Cinémathèque suisse - décembre 2016

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 15%

Deux rétrospectives occupent la programmation de la Cinémathèque en décembre, celles du réalisateur Philippe de Broca et de l’acteur Vincent Perez.

Philippe de Broca
Quelle belle idée de programmer une rétrospective, même si elle n’est que partielle, de ce réalisateur, décédé il y a un peu plus de dix ans. Perçu par la plupart comme un simple artisan, il a pourtant laissé une œuvre très personnelle, aussi intimiste que romanesque, aussi cohérente que diversifiée. Ses comédies d’aventures étaient marquées par un goût de la fantaisie teintée de gravité qui manque singulièrement à la comédie française actuelle. Chez de Broca, il y a d’abord un souci constant de l’écriture (grâce à l’appui du scénariste Daniel Boulanger), puis celui de l’élégance, de la légèreté et de la dérision.

Jacqueline Bisset et Jean-Paul Belmondo dans « Le Magnifique »

Dès son premier film, Les Jeux de l’amour (1960), il met en place des éléments qu’on retrouvera constamment par la suite, à commencer par un héros pressé et épicurien, tour à tour incarné par Jean-Pierre Cassel ( Les Jeux de l’amour, Le Farceur ) et Jean-Paul Belmondo ( Cartouche, L’homme de Rio, Le Magnifique, L’incorrigible ), relayés plus tard par Jean Rochefort ( Le Cavaleur ), Philippe Noiret ( Tendre poulet, On a volé la cuisse de Jupiter, L’Africain, Chouans ! ) ou encore Claude Rich et Daniel Auteuil ( Le Bossu ). Souvent fugitifs, ces personnages recherchent paradoxalement un havre de paix, un endroit secret où ils peuvent se réfugier, si possible en amoureux. C’est que de Broca a été très affecté par son service militaire en Algérie, où il couvrait la réalité traumatisante de la guerre comme chef opérateur pour le service cinématographique des armées (SCA).

Marie Gillain et Daniel Auteuil dans « Le Bossu »

Son plus beau film est peut-être Le Roi de cœur (1966). Il se déroule en octobre 1918. Un soldat britannique est envoyé comme éclaireur dans une petite ville française récemment évacuée. Il découvre que les résidents de l’hôpital psychiatrique sont restés et ont investi la ville selon leur fantaisie, donnant lieu à un jeu de rôles et d’apparences passionnant.

Vincent Perez
La star lausannoise a droit à sa première rétrospective sur le sol natal. Le hasard a voulu qu’il ait vécu, adolescent, à Penthaz, non loin de l’endroit où s’établira la Cinémathèque suisse. Formé comme comédien au Conservatoire de Paris, il commence sa carrière au théâtre, où il rencontre Patrice Chéreau, pour lequel il interprétera plusieurs pièces et qui lui met le pied à l’étrier cinématographique avec Hôtel de France (1987). C’est avec Cyrano de Bergerac (Jean-Paul Rappeneau, 1990) qu’il remporte son premier grand succès, suivi deux années plus tard par Indochine (Régis Wargnier), une fresque historique où, jeune officier de marine, il séduira Catherine Deneuve, alors qu’il aime surtout sa fille adoptive vietnamienne.

Vincent Perez dans « Indochine »
© Studio Canal

La réputation de latin lover ne le quittera plus et, après La Reine Margot (Patrice Chéreau, 1994), où il joue de la Môle, Hollywood lui ouvrira ses portes : il sera le successeur de Brandon Lee pour incarner celui qui revient d’entre les morts dans The Crow : City of Angels (Tim Pope, 1996). Perez a toujours veillé à la diversité de ses rôles, alternant cinéma populaire et cinéma d’auteur, cinéma hexagonal et cinéma hollywoodien, passant de Raoul Ruiz ( Le Temps retrouvé , 1998) à I Dreamed of Africa (Hugh Hudson, 2000). Il a joué Fanfan la Tulipe, Le Corbusier, Diderot et Kokoschka, mais il est aussi un authentique cinéaste. Et il change de langue au gré de ses humeurs créatrices : Peau d’Ange (2002) est parlé français, mais The Secret (2007) utilise la lingua franca moderne, l’anglais, garantie d’un succès économique accru.

Brendan Gleeson et Emma Thonpson dans « Alone in Berlin » de Vincent Perez 

Dans le cas de son nouveau film, Alone in Berlin (que Perez présentera au cinéma Capitole le 3 décembre), l’auteur a de nouveau opté pour l’anglais, mais à mon sens malencontreusement, parce que les deux acteurs qui portent son adaptation du chef-d’œuvre de Hans Fallada, Jeder stirbt für sich allein (littéralement "Chacun meurt pour soi") sont Brendan Gleeson et Emma Thompson. Le duo ne correspond guère au couple du roman, un mari maigre, grand, à la tête d’oiseau, une femme qui ne vit que comme complément de son mari. Quoi qu’on puisse dire du travail d’adaptation fait par Perez, il siérait quand même de le comparer aux versions précédentes, notamment celle de Alfred Vohrer (1975). Une belle occasion manquée pour la Cinémathèque d’aérer une fois de vieux films allemands qui ne sortent jamais des collections.

Raymond Scholer