Cine Die - octobre 2018

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 8%

Où il est question du 71e Locarno Festival, avec la rétrospective consacrée à Leo McCarey.

Stan Laurel et Oliver Hardy dans « Putting Pants on Philip »

Comme à l’accoutumée, la rétrospective – voir plus loin - éclipsait les autres sections, quand bien même la compétition fut, au dire des collègues qui avaient l’obligation professionnelle de la suivre, meilleure que les années précédentes. Faute d’être resté jusqu’au bout du festival, j’ai manqué le Léopard d’or, A Land Imagined (Yeoh Siew-hua, Singapour), polar surréalisant qui a suscité des commentaires pour le moins mitigés.

« M » de Yolande Zauberman

Le prix spécial du jury, M de Yolande Zauberman, une pérégrination nocturne de la réalisatrice avec une victime trentenaire qui en a gros sur le cœur, montre que la pédophilie n’est pas l’apanage des prêtres catholiques et que le célibat n’est peut-être pas le facteur déterminant de cette perversion chez les saints hommes. Comment autrement expliquer que dans les milieux ultraorthoxes de Bnei Brak (banlieue de Tel-Aviv), les haredims s’en donnent à cœur joie avec les bambins des yechivot ? Misère sexuelle et aspiration spirituelle, ces jeunes juifs-là doivent passer par l’enfer pour se rapprocher de Yahvé.

Le Léopard pour la meilleure interprétation masculine est allé à Ki Joon-bong pour sa prestation de vieil écrivain dans Gangbyun Hotel du Coréen Hong sang-soo. Une superbe méditation en noir et blanc sur la filiation, les êtres qu’on a aimés et qui vous ont échappé ainsi que l’approche de la mort. Cinq personnages dans le cadre enneigé d’un hôtel fluvial proche de la ligne de démarcation suffisent à Hong pour tisser un récit limpide et mélancolique sur le temps qui passe : deux jeunes femmes, l’une consolant l’autre, avec une tendresse infinie, du départ de l’homme marié qu’elle ne verra plus, et un vieux poète qui a rendez-vous avec ses deux fils quinquas qu’il n’a plus vus depuis des éons. La sobriété des dialogues rachète les kilomètres de logorrhée alcoolisée que Hong nous a imposés dans ses précédentes réalisations.

Topher Grace dans « BlacKkKlansman »

Sur la Piazza Grande, BlacKkKlansman de Spike Lee était l’occasion de retrouvailles avec un cinéaste de premier plan qui nous a manqué et qui y livre une charge féroce et furieusement drôle contre l’Amérique des fans de Trump. Quand un des crétins congénitaux du Ku Klux Klan ose affirmer au nouveau membre (dont il ignore qu’il est juif) que l’holocauste est une pure fake news, celui-ci rétorque que c’est au contraire une histoire vraie et une bonne nouvelle ! « Imagine qu’ils ont réussi à liquider 4 millions de youpins ! c’est fabuleux, non ? » La scène la plus géniale est le montage alterné entre les adeptes du Klan qui regardent, avec force commentaires racistes, The Birth of a Nation (D.W. Griffith, 1915), l’apologie de leur mouvement, et le récit que l’aïeul noir incarné par Harry Belafonte fait du lynchage de Jesse Washington (dûment photographié par Fred Gildersleeve) dont il fut témoin lorsqu’il était petit et dont les détails barbares doivent encore résonner dans les têtes des spectateurs.

Ethan Hawke dans « First Reformed »

L’acteur américain Ethan Hawke a reçu devant la foule massée sur la Piazza un Excellence Award dans la section Histoire(s) du cinéma. On l’a découvert dans un de ses derniers rôles, celui du tourmenté Révérend Ernst Toller (à vos marques, littéraires !) dans First Reformed (2017) de Paul Schrader. Toujours grand admirateur de Bergman et de Bresson, Schrader livre ici un de ses films les plus paradigmatiques. L’ex-aumônier militaire Toller vit dans une nuit existentielle. Son église, dans l’État de New York, qui existe depuis 250 ans et fut l’un des refuges historiques sur le « chemin de fer clandestin » des esclaves noirs en fuite, n’est que très parcimonieusement visitée, son cancer de l’estomac entretient son alcoolisme (il verse du Pepto-Bismol dans son whisky), la mort de son fils en Iraq ne cesse de le tarauder : c’est lui qui lui avait conseillé de s’enrôler, histoire d’être fidèle à la tradition familiale. Maintenant il juge que cette guerre futile et injuste. Après qu’un de ses paroissiens se suicide parce qu’il ne veut pas continuer à vivre dans un monde pollué qui va droit dans le mur et que Toller a compris qu’un des plus grands pollueurs industriels du coin subventionne son église, il décide de commettre un acte d’auto-immolation, à la fois pour expier et pour secouer la conscience publique. Le format d’image standard 1,37 :1 rehausse encore l’austérité de ce film passionnant.

Blaze (2018), mis en scène par Hawke lui-même, décrit sur un mode mi-réaliste, mi- impressionniste la carrière du chanteur de musique country Blaze Foley, qui mourut assassiné à l’âge de 39 ans. Le film n’eut pas un accueil très enthousiaste, car à part les grattages de guitare, les susurrements de chansons toutes plus semblables les unes que les autres, les descentes de bières interminables et les papouilles avec la bien-aimée, il ne se passe pas grand-chose. Les acteurs sont cependant tous impeccables, comme il se doit dans un film réalisé par un acteur.

