, il traite du même sujet (la disparition brutale d’un enfant) que Faute d’Amour (2017) d’Andreï Zvyaguintsev, sauf que les parents roumains semblent plus traumatisés par l’événement que les Russes. Lorsque la mère roumaine, accompagnée de son fils, quitte son mari pour aller se reconstruire chez les grands-parents, Popescu se contente de braquer sa caméra sur le géniteur (parce que la petite fille a disparu presque sous ses yeux) et rien n’est plus difficile au cinéma que faire sentir le désarroi, notamment si le visage du personnage en question est inexpressif. Et c’est là que je me perds en conjectures, car l’acteur Bogdan Dumitrache a eu son lot de récompenses, incompréhensibles pour moi. Quand il rumine sur sa terrasse ou dans son appartement ou dans le parc où il a perdu la gamine en allumant à tout moment une cigarette, je regarde ma montre. Je sais bien que la folie sera la seule issue pour lui et la séquence cathartique où il massacre un innocent qu’il estime être le ravisseur de sa fille est logique dans la perspective du film, mais que d’ennui le spectateur a-t-il dû affronter pour y arriver ! Bref, il y a des lieues entre Popescu et Zvyaguintsev.

Bogdan Dumitrache, Stefan Raus et Iulia Lumanare dans « Pororoca »

Nul doute qu’avec The Bookshop d’Isabel Coixet, je vais aller au-devant de la même incompréhension (de la part de mes collègues) qu’avec The Little Stranger (Lenny Abrahamson), On Chesil Beach (Dominic Cooke) ou de The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society (Mike Newell), tous magnifiques de justesse, tous suspects aux yeux de la jeune critique à cause de l’implantation du récit dans la seconde Guerre mondiale et ses lendemains rationnés.

Domhnall Gleeson, Ruth Wilson et Will Poulter dans « The Little Stranger »

Quand la Grande Bretagne était encore sous un régime sexuel caractérisé par la terreur et l’ignorance (la nuit de noces désastreuse de On Chesil Beach et les tentatives d’intimité avortées dans la voiture du médecin de The Little Stranger sont d’une éloquence évidente) dans une société rigidement compartimentée. Et que la langue parlée était non seulement un stigmate du niveau social, mais aussi un véhicule ascensionnel. Celui qui s’en rendait maître, pouvait espérer gravir les échelons (The Bookshop, The Little Stranger). Des finesses qui échappent sans doute aux bloggeurs et autres netflixiens.

Saoirse Ronan et Billy Howle dans « On Chesil Beach »

Ce n’est qu’avec l’avènement des acteurs (Michael Caine) et rockeurs (les Beatles et les Rolling Stones) cockneys, issus de la classe ouvrière, au début des années soixante, que le carcan sociétal commença à se relâcher. Il faut voir à ce propos le documentaire My Generation de David Batty, où Caine lui-même sert de guide à travers l’émancipation du microcosme artistique (musique, mode, photo, télévision et cinéma) de cette décennie prodigieuse et inventive que furent les sixties.

Maya Rudolph et Melissa McCarthy dans « The Happytime Murders »

La langue est aussi un élément essentiel dans The Happytime Murders (Brian Henson), un pastiche de Raymond Chandler dans un univers où muppets et humains se partagent le même quotidien : un Philip Marlowe nain en peluche peut y avoir comme partenaire une humaine en chair et en os. La voix de Bill Barretta imite celle de Humphrey Bogart à la perfection et les blagues graveleuses passent mieux si elles sortent de bouches en étoffe.
Et comme les stars Melissa McCarthy, Elizabeth Banks et surtout Maya Rudolph jouent admirablement le jeu et que le scénario de film noir tient la route, l’amateur de comédie est comblé.

Joanna Kulig et Tomasz Kot dans « Cold War / Zimna Wojna »

Le plus beau film d’amour de l’année, Cold War du Polonais Pawel Pawlikowski, vous l’avez déjà vu. Si ce n’est pas le cas, remuez ciel et terre pour le rattraper. Dans un noir et blanc d’une beauté incandescente, cadrés comme jadis en 1:1,37, un plus tout jeune chorégraphe et une toute jeune danseuse qu’il a engagée dans la troupe folklorique nationale au lendemain de la Guerre tombent amoureux. Lors d’une tournée à Berlin-Est, il passe sans autre dans le secteur américain et attend qu’elle vienne le rejoindre. Elle n’a pas le courage. Des années plus tard, ils se revoient, le temps d’échanger un baiser, à Paris, où il joue du piano dans un club de jazz. Encore plus tard, il apprend qu’elle est dans un show sur la côte dalmate. La Yougoslavie de Tito le renvoie à Paris dès la fin du spectacle. Des années plus tard, elle le retrouve enfin pour de bon à Paris et chantera dans son club. Ils sortent un disque. Mais elle trouve qu’il est trop dépendant de son producteur, qu’il n’est plus l’homme libre qu’elle aimait. Elle rentre à Varsovie. Paris sans elle, ce n’est plus possible ! Il rentre clandestinement en Pologne et se retrouve au bagne : 15 ans pour trahison de la Patrie. Une preuve d’amour qu’il paie chèrement. Toujours est-il qu’elle va encore le dépasser dans le registre. Un amour sans limite, plein de patience, mais aussi d’impatience. Je t’aime… moi non plus, comme chantait l’autre.

