Cine Die - octobre 2019

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 17%

Où il est question du 72e Locarno film festival

Comme d’habitude, j’ai manqué le Pardo d’oro, en l’occurrence Vitalina Varela du Portugais Pedro Costa. Mais quand j’ai vu le visage morose de l’heureux gagnant sur le site du festival, et que j’ai lu que la grande partie du film se déclinait dans l’obscurité, je me suis souvenu d’être entré, il y a quelques années, dans un Costa dans ce même festival (car il était chaudement recommandé par Freddy Buache) et d’en être sorti à mi-film, exténué par la lenteur exaspérante du récit et les expressions peu amènes des acteurs cap-verdiens dont la carnation avait de la peine à réfléchir la faible lumière à disposition. Sans doute que l’auteur est d’avis que le peuple de l’ombre dont il veut, de film en film, évoquer à juste titre les souffrances, mérite notre attention pendant un laps de temps … hélas ressenti comme interminable, tant il ne se passe rien.

« Vitalina Varela » du Portugais Pedro Costa

En fait je n’ai vu que deux films primés, Pa-Go du Coréen Jung-Bum Park (Prix Spécial du jury) et Camille du Français Boris Lojkine (Prix du Public UBS). Le premier faisait partie des films en compétition, le second des œuvres présentées sur la Piazza Grande.

Compétition
Park avait déjà présenté son 2e film, Alive, à Locarno en 2014, mais sans glaner de prix. Son 3e, Pa-Go , est un croisement curieux entre film policier, étude sociologique et timide pamphlet féministe. Une policière, manifestement en attente de divorce, a été mutée pour deux ans avec sa fille adolescente sur une île qui semble exclusivement peuplée d’hommes. La seule jeune femme du coin, Yea-eun, une orpheline, vit chez son poissonnier de grand-père et semble avoir comme amants les deux employés d’icelui. La policière entend cependant la jeune femme demander son « petit cadeau » lors des jouissances alcooliques attenantes à sa verrée de bienvenue. Elle ouvre tout de suite une enquête pour prostitution. Ce qui n’arrange pas du tout la gent masculine, qui a peur du qu’en-dira-t-on, parce qu’elle attend justement la visite d’une commission qui pourrait octroyer des fonds d’aide à l’économie locale. Les hommes aimeraient donc bien envoyer Yae-eun pour quelques semaines sur la terre ferme, mais la pauvre a horreur des bateaux, traumatisée par le souvenir de ses parents emportés devant ses yeux par les flots quand elle était fillette. Accompagnée de la fille de la policière, qui a des comptes à régler avec sa mère, elle s’échappe dans la nature. Dans laquelle les mâles organisent depuis quelques jours des chasses au sanglier. Je veux bien, mais je trouve la coupe un peu pleine.

Mariko Tsutsui dans « Yokogao »

Un film de la compétition autrement plus convaincant fut Yokogao du Japonais Koji Fukada qui décrit l’implacable et totalement injustifié démantèlement d’une réputation, catalysé par les media. Ichiko, une infirmière à domicile, a le malheur d’être la tante d’un homme qui enlève Saki, petite-fille d’une des patientes de longue date d’Ichiko. La sœur aînée de Saki, Motoko, est devenue avec les années la confidente d’Ichiko. Lorsque Motoko apprend que le ravisseur est le neveu d’Ichiko, elle conseille à Ichiko de ne rien dire à la police, car elle veut la protéger. Malheureusement, les reporters fouineurs ont vite découvert le lien de parenté et la persécution d’Ichiko peut commencer, quand bien même Saki est rentrée saine et sauve à la maison. Motoko, sentant Ichiko terrassée, lui déclare son amour. Ichiko, choquée, la repousse. Motoko, humiliée, se lâche alors dans la presse en divulguant une des confidences qui fera paraître Ichiko comme la reine des perverses. Le désir trop longtemps tenu en échec s’avère insidieux. Le 4e pouvoir peut gêner des politiciens véreux ou révéler de vrais scandales, mais aussi démolir des gens innocents.

Nina Meurisse dans « Camille »

Piazza Grande
Avec Camille , Boris Lojkine, qui a deux documentaires sur le Vietnam à son actif, réussit à nous immerger avec une justesse totalement dénuée de grandiloquence dans la désastreuse guerre civile centrafricaine, où les Séléka musulmans et les Anti-Balaka chrétiens se vengent à tour de rôle - normalement sur le dos des civils - des massacres commis par l’adversaire. Il fait cela de la façon la plus simple possible, en suivant l’itinéraire de l’Angevine Camille Lepage, qui est devenue photojournaliste à l’âge de 23 ans en couvrant un conflit oublié au Soudan du Sud. Deux ans plus tard, en septembre 2013, elle s’installe en République centrafricaine où elle se lie rapidement d’amitié avec les étudiants de Bangui, tant chrétiens que musulmans, qu’elle trouve tellement plus humains que leurs semblables européens. C’est là que commence le film. L’attrait que constitue le monde africain pour Camille restera à jamais un mystère pour beaucoup d’entre nous, mais Nina Meurisse, qui l’incarne, le conçoit d’emblée comme une évidence. Le film se termine la veille du 12 mai 2014, lorsque Camille part en compagnie d’un groupe d’anti-balaka à la rencontre des séléka qui viennent d’attaquer un village chrétien : le lendemain, elle se fera tuer d’une balle dans la tête. Deux ans avant de commencer son film,, Lojkine a créé un atelier à Bangui pour former des cinéastes du cru et tous ont participé au tournage de son film et constituent maintenant le noyau de l’industrie cinématographique naissante centrafricaine.

