En direct de Cannes 2011 : “Habemus papam“

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 8%

Présentée en compétition au Festival de Cannes en 2011, le nouveau film du cinéaste romain Nanni Moretti s’avère être une délicieuse comédie dans laquelle un psychanalyste est appelé au chevet d’un cardinal dépressif fraîchement élu Souverain Pontife.

Habemus papam


de et avec Nanni Moretti, avec Michel Piccoli, Jerzy Stuhr, Margherita Buy. Italie, 2011.

Après plusieurs jours de réclusion et de réflexions, le Conclave vient d’élire un nouveau Pape en la personne du Cardinal Melville. Les pronostics évoquaient l’élection d’un pape sud-américain, africain ou italien mais l’élection du Cardinal Melville surprend et soulage en même temps tous les cardinaux, sauf l’élu, qui, en proie en doute face à la tâche qui l’attend, est pris de panique et sombre dans la dépression au point que les autres membres du Vatican décident de faire appel à un psychanalyste renommé, alors que les fidèles et les médias du monde entier, massés sur la Place Saint-Pierre sont impatients de connaître l’identité du nouveau Souverain Pontife. Le psychanalyste mandaté au sein du Vatican (Nanni Moretti, bien évidemment) découvre qu’il ne peut exercer en tête-à-tête avec son patient ; il recommande alors de faire appel à son ex-femme, psychanalyste aussi, afin de lutter contre son profond malaise. Lors de son premier rendez-vous, le pape en profite pour prendre la poudre d’escampette.
Le psy athée, ayant découvert qu’il ne pourra sortir du Vatican que lorsque le Saint-Père sera guéri et aura enfin pris ses fonctions, se met à organiser des matchs entre les cardinaux. Le porte-parole du Vatican a caché la fugue du nouveau pape aux cardinaux et demande à un garde suisse de faire de la figuration discrète derrière les rideaux de l’appartement pontifical.

« Habemus papam »

Éreinter la psychanalyse ou l’Église Catholique est un péché (véniel) universel, pratiqué par bon nombre de journalistes et de cinéastes depuis plusieurs années. Se contentant d’égratigner à peine ces deux institutions, Nanni Moretti évite intelligemment de tomber dans ce piège en mettant en scène une comédie intelligente et lumineuse dans laquelle alternent des scènes désopilantes, des séquences poétiques, des moments d’introspection existentielle et des instants de grande tendresse. Malgré ce scénario respectueux et délicat, Nanni Moretti, qui a fait lire le scénario d’Habemus Papam au cardinal Ravasi, personnage influant de l’Église qui officie en tant qu’équivalent de ministre de la culture, n’a pas obtenu l’autorisation de tourner au Vatican, les représentants du Saint-Siège n’ayant pas été sensibles à l’humour distillé dans ce film.
Lorsqu’un cardinal est élu par le Conclave pour devenir le nouveau Pape, il lui est impossible de refuser ses nouvelles fonctions. Sa souveraineté lui est attribuée à vie. Certains papes ont toutefois démissionné au cours de leur pontificat, mais il s’agit de cas très isolés, dus à des difficultés existentielles au moment de leur investiture. Ainsi, Benoît XVI a affirmé qu’il avait le sentiment d’être amené sur l’échafaud au moment de son élection, en 2005. En 1978, Jean-Paul Ier, décédé après seulement un mois de règne – bien que les circonstances de sa mort restent troubles -, n’a pas supporté le poids des responsabilités qui lui étaient confiées.

« Habemus papam »

Favori du Festival de Cannes (puisqu’il y a reçu le prix de la mise en scène pour Journal intime et la Palme pour La Chambre du fils), Nanni Moretti a débarqué sur La Croisette avec un enthousiasme non dissimulé. Habemus Papam débute de la meilleure des façons, avec des rires et l’énergie alerte si caractéristique de Moretti, puis le récit se dédouble, suivant d’une part le Pape qui reprend sa liberté, et d’autre part, le psy qui se retrouve prisonnier. Éloigné des traditionnelles séances de psychanalyse que Moretti a coutume de nous servir, ce film se libère de son personnage égocentrique pour laisser place un autre grand acteur, qui ressemble à s’y méprendre à Jean-Paul II : Michel Piccoli apparaît aussi habile dans la mélancolie attendrissante que dans le burlesque. Magnifié par ce rôle, l’acteur rayonne à chacune de ses apparitions, tire Habemus Papam vers le merveilleux, au sens étymologique du terme. Au fur et à mesure du récit, mine de rien, le Cardinal Melville nous invite à rester constamment à ses côtés, à sonder davantage ses états d’âme et ses sentiments, à errer avec lui dans Rome. Mais Moretti préfère revenir perpétuellement sur le psy qu’il incarne. Quel bonheur inespéré que Nanni Moretti ait su, et pu, enfin se distancer de son ego surdimensionné pour offrir la part belle à un autre que lui…
Mais les critiques cannois, tant habitués à son égotisme et son égocentrisme, sauront-ils être sensibles à l’effort du cinéaste ?

Firouz-Elisabeth Pillet, de Cannes 2011

Voir en ligne : Festival de Cannes

Article publié dans Scènes