Cine Die - octobre 2012

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 9%

12e NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival)

New Cinema from Asia
Takashi Miike, notre stakhanoviste favori, ouvrait le bal asiatique avec une adaptation live haute en couleurs d’un jeu vidéo très prisé, Ace Attorney/Gyakuten Saiban (2012), où un jeune et brillant avocat très style (conformément aux dessins animés, ses cheveux gominés restent imperturbablement dressés en flèche vers l’arrière, quoi qu’il fasse) convoque en plein procès sur un simple claquement de doigts des hologrammes gigantesques de corpora delicti et de diagrammes explicatifs devant l’audience médusée et interrompt à intervalles réguliers d’un « I object » impérieux l’argumentation du procureur.

Hiroki Narimiya dans « Ace Attorney »

Si Miike arrive à se renouveler en investissant dans un cinéma de genre qui affiche un profond respect des codes de ses modèles, on ne peut en dire autant de Sogo Ishii. Adulé naguère à l’époque du satirique The Crazy Family (1984) – son seul film distribué en Suisse - comme créateur d’un langage original, il s’est engagé depuis Electric Dragon 80.000V (2001) dans une spirale descendante, poussant ses scénarios vers un absurde sans fondement qui ne dénote qu’une absence déconcertante de pensée. En 2010, il décide de changer de prénom, Sogo devenant Gakuryu (japonais pour « montagne du dragon »). Mais la montagne accouche d’une souris : Ikiteru Mono Wa Inainoka/Isn’t Anyone Alive (2012), son premier film sous sa nouvelle identité est une interminable litanie de morts subites (la personne tombe dans les pommes, se convulse pendant un laps de temps variable et expire) dont le nombre progresse exponentiellement. L’origine et le sens de cette épidémie qui semble tendre vers l’annihilation de l’humanité ? Mystère et boule de gomme !
Les bonnes surprises sont encore une fois venues de la Corée du Sud. Howling (2012) de Ha Yoo, auteur du sublime A Frozen Flower (2008), met en scène une femme détective qui a fort à faire pour se faire admettre par ses collègues masculins. Elle enquête sur une série de morts bizarres qui semblent être dues à des morsures de chien-loup et découvre que les victimes font partie d’un réseau de pédophiles. De fil en aiguille, elle dénichera, malgré l’hostilité environnante, le crime originel, le vengeur et son instrument vivant. Doomsday Book (2012) est constitué de trois sketches. Le meilleur, « Heavenly Creature » est celui de Ji-Woon Kim ( I Saw the Devil ) : un robot au service d’un monastère bouddhiste y acquiert le statut de bodhisattva, tant ses discours sont d’une sagesse profonde ! Les fabricants, ayant eu vent de cette outrecuidance indue, veulent le retirer de la circulation, car un robot ne doit jamais se hisser au niveau de son maître. Mais le robot aura le dernier mot : en coupant ses propres circuits, il réduit toute velléité identitaire à zéro et atteint ainsi le nirvana. Le sketch le plus conventionnel, de Pil-Sung Yim, « A Cool New World », instaure un lien entre notre consommation effrénée et une épidémie de zombification, mais nous console en montrant que l’amour perdure toujours ; « Happy Birthday » enfin est un travail en commun de Yim et de Kim et décrit comment une petite fille commande sur internet une boule de billard pour son papa, comment ladite boule, de la taille d’une montagne, arrive depuis l’espace et menace la survie de notre espèce et comment la famille sort de son refuge souterrain, vingt ans plus tard, pour recommencer à peupler la terre. Du loufoque de bon aloi, sans doute plus Kim que Yim.

« Remington and the Curse of the Zombadings » de Jade Castro

Le prix du meilleur film asiatique fut remporté par le film philippin Remington and the Curse of the Zombadings (2011) de Jade Castro. Cette comédie subversive entremêle plusieurs fils conducteurs : à la suite d’un sort que lui avait jeté un travesti qu’il avait trop taquiné dans son enfance, Remington, un jeune homme bien macho se mue en homosexuel, son langage et sa gestuelle se modifient et il se désespère, car il est profondément amoureux de sa voisine ; la mère de Remington, une policière, découvre que le coupable qui transforme, à l’aide d’un rayon révolutionnaire, les hommes gay de sa ville en zombies, les zombadings justement, est lui-même gay ; la malédiction qui pèse sur Remington disparaîtra, si une autre personne accepte de devenir gay à sa place : ce sera son père qui s’estime suffisamment vieux pour tenter le coup.

Films of the Third Kind
Sous cette désignation le festival peut classer des films qui ne sont ni fantastiques ni asiatiques. Comme p.ex. le pathétique dernier Abel Ferrara, 4 :44 Last Days on Earth (2011), qui prend comme prétexte pour une ultime et très solennelle déclaration d’amour entre un peintre incarné par Willem Dafoe et sa copine rien de moins que la fin du monde, prévue, dans un élan qui doit compter parmi les plus débiles du cinéma, pour un moment bien précis. Passons.