Florian Butsch, Matthias Schoch, Sarah Hostettler et Michèle Rohrbach dans « Die Fruchtbaren Jahre sind vorbei »

D’autres films méritoires de la Piazza :
Une comédie alémanique jouissive sur la pression et le désir d’enfanter, Die Fruchtbaren Jahre sind vorbei de Natascha Beller qui réunit un trio d’actrices fabuleuses (Michèle Rohrbach, Annie Haug et Sarah Hostettler) que nous espérons d’ores et déjà en lice pour Soleure, et affiche une multitude d’idées de mise en scène (comme l’apparition fantomatique des rejetons futurs, p.ex.).

Melissa Guers dans « La fille au bracelet »

La fille au bracelet de Stéphane Demoustier est un exemplaire et passionnant film de procès français, dont la sécheresse cartésienne est à l’exact opposé des excès histrioniques des films de procès américains. Et pourtant l’affaire jugée concerne un meurtre d’une rare violence, dont la suspecte adolescente (l’éblouissante Mélissa Guers) est l’amie intime de la victime. Mais comme les seules preuves sont circonstancielles, le film n’a qu’une fin possible selon la loi pénale.

Monica Dolan et Earl Cave dans « Days of the Bagnold Summer »

Days of the Bagnold Summer est le premier long métrage de l’Anglais Simon Bird. De façon très sensible et intelligente, le film décrit le passage à l’âge adulte d’un ado introverti typique, accro au heavy metal, qui doit s’habituer avec horreur à l’idée de passer l’été avec une mère qu’il considère comme ringarde, alors que son père, fraîchement remarié, était censé l’inviter en Floride. En effet, la quinquagénaire, historienne et bibliothécaire de son état, n’a pas la moindre veine séductrice dans son corps et ferait honneur au dicton “no sex, please, we’re British”, mais elle a une patience infinie avec son fils et essaie d’inventer des excursions à Southend ou des occasions de se rapprocher de lui. C’est finalement la mort du chien de la famille qui amène un revirement dans l’attitude de Junior et le début d’une reconnaissance des efforts maternels. Bird observe toutes ces tribulations familiales avec une infinie douceur de sorte que le film devient une lettre d’amour aux mères célibataires. Monica Dolan et Earl (fils de Nick) Cave sont en état de grâce.

Cinéastes du Présent
The Cold Raising the Cold du Chinois Guang Rong Rong passe à Locarno sous pavillon italien. Quel circuit chinois oserait en effet montrer cette histoire où, dans une ville septentrionale de Chine, un meurtrier anonyme met, en pleine nuit, violemment fin aux vies affichées, quelle que soit leur profession ou classe sociale : marchande ambulante de pommes caramélisées, famille qui dîne en silence, client d’hôtel à la recherche des lieux de son passé, tous sont trucidés atrocement sans raison apparente autre que le désir de contrer l’ennui et la monotonie ambiants. Le réalisateur semble dire que dans un système lobotomisé où toute rébellion est illusoire, les citoyens lambda peuvent imploser dans l’irrationalité : d’ailleurs les victimes ne crient jamais, comme si elles étaient d’accord avec ce qui leur arrive.

« Space Dogs » de Elsa Kremser et Levin Peter

L’Autrichienne Elsa Kremser et l’Allemand Levin Peter ont réalisé Space Dogs , qui part du postulat que le fantôme de Laïka, premier être vivant envoyé dans l’espace, erre désormais parmi les chiens errants des rues de Moscou, d’où Laïka était issue. Mettant leur caméra carrément à hauteur de canidé, les cinéastes suivent au moyen de travellings somptueux une meute de ses congénères, mais se concentrent sur un duo constitué d’un chien plus jeune et d’un vieux mangé aux mites. La seule intervention humaine est vue de loin, aucune bribe de langage n’atteint nos oreilles, les cinéastes avaient comme règle absolue de ne pas nourrir les chiens qui doivent donc trouver leur pitance comme ils le font tous les jours. Et lorsqu’un chat a le malheur de les croiser trop près, il le paie de sa vie dans une scène qui a laissé les festivaliers tétanisés. Après ce poème hétérodoxe, entendre des critiques bouchés s’extasier sur le très banal L’Île aux oiseaux des Suisses Maya Kosa et Sergio da Costa (qui montre le quotidien du centre ornithologique de Genthod, GE) était proprement enrageant.

Lynn Whitfield dans « Eve’s Bayou »

Rétrospective
 
Black Light proposa un “panorama international de la question noire dans le cinéma du 20e siècle”. À retenir surtout deux films rares :
La Permission (1968), le premier long métrage de Melvin van Peebles, qui évoque la rencontre à Paris entre un GI Noir et une jeune Française (la très regrettée Nicole Berger, décédée accidentellement après le tournage), suivi d’un tendre weekend à Etretat, hélas sans suite pour cause de racisme militaire.
Eve’s Bayou (1997) de Kasi Lemmons, ensorcelante immersion sensuelle dans une famille noire aisée de Louisiane : le père médecin ne trompe pas seulement constamment son épouse, d’une beauté sidérante, mais déclenchera le drame en confondant pendant une fraction de seconde sa fille aînée avec une amante. Le mélo est raconté par la fille cadette sur fond de croyances vaudoues et de sorcellerie féminine.

Raymond Scholer