Olivier Gourmet et Adèle Bochatay dans « Ceux qui travaillent »

Dans la section Cinéastes du Présent, Ceux qui travaillent d’Antoine Rossbach est une vraie réussite et nous immerge dans l’envers invisible du monde de la logistique marine. Olivier Gourmet y incarne un travailleur quinqua acharné qui gère depuis son téléphone, de jour comme de nuit, les cargos qu’il affrète pour de grandes compagnies. Lorsque, dans une situation de crise imprévue, il prend une décision moralement douteuse pour économiser l’argent de la compagnie, il se fait licencier. Ce n’est que plus tard qu’il découvrira que sa mise à l’écart était programmée de longue date, car il coûte trop cher, et que la morale est le cadet des soucis capitalistes. Dans la même section, Likemeback de Leonardo Guerra Seràgnoli fut sans conteste le navet du festival : trois greluches, accros à leurs portables et d’une superficialité à toute épreuve, n’arrêtent pas d’agrandir le cercle de leurs admirateurs virtuels via des poses sexy jusqu’au jour où l’une d’entre elles enregistre l’autre, à son insu, dans les bras d’un marin et que la vidéo devient virale. Grand drame selon le cinéaste, tempête dans un verre d’eau pour le spectateur.

Rétrospective Leo McCarey (reprise partiellement à la Cinémathèque et au Grütli)
Si vous avez une fois dans votre vie vu un court métrage avec Laurel et Hardy, il y a de fortes chances que ce fût un film de Leo McCarey. Si vous n’avez jamais vu Laurel et Hardy, il y a peu de chances que vous soyez en train de lire cet article. On peut donc raisonnablement conclure que tous les cinéphiles ont vu au moins un McCarey dans leur vie, comme ils ont vu au moins un Disney. Entre 1923 et 1929, McCarey dirige pour le producteur Hal Roach environ trois cent films comiques de quinze à trente minutes. En 1926, il a l’idée d’associer Stan Laurel (qui a déjà quelque 80 films à son actif) à Oliver Hardy (qui en avait déjà fait autant avant …1917 !) pour en faire un team : Putting Pants on Philip (officiellement réalisé par Clyde Bruckman, mais supervisé par McCarey) sera le début du duo le plus célèbre du 7e art. La Cinémathèque suisse commence sa (portion de) rétro en octobre avec le deuxième film du duo, The Battle of the Century , l’Azincourt de la bataille de tartes à la crème. Le canevas de presque tous les courts métrages du team est déterminé par ce film : toute l’action converge vers la plus grande destruction possible. Toute autre est la constante des films avec Charley Chase, le grand escogriffe moustachu : la plupart du temps, il s’agira ici de résoudre des quiproquos. Chase a toujours peur que sa femme puisse le soupçonner d’aventures extraconjugales. Il court donc après les potentiels indices pour les annihiler. La seule fois où il se laisse tenter par une aventure, c’est quand il se fait redresser les dents et ne se reconnaît plus dans le miroir. Une dame lui fait des grands sourires, mais il ne se doute pas que c’est sa propre épouse qui vient de se faire refaire le nez et qui ne reconnaît pas son mari. Cela s’appelle Mighty like a Moose (Leo McCarey, 1926) et c’est à hurler de rire. La Cinémathèque ne l’a pas mis au programme, mais le film se voit sans problème sur youtube.com. Tout ça pour vous dire que McCarey doit bien aimer rigoler. Et c’est vrai que tous ses longs métrages (il y en eut 24 à partir de 1929), même les vrais mélodrames, aménagent des plages de bonheur pour le zygomatique.

Charles Laughton dans « Ruggles of Red Gap »

En 1933, il réalise le plus désopilant des films des frères Marx, Duck Soup (1933), très salutaire entreprise de démolition burlesque de la politique - toujours à l’affût d’un prétexte pour déclarer une guerre stupide - réduite ici à un spectacle de vaudeville. L’année suivante, Ruggles of Red Gap (1934), où le valet anglais (Charles Laughton), perdu au bridge par son aristo de maître à un industriel américain, découvre les opportunités du Land of the Free et récite de mémoire le discours de Lincoln à Gettysburg devant un aréopage de fermiers médusés, est l’occasion pour McCarey d’affirmer son amour des États-Unis, lui, le fils d’un Irlandais et d’une Française. Peut-être que Hitler commençait déjà à faire peur. En 1936, dans Make Way for Tomorrow , un vieux couple, à la suite d’ennuis d’argent, est obligé à vivre aux crochets de ses quatre enfants : le sérieux et la tristesse prennent le pas sur l’allégresse. Le comble, c’est que les rejetons n’arrivent même pas à garder ensemble leurs vieux parents, amoureux comme au premier jour. Le dernier jour avant leur séparation, ceux-ci fuguent en ville pour retrouver les endroits de leur jeunesse.

Cary Grant et Deborah Kerr dans « An Affair to Remember »

Love Affair (1938), avec Charles Boyer et Irene Dunne, est la première mouture de An Affair to Remember (1957), avec Cary Grant et Deborah Kerr. Les deux films, tournés avec quasiment les mêmes positions de caméra et les mêmes dialogues à vingt ans de distance, constituent un exemple fascinant de diptyque sur l’amour romantique immortel et montrent la religiosité de Mc Carey, le catholique. Religiosité qui peut aller de pair avec un humour constant, comme dans les deux films avec Bing Crosby en Father O’Malley, Going my Way (1945) et The Bells of St.Mary’s (1945). Ne manquez pas Good Sam (1948), où Gary Cooper joue un homme bon, tellement bon qu’il met en danger son mariage parce qu’il ne sait jamais dire non.

Raymond Scholer