Entretien : Gianni di Gregorio

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 14%

Après de nombreuses années d’expérience scénaristique, Gianni di Gregorio a beaucoup travaillé comme assistant en régie, et, ces dernières années, comme assistant de Matteo Garrone qu’il considère comme son maître cinématographique puisqu’il a modifié la vision que Gianni di Gregorio avait du septième art.

Passer derrière la caméra à 59 ans était osé mais le résultat très réussi atteste que le jeune réalisateur italien a bien fait de franchir ce cap. Présenté dans la Semaine internationale de la Critique lors du dernier Festival de Venise, en automne 2008, son film Pranzo di Ferragosto ravive la veine du néo-réalisme italien dont le cinéaste avoue être féru. Depuis la Mostra, le film de Gianni di Gregorio a été invité dans de nombreux festivals et le réalisateur découvre avec bonheur l’effervescence du succès. Il se livre avec complaisance aux questions des journalistes et s’étonne de découvrir un public chaleureux et enthousiaste à chaque invitation. De passage à Genève, il s’est exprimé sur son film comme sur la situation de la culture dans l’Italie berlusconienne. Rencontre.

Gianni di Gregorio dans « Pranzo di Ferragosto »

Vous êtes rôdé quant à l’écriture de scénarii ; comment est-né ce projet de réalisation ?
Tout d’abord, j’ai fait lire le scénario à Matteo et cela lui a tout de suite plu. Il m’a recommandé des producteurs, des connaissances, même des amis mais tous me répondaient : « Faire un film avec de vieilles dames, oublie, ça ne marchera pas. Tu es complètement fou ! ». Il m’était donc impossible de présenter mon projet pour obtenir des financements. Finalement, c’est Matteo qui a mis à ma disposition sa société de production pour la réalisation et ensuite, nous avons obtenu un fonds car l’intérêt culturel de l’histoire a été reconnu.

Dans votre film, Pranzo di Ferragosto, vous vous retrouvé aux prises avec des dames d’un certain âge – voire d’un âge certain – au caractère bien affirmé ?
(rires)…Oui, dans ce film où je joue le rôle d’un vieux garçon qui s’est tellement consacré à sa mère qu’il a en a oublié ses propres amours, je suis entouré de dames très dynamiques et pleines d’énergie. L’actrice qui joue ma mère a 93 ans et ressemble, quant au caractère, à ma mère. Les autres actrices, non professionnelles, ont 91 et 87 ans, la plus jeune qui joue ma tante a 85 ans. Cette confrontation entre générations a été très enrichissante ; j’aurais d’ailleurs souhaité que mes deux filles de 25 et 19 ans jouent dans mon film pour réunir plusieurs générations, mais elles n’ont pas voulu participer à mon projet.

Vous avez choisi des femmes issues de milieux différents – populaires et bourgeois – qui s’entendent à ravir ; comment se sont-elles comportées sur le tournage ?
Oui, ces vieilles dames sont d’extraction populaire comme bourgeoise, et il y a même une aristocrate. Leurs rapports se déroulaient non pas selon ce que je souhaitais mais comme elles l’entendaient. En fait, je devais, comme dans le film, les suivre à la trace et les surveiller ; par exemple, quand je leur disais : « Maintenant, Mesdames, il s’agit d’un moment d’harmonie », elles se disputaient. A l’inverse, quand je leur demandais de se chamailler, elles filaient le parfait bonheur. J’ai donc dû m’adapter et suivre leur rythme. Cela a été une expérience magnifique car ces dames nous ont transmis de l’authenticité et surtout une vitalité que nous-mêmes parfois oublions. Par exemple, elles étaient toujours en forme. Elles nous ont rappelé la dignité, le sentiment de liberté personnelle que l’on doit conserver quel que soit notre âge. Certains membres de l’équipe technique, âgés de 25 ans, étaient épuisés à la fin de la journée. Ces vieilles dames étaient pleines d’énergie et voulaient continuer le tournage. Grâce à ce quatuor de dames, le film est encore meilleur de ce que j’escomptais.

Une autre dame joue un rôle important dans votre film, même si on ne la voit que partiellement : Rome ?
Oui, Rome est quasiment déserte et abandonnée lors du week-end de l’Assomption (Ferragosto) qui est presque plus marqué que la Fête nationale. Tous les négoces sont fermés et c’est un vrai casse-tête de trouver de l’alimentation ce jour-là, comme je le montre dans mon film. J’ai suivi les conseils de la scénographe, Susanna Casciella, qui m’a suggéré de montrer la Rome impériale – le Colisée, la Rome des fouilles, celle des iconographies. Dans ce cas, cela fonctionne puisqu’il est question du Temps, du 3e, voire 4e âge.

« Pranzo di Ferragosto » de Gianni di Gregorio

Mise à part cette incursion furtive dans la Rome ancienne, le film se déroule dans l’appartement que Gianni partage avec sa mère ? Dans quel quartier se trouve-t-il ?
Il s’agit de mon appartement, qui appartenait auparavant à ma mère et qui se trouve dans le quartier Trastevere. Il y a dix ans, ce quartier était populaire, regroupant des familles de conditions très modestes. Depuis une décennie, c’est devenu le quartier à la mode, très prisé des touristes. Comme tous les réalisateurs, j’ai mes névroses et j’étais paniqué que le plancher ne cède sous le poids d’une telle équipe artistique et technique puisqu’une quinzaine de personnes déambulait quotidiennement…Mais l’appartement a tenu bon ! (rires).

Quels sont vos maîtres en matière de cinéma ?
Tout le Néoréalisme italien, Truffaut énormément, le cinéma japonais. J’ai 59 ans et j’appartiens à une génération qui a vécu l’époque des petits cinémas de quartier où on pouvait visionner deux, trois films pour une entrée. Après l’école, on s’y précipitait. On pouvait y voir Visconti, comme le dernier film américain sur la guerre ou un Kurosawa. Une grande révélation a été de voir Les sept samouraïs quand j’avais huit ans. Plus tard, j’ai vu Mean Streets de Scorcese qui a été une nouvelle étape pour moi. Ensuite, j’ai rencontré Matteo Garrone, j’ai observé sa façon de faire du cinéma et cela a été ma troisième source d’inspiration.

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet