Film de février 2011 : “Honeymoons“

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 12%

Honeymoons


de Goran Paskaljevic, avec Nebojsa Milovanovic, Jelena Trkulja, Josef Shiroka. Serbie/Albanie, 2009.

Dans l’espoir d’une vie meilleure, deux jeunes couples quittent leurs pays respectifs. Melinda et Nik quittent l’Albanie en bateau pour l’Italie, afin de vivre leur amour interdit, avant que le frère de Nik, fiancé à Melinda, soit de retour. Vera et Marko, quant à eux, quittent la Serbie en train pour l’Autriche, via la Hongrie. Marko, violoncelliste talentueux, a la chance d’entrer dans le fameux orchestre philharmonique de Vienne. Mais, à leur arrivée à la frontière, bien qu’ils aient des visas en règle, les problèmes ne font que commencer, pour eux .  En dépit du fait qu’ils n’ont rien à voir avec un grave incident qui s’est déroulé la veille au Kosovo, et à cause de coïncidences malheureuses, ils sont arrêtés. Leur espoir de réaliser leurs rêves dans cette Europe, synonyme de Terre Promise, s’évanouit. Comme c’est souvent le cas avec les jeunes des Balkans, ils payent les erreurs des générations précédentes.

« Honeymoons » de Goran Paskaljevic

Le réalisateur a imaginé le film comme un triptyque dont les trois volets sont montrés en alternance, faisant évoluer les diverses histoires sous nos yeux, et prenant à témoins les spectateurs. L’histoire albanaise, qu’il a co-écrite avec Genc Permeti, raconte : le périple d’un jeune couple, Melinda et Nik, qui souhaite quitter l’Albanie ; en parallèle, il y est question de Marko et Vera, jeunes mariés qui quittent la Serbie pour l’Autriche. La troisième partie du film mêle le destin de ces deux couples. Leurs histoires se déroulent en même temps mais ils ne se rencontrent pas. Le cinéaste reste convaincu qu’à la fin du film, les spectateurs auront l’impression que ces deux couples sont dans la même sphère imaginaire, attendant au seuil de l’Europe : le couple albanais, dans un port au sud de l’Italie, tandis que les Serbes sont à la frontière hongroise, dans l’antichambre d’une petite gare. « Malgré ce début de “voyages de Noces“ décevant, un nouveau jour se lève à deux pas de ce monde “meilleur“ », songe le cinéaste. Et cet avenir qui s’annonce obscure reste suggéré…

« Honeymoons » de Goran Paskaljevic

Libres aux spectateurs de laisser courir leur imagination et d’imaginer la suite, hors écran. Les histoires se déroulent sous nos yeux mais ne se croiseront jamais, chaque protagoniste livrant un combat similaire sans jamais unir leurs forces face à l’adversité, si ce n’est dans l’imaginaire des spectateurs. Ces destins brimés, brisés, résonnent dans la propre histoire du cinéaste, contraint de quitter la Serbie en 1992 pour rejoindre la Communauté Européenne (avant de se fixer finalement en France en 1994) pour échapper à la montée du nationalisme serbe. Plus tard, c’est en visitant l’Albanie que le cinéaste s’interroge sur les idéaux communs aux deux peuples : « Lors de mon séjour en Albanie, j’ai rencontré beaucoup d’intellectuels qui pensaient comme moi et qui étaient bien au-dessus de toute considération nationaliste. Bien que les Albanais et les Serbes parlent une langue tout à fait différente, ils ont beaucoup de choses en commun, notamment le désir profond de faire partie intégrante de l’Europe. »

« Honeymoons » de Goran Paskaljevic

L’idée d’une équipe mixte a germé alors que Goran Paskaljevic était en Albanie, il a songé aux décennies passées, « durant les quarante années de dictature sous Enver Hodxa, presque personne ne pouvait visiter l’Albanie, pays parsemé de plusieurs centaines de milliers de petits bunkers ; et encore moins les voisins serbes. Aujourd’hui, après le conflit au Kosovo, il n’y a encore qu’un petit nombre de Serbes qui s’aventurent à visiter l’Albanie. Les préjugés et une mauvaise politique ont largement contribué à l’intolérance qui règne entre ces deux peuples. » Les préjugés sont d’ailleurs encore vivaces, comme ceux des carabinierii italiens à l’arrivée du bateau qui décharge les candidats à l’émigration. D’ailleurs, le film racontant en parallèle les pérégrinations de deux couples durant la même journée, l’un Albanais (incarné par Josef Shiroka et Mirela Naska), l’autre Serbe (incarné par Nebojsa Milovanovic et Jelena Trkulja), les deux duos d’acteurs qui interprétaient les amoureux, ayant tourné à des endroits différents, ne s’étaient alors jamais rencontrés avant la première du film à la 66e Mostra de Venise.... Même si la Yougoslavie de Tito n’existe plus, les relations entre les nouveaux états ne coulent pas de source. Les préjugés du côté italien sont aussi exacerbés, l’Italie ayant perdu des soldats au Kosovo, tous les ressortissants de l’ex-Yougoslavie sont reçus en coupables même si les coupables ne sont pas officiellement déterminés. Suspicions, préjugés, propos patriotiques voire racistes. D’ailleurs, l’image peu élogieuse des autorités italiennes a entraîné le retrait du producteur italien durant le tournage. La caméra de Paskaljevic saisit au vol des instants parfois magiques, parfois difficiles, mais humainement intenses et les sert avec justesse au public. Le film n’a pas échappé aux sélectionneurs : le long métrage de Goran Paskaljevic a été sélectionné dans deux festivals prestigieux, d’abord à la célèbre Mostra de Venise pour sa 66e édition, puis au 34e Festival de Toronto où il concourait dans la section “Maîtres du Cinéma“.
Honeymoons a remporté le Prix du Jury lors du Festival de Cinéma Européen des Arcs qui s’est déroulé du 5 au 12 décembre 2009. N’hésitez plus à vous lancer dans cette lune de miel même si elle n’est pas des plus paisibles…

Firouz-Elisabeth Pillet

Article publié dans Scènes Magazine