Pierre Deladonchamps et Cyrille Mairesse dans « Les Chatouilles »

Dans Les Chatouilles qu’elle a réalisé en tandem avec son mari, Eric Métayer, la chorégraphe Andréa Bescond refait le chemin qu’elle a accompli depuis le moment quand, à l’orée de la trentaine, elle s’est rendu compte qu’elle avait été la proie d’un pédophile à l’âge de huit ans. Ami de la famille, cet homme put tromper les parents par son côté jovial et naturel et faire promettre à la petite que leurs séances de « chatouilles » ne regardaient pas les adultes. Aux côtés d’une psy, elle remonte, dans les mêmes scènes que la gamine qu’elle fut, le fil de son histoire. Pour comprendre pourquoi elle n’en a pas parlé avant. Pour comprendre ce parcours chaotique de jeune adulte entre drogues et rencontres sans lendemain. Pour gérer le traumatisme, elle s’est tôt impliquée dans la danse, discipline libératrice d’énergie accumulée. Et la danse est devenue le vecteur physique et métaphorique de sa guérison. Ce qui est le plus perturbant dans le film, c’est le déni persistant de la mère qui prend sa fille pour une affabulatrice. Karin Viard a trouvé là un de ses rôles les plus violents et les plus accomplis.

David D’Ingéo et Panna Nat dans « Avant l’aurore »

Avec Avant l’aurore de Nathan Nicholovitch, on aborde la pédophilie sous l’angle de la prostitution. Il y a des enfants qui doivent se vendre pour pouvoir survivre. C’est le cas de la petite Panna (12 ans) à Pnom Penh qui propose aux touristes de faire « boum boum » avec elle pour 5 euros. Elle dort là où elle peut et c’est ainsi qu’un travesti français quinquagénaire au visage émacié, du nom de Mirinda, la trouve sur son pas de porte. Lui aussi vit de prostitution (la caméra n’y va pas de main morte) et son logement est des plus rudimentaires, car l’argent gagné part dans la drogue, les fêtes et l’entretien d’un amant. Lorsque celui-ci se fait tuer pour cause de trafic de faux passeports, Mirinda reporte son affection sur la petite Panna. A l’aide de Judith, une Française qu’il aide à traquer un ancien bourreau Khmer rouge pour le compte du Tribunal International de La Haye, il découvre l’adresse des parents dans la cambrousse et leur ramène la fillette. Mais ils n’ont rien à cirer de cette bouche inutile qu’ils revendront vite fait bien fait. Et c’est chez Mirinda que la petite va revenir, le seul qui ne l’exploite pas. David D’Ingéo incarne celui-ci avec une rare abnégation. Un beau film d’une brutalité certaine qui navigue vers la lumière et la douceur.

Novembre/Décembre à la Cinémathèque Suisse
La fin de l’année sera faste.
Tout d’abord une rétro Luchino Visconti, dont le point culminant sera la projection de la version restaurée et numérisée de Il Gattopardo (1963), le dimanche 9 décembre à 17 h au cinéma Capitole. Garibaldi s’apprête à se lancer à la conquête de la Sicile avec l’expédition des Mille et le jeune Tancredi, neveu du prince Salina, rallie le corps des volontaires au grand dam de sa famille. Mais l’époque est aux changements et le jeune homme tombe de surcroît amoureux de la fille du maire. Mais où va donc l’aristocratie ? Autres chefs-d’œuvre à ne pas manquer : Senso (1954) (où l’amour transcende les frontières, puisque la comtesse Serpieri s’éprend d’un jeune officier autrichien en 1866), Vaghe Stelle dell’ Orsa (1965) (où Sandra, à l’occasion d’une cérémonie donnée en la mémoire de son père mort à Auschwitz, retrouve son frère Gianni, avec lequel elle entretient une relation des plus troubles), La Caduta degli Dei (1969) (où Visconti se délecte de l’apocalypse d’une dynastie industrielle qui fraye avec les Nazis), Ludwig (1972) (l’élégie du roi de Bavière admirateur de Wagner et constructeur de châteaux romantiques).

Alain Delon, Claudia Cardinale et Burt Lancaster dans « Il Gattopardo »

Ensuite, un hommage à Jean Rochefort (en 18 films) et à son talent goguenard. Qu’il incarne l’abbé Dubois, grand manipulateur politique au service de la France du Régent ( Que la fête commence , Bertrand Tavernier, 1975), ou un lâche de naissance, Martin Belhomme, qui file doux sous l’Occupation, mais se réveille d’une vie rangée de pharmacien en mai 68 pour séduire une ravissante chanteuse de cabaret ( Courage, fuyons , Yves Robert, 1979) ou encore un client mortellement amoureux d’une coiffeuse ( Le Mari de la Coiffeuse , Patrice Leconte, 1990), ou un vieillard égaré dans la démence ( Floride , Philippe Le Guay, 2015), Rochefort apporte toujours son lot d’émotion et de dérision. Profitez surtout du fait que 6 des 8 films que Rochefort a faits pour Yves Robert sont au programme. C’est sans doute le seul hommage (implicite) que la Cinémathèque consacrera à ce cinéaste humble, mais constamment chaleureux, disparu en 2002.

Philippe Noiret et Jean Rochefort dans « Que la fête commence »

Du 16 au 30 novembre, le mage de Rolle présentera son nouveau film, Le Livre d’image au Théâtre Vidy-Lausanne. Je présume que cette installation ne saurait intéresser que ceux qui pensent que JLG est a) irrépressiblement drôle et/ou b) follement poétique et qui auront lu avec intérêt la présentation de Vincent Baudriller. Ceux que rien ne rebute iront rattraper les 6 Godard précédents à la Cinémathèque entre le 13 et le 24 novembre.
Tout l’œuvre de Jean Vigo est montré sur 3 jours (26 – 28 novembre) et en décembre commence une rétro Alfred Hitchcock qui fera la jonction entre 2018 et 2019.

Raymond Scholer