Entretien : Bertrand Tavernier

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 26%

Après trente-cinq ans de carrière et vingt ans d’absence dans la compétition du Festival de Cannes, Bertrand Tavernier est revenu ce printemps sur La Croisette, entouré d’une pléiade de jeunes acteurs, pour présenter une relecture très moderne du roman de Madame de La Fayette, La Princesse de Montpensier.

A l’occasion de sa venue à Genève pour la sortie du film et du livre (ndlr. le scénario, précédé d’un avant-propos qui explique la démarche du trio, vient d’être publié chez Flammarion), le réalisateur à la fougue adolescente s’est prêté au jeu des questions.

Pourquoi avez-choisi une œuvre du XVIIe siècle, la nouvelle de Mme de La Fayette, comme source d’inspiration pour votre nouveau film ?
J’ai, avant tout, cherché une histoire d’amour à travers une jeune fille qui tente de survivre à un destin qu’on lui impose et qu’elle subit. Il faut rappeler qu’à cette époque, les femmes n’avaient aucun droit de regard sur les choix que leur père faisait pour elles ; elles n’étaient considérées que comme monnaie d’échange dans des alliances politiques et économiques. La princesse de Montpensier essaie de trouver une planche de salut à travers l’acquisition de connaissances intellectuelles réservées habituellement aux hommes. Elle devient un enjeu de feux croisés et de rivalités terribles entre les quatre jeunes gens qui la courtisent.

L’ouvrage d’origine ne comportait pas de dialogues ; vous êtes-vous fait plaisir en écrivant les dialogues ? Et comment l’avez-vous adapté à des faits remontant au XVe siècle ?
En effet, j’ai travaillé avec le scénariste et dialoguiste Jean Cosmos et avec le scénariste François-Olivier Rousseau pour imaginer les dialogues modernes, dans une langue qui n’est pas celle du XVIe siècle. Nos dialogues sont mus par la densité et la richesse des émotions et des passions entre ces personnages. Il existe déjà un décalage temporel entre les faits relatés et l’œuvre de Madame de La Fayette mais cela n’a pas été un obstacle.

Bertrand Tavernier

Aviez-vous besoin d’un film qui reflète la tradition française après deux ans à avoir pensé en anglais ?
Tout à fait, après deux ans de Louisiane, de culture anglophone, j’avais un réel besoin de retrouver mes racines culturelles, géographiques et cinématographiques. J’avais envie de retrouver de jeunes acteurs français, moins habitués que les acteurs américains aux rôles physiques, pour les mettre au défi avec des cascades, des scènes de combat, des cavalcades, des rôles qui sollicitent une grande implication physique de la part des acteurs. Les combats de l’époque étaient d’une extrême violence, les soldats de camps opposés se battaient parfois sans se reconnaître et tuaient les soldats de leur propre unité. J’ai cherché à retranscrire la dureté des guerres de religions là où Madame de La Fayette ne fait que des ellipses. Par exemple, quand elle dit que le Comte de Chabannes quitte le camp catholique, dont il est proscrit, et qu’il est persécuté par les Huguenots, elle reste évasive. J’ai imaginé une scène terrible, d’une violence extrême pour que le comte en arrive à renoncer aux armes de manière définitive.

Mélanie Thierry parle de « jeunesse » en évoquant votre travail …
J’étais le plus adolescent d’entre eux. A chaque nouveau film, j’ai l’impression qu’il s’agit du premier. Plus j’avance, moins j’ai l’impression de savoir. A chaque film, je me lance un défi, je n’essaie pas de me reposer sur les acquis. M’entourer d’une équipe de jeunes acteurs a été un stimulus ; j’ai été très épaté par leurs exigences et leur passion.

Votre Princesse de Montpensier apparaît comme rebelle et insoumise, un rôle qui met sur un piédestal Mélanie Thierry. Quand avez-vous songé à elle ?
A l’écriture du scénario, trois comédiens se sont imposés : Grégoire Leprince-Ringuet. Gaspar Ulliel et Raphaël Personnaz. Pour le rôle féminin, il a fallu attendre les essais et Mélanie Thierry s’est imposée grâce à sa capacité à passer dans la même scène d’un registre amoureux à un registre mélancolique ou enfantin. Elle m’a époustouflé par la richesse et les nuances de ses registres d’interprétation.

« La Princesse de Montpensier »

Vous n’étiez pas venu en compétition sur La Croisette depuis vingt ans ; comment l’avez-vous vécu ?
Présenter un film en compétition à Cannes est secondaire, cela ne m’intéresse pas. J’aime beaucoup le Festival et la vitrine qu’il offre sur le cinéma mondial. Mais un film historique, en costumes, comme La Princesse de Montpensier passe souvent à la trappe dans le flot de films présentés durant la manifestation. Le Festival de Cannes profite à de petits films, des films d’auteurs. Durant le festival, j’ai bénéficié de la couverture journaliste des médias nord-américains mais, en ce qui concerne, les journalistes francophones, mon film rencontre plus de succès actuellement, lors des avant-premières.

Après ce film historique, vers quels horizons allez-vous nous entraîner ?
Je n’aime pas parler de genre. Je peux avoir des sujets qui me font envie mais je ne veux pas me cantonner à un genre. Cela peut être un film intimiste, un polar, un film historique, un drame, un film de genre… Peu importe la forme la forme, c’est le fond qui m’intéresse.

Qu’aimeriez-vous ajouter sur votre film ?
J’aimerais vous parler de la musique qui me tient particulièrement à cœur. Après deux ans de musique américaine – jazz et New Orleans -, j’avais envie de renouer avec mes racines et mon patrimoine culturel. J’ai retrouvé mon ami Philippe Sarde qui a composé une magnifique bande-originale. J’ai vraiment eu plaisir à le retrouver car je connaissais son travail : nous avions déjà collaboré par le passé sur L627 et La Fille de d’Artagnan. Notre complicité m’a autorisé à lui demander une composition très moderne, à l’image de cette kyrielle d’adolescents qui courtisent la même femme. Nous souhaitions que l’orchestration et les harmonies de la musique soient très modernes, en utilisant beaucoup de percussions, accompagnées par des violoncelles et contrebasses mais aucun violon. Philippe Sarde a visionné le film au montage et a rapidement cerné l’esprit du film. Déjà au deuxième jour des rushes, il m’a appelé en disant qu’il fallait articuler la musique du film autour des personnages de Mélanie Thierry et Lambert Wilson, en développant les thèmes autour de l’évolution de leurs sentiments. Ainsi, le thème « Air de Chabannes » accompagne chaque apparition de Lambert Wilson, et le « Thème de Marie », qui souligne la présence de Mélanie Thierry, s’inspire d’un air très populaire à l’époque mais que Philippe Sarde a modernisé. Le thème « Sous le charme de Guise » est plus animé, plus soutenu, à l’image des frasques du personnage d’Henri de Guise qu’on appellerait ajourd’hui une « petite frappe ». Je suis très fier de cette bande originale qui a se met en valeur les personnages et leurs émotions.

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet

Publié dans Scènes Magazine no. 228