« Sons of Norway » de Jens Lien

S’y trouvait aussi la chronique désenchantée d’une adolescence norvégienne (à l’époque des punks vers la fin des années septante) rendue problématique à cause d’un père qui pousse la permissivité à l’extrême : Sons of Norway/Sonner av Norge (2011) de Jens Lien. Une satire du comédien Bobcat Goldthwait (connu pour son personnage de Zed, à la voix coincée qui a de la peine à sortir du gosier, dans la série des Police Academy), God Bless America (2011) mettait du baume sur le cœur de tous ceux qui trouvent les incivilités de certains contemporains révoltantes : ceux qui téléphonent, textent ou causent en pleine projection, ceux qui coupent les files d’attente, ceux qui sèment leurs immondices ou leur égo partout, bref ceux qui ne montrent absolument pas d’égards pour le prochain. L’acteur Joel Murray, frère de Bill, incarne un Américain moyen qui vient de perdre son travail et qui, se sachant de toute façon condamné par un cancer, se lance dans une croisade : le nettoyage est au bout du fusil. Roboratif.

Tara Lynne Barr et Joel Murray dans « God Bless America »

Compétition et Ultramovies
Une grande partie de la sélection opposait des personnages normaux à des monstres divers. Dans deux cas, ce furent les monstres qui l’emportaient. Dans Inbred (Alex Chandon, 2011), un village de tarés congénitaux et sanguinaires se débarrasse avec succès d’une classe de petits délinquants en rééducation et de leurs éducateurs bobo. Nous avons bien aimé la victime attachée qu’ils font exploser en la gavant de purin sous pression. Il y a de ces finesses qui ne s’oublient pas. Dans The Incident (Alexandre Courtès, 2011), une rébellion des pensionnaires d’un asile pour aliénés particulièrement dangereux, à l’occasion d’une panne générale d’électricité, amène ceux-ci à se débarrasser des surveillants et du personnel ancillaire par des méthodes barbares où le feu et les objets tranchants jouent un un rôle primordial. Le seul rescapé sera un cuisinier. En revanche, dans Grabbers (Jon Wright, 2012), prix du public, des extraterrestres polypodes ont beau assiéger le pub du village irlandais pour en gober les habitants : ceux-ci ont compris que s’imbiber d’alcool les protège des envahisseurs.

« The Incident » d’Alexandre Courtès

Dans Citadel (Ciaran Foy, 2102) – le Narcisse du Meilleur Film – un père agoraphobe s’allie à un prêtre peu orthodoxe pour sauver son bébé des griffes d’un gang de créatures sauvages encapuchonnées au visage mutilé qui tiennent sous leur coupe un grand immeuble d’habitations et qui sont à l’origine de la mort de la mère du bébé. Dans Resolution (Justin Benson, Aaron Moorhead, 2011), deux copains dans la fleur de l’âge sont manipulés par une force mystérieuse que la fin du film ne révèle pas, mais qui, d’après l’effarement qu’on peut lire sur les visages des protagonistes dans l’ultime plan, semble tenir de ces entités ancestrales dont parle Lovecraft. Harold’s Going Stiff (Keith Wright, 2011) évoque une épidémie très proche de l’encéphalopathie spongiforme bovine, mais cette fois, ce sont les humains qui sont infectés, par des composites viandeux : leurs membres deviennent rigides, puis ils errent comme des automates écervelés à travers le paysage, proies mises à prix et faciles à liquider, ce dont certains charognards profitent pour arrondir leur fin de mois. Harold, le premier touché, montre une curieuse anomalie : chez lui, la maladie ne progresse pas. Une équipe médicale essaie de l’exploiter pour trouver une cure. Loin des préoccupations d’un simple film d’horreur, celui-ci se concentre sur le calvaire de Harold, victime et cobaye. Les monstres ne sont pas ceux qu’on croit.

Dylan Smith est « Eddie, the Sleepwalking Cannibal »

En dehors des films de monstres, il y eut les films sur les excentriques. Eddie, the Sleepwalking Cannibal (Boris Rodriguez, 2012) livre exactement ce que promet le titre, donc un innocent qui ne peut pas lutter contre le fait de manger des congénères dans son sommeil. Un professeur de dessin profitera de son « talent » pour faire disparaître quelques énergumènes et stimuler son inspiration artistique. Dans The Butterfly Room (Jonathan Zarantonello, 2012), prix de la Jeunesse, la grande dame de l’Epouvante, Barbara Steele, trouve les petites filles parfaites telles qu’elles sont et aimerait les conserver dans un écrin comme les papillons de sa collection. Je vous laisse imaginer les subterfuges qu’elle doit inventer pour assouvir cette lubie et le volume que ladite exige.
La science fiction, si riche d’idées, protéiforme et féconde en littérature, n’aurait-elle donc pas suscité plus que les élucubrations terre-à-terre de Ferrara et Ishii ou la blague hénaurme de Kim ? Heureusement qu’un petit film lithuanien, Vanishing Waves (Kristina Buozyte, 2012), mention spéciale du Jury international, redressait la balance. Plastiquement à couper le souffle, le sujet traite de la connexion neuronale directe entre deux cerveaux, réalisée entre une accidentée dans le coma et un neuro-scientifique qui s’est proposé comme cobaye. La fusion réussit tellement bien que les deux tombent amoureux, alors qu’ils ne se sont jamais vus. Une affaire mentale torride que l’homme taira dans son rapport au chef du projet, car les priorités dans sa vie viennent de changer.

Au mois prochain

Raymond Scholer