Entretien : Richard Dindo

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 12%

Richard Dindo a réalisé un rêve de longue date : tourner aux Etats-Unis, un de ses pays de prédilection, où il est parti à la rencontre de chercheurs, de
scientifiques, d’étudiants et d’archéologues fascinés par la planète Mars, et qui espèrent y émigrer un jour. The Marsdreamers (Auf dem Mars Leben)
surprend dans la filmographie du documentariste suisse, plus coutumier de
biographies ou de portraits offrant une relecture personnelle des grands destins historiques ou artistiques : Max Frisch, Rimbaud, Che Guevara, Genet à Chatila, Arthur Rimbaud ou Kafka.

Passionnant, le film The Marsdreamers donne la parole à divers représentants du melting-pot nord-américain. Le film captive, passionne, enthousiasme mais ne peut en aucun cas convenir, de par sa démarche très européenne et rationnelle, à un public américain. Rencontre.

Habituellement, vous vous intéressez plus aux figures historiques ou aux biographies ; est-ce l’actualité qui vous a amené à faire un tel film ?
Je me fous de l’actualité qui, chez moi, est métaphorique. Les gens de mon film pensent à Mars, Mars est beaucoup plus important que la Lune. Mars est le vrai but, Mars est notre destin, c’est sur Mars que nous devons aller. J’adore les Etats-Unis et je rêvais depuis longtemps de réaliser un film là-bas. C’est un pays qui me fascine au-delà de son côté capitalisme sauvage, au-delà de l’insolence américaine par rapport au reste du monde, j’aime ce pays malgré son système ; je décide souvent de faire un film parce que je décide de filmer tel ou tel paysage dans tel ou tel pays. Je suis, entre autres, un paysagiste, en plus d’être un biographe, un portraitiste. Un jour, au téléjournal de la télévision française, j’ai entendu un Américain parler de Mars, c’était donc très intuitif. Le sujet s’y prêtait puisque ces utopistes de la Planète rouge ont reconstitué Mars en plein désert américain. J’aime les rebelles et les rêveurs. Comme je suis un homme qui aime les paysages, surtout les paysages américains ; j’avais envie de faire un film aux Etats-Unis. Et puis, j’aime les paysages de Mars. Donc, The Marsdreamers, mon film, est un film sur des rêveurs fous de Mars, qui veulent aller découvrir, au risque de leur vie, les paysages martiens.

Richard Dindo

Le choix de vos sujets est donc libre de toute influence ?
Je suis un homme libre et je le resterai jusqu’au bout, je fais ce que je veux. Le calcul, ici, était, le suivant, je me suis dit : « Dindo, tu as besoin d’un sujet facile pour avoir un petit succès », parce que mon dernier film n’avait pas eu beaucoup de succès, et sans succès, on est mort. Le système de l’aide au cinéma est de plus en plus féroce, impitoyable, et sélectif. J’espère donc faire un petit film à succès. Jusqu’à présent, le film a assez plu.

Vos interlocuteurs, dans le film, sont convaincus que leur avenir est sur Mars ?
Ce sont des gens ordinaires, ils ne sont pas fous. Ce sont des rêveurs. Les gens qui ont des préjugés, qui ne savent rien disent que les gens qui rêvent de Mars sont nécessairement des fous, des lunatiques, des farfelus. Les gens qui voient des fous dans mon film n’ont rien vu ou sont allés se promener pendant la projection. J’ai failli ne pas recevoir l’argent car les commissions de Berne et de Zurich m’ont reproché de ne pas être assez critique envers mes personnages. Je leur ai répondu que mes gens ont un rêve et on ne peut pas critiquer un rêve. Notre devoir de cinéastes est de prendre les gens comme ils sont. On les filme parce qu’on est en accord avec eux. Je suis donc totalement d’accord avec tout ce qui est dit dans mon film, sinon, je ne l’aurais pas filmé. Je suis d’accord qu’il faut aller sur Mars qui devrait être notre prochain rêve.

Votre film livre de magnifiques paysages, de l’Utah et du Nouveau-Mexique, mais aussi de la Nasa ; avez-vu rencontré des difficultés pour y filmer ?
Dans un désert, on filme comme on veut ; pour la Nasa, c’était un petit peu plus compliqué et bureaucratique. La difficulté du film était de trouver tous ces paysages martiens car mon film est aussi un film sur l’Amérique, sur sa découverte, sur le nouveau « West » qui m’a toujours fasciné depuis mon enfance. Aujourd’hui encore, j’adore regarder des westerns. Mon film a ces deux côtés : la découverte de l’Amérique parallèlement à la découverte de Mars, et donc la révélation du paysage martien. L’enjeu du film est là. Il y aussi la comparaison permanente entre paysages martiens et paysages américains, et le problème de changement de climat sur Mars comme sur la Terre. Au fur à mesure, mon film est devenu un film écologique, qui se soucie des Américains humanistes, verts, que la détérioration du climat sur terre interpelle ; Ces Américains-là savent que nous allons à la catastrophe, et pensent aussi qu’aller sur Mars nous permettrait de mieux comprendre ce problème monstrueux : le changement de climat.

« The Marsdreamers »

Vous avez rencontré diverses personnes envoûtées par cette planète et désireux d’y émigrer. Et vous, rêvez- vous de Mars ?
Moi, je suis claustrophobe, je serais mort de peur. Le voyage durerait six mois, donc je ne me vois pas enfermé durant six mois. Jamais je ne pourrais y aller. Et puis, il n’y a pas d’atmosphère, pas d’oxygène, ce n’est pas très agréable à vivre.

Tous vos intervenants font montre d’un optimisme inébranlable …
J’aime l’optimisme américain. En Suisse, surtout en Suisse alémanique, le pessimisme mène vers la dépression, cela vient du côté paysan, montagnard du Suisse allemand. Etant né à Zurich, je suis moi-même envahi par cela. Vivant à Paris, je constate que la France est un pays beaucoup plus optimiste que la Suisse. L’optimisme vous donne la force de vivre ou de survivre plus facilement mais l’optimisme américain est un peu béat et aveugle. Les Américains ne comprennent pas la dialectique, l’unité des contraires. La vraie définition est celle de Gramsci, le philosophe marxiste qui a dit . « je suis optimiste par volonté et pessimiste par intelligence. » Cette attitude est plus européenne, plus juste et plus vraie mais l’optimisme américain, au-delà de son côté naïf, est très réconfortant et fortifiant.

Propos recueillis par Firouz-ElisabethPillet