Film de juillet 2009 : “Millenium“

, par  Sita POTTACHERUVA , popularité : 8%

Millenium


(Män som hatar kvinnor), de Niels Arden Oplev, avec Michael Nyqvist, Noomi Rapace, Lena Endre. Suède/Danemark, 2009.

La sortie du premier volet de la trilogie littéraire à succès de Stieg Larsson, « Millénium I », Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, au cinéma, était fort attendue. Est-ce que le pouvoir de l’image et le génie cinématographique allaient pouvoir transmettre le substrat littéraire et répondre aux attentes d’un lectorat grandissant, (plus de dix millions d’exemplaires vendus dans le monde) ? Est-ce que la part de mystère frisant une intronisation mythique de l’origine du texte et de l’auteur allait contaminer le film ? 
Le texte est avant tout un phénomène d’édition qui imprègne la trilogie littéraire d’embruns nordiquement mystérieux, voire légendaires. En effet, c’est en hiver 2004 à Stockholm qu’Eva Gedin, responsable de la maison d’édition Norstedts, double suédois de Gallimard, reçoit Stieg Larsson qui vient de proposer une saga littéraire de pas moins de 3000 pages d’un seul coup. Elle achète le tout sans discussion. L’auteur était convaincu de son succès littéraire, parlait de son manuscrit comme de : « son assurance-retraite ». Il décédera brutalement au mois de novembre de la même année d’une crise cardiaque fulgurante, probablement due à sa consommation tabagique effrénée et à son taux de cholestérol. Son décès prématuré crée des rebondissements concernant l’héritage lié au succès littéraire. Il a vécu près de trente ans avec Eva Gabrielsson, dont il n’eut aucun enfant, et qu’il n’épousa pas, afin d’assurer sa protection par rapport à ses engagements politiques. La loi suédoise est très claire dans ce cas, la compagne du défunt ne peut rien toucher de l’héritage. Ce sont les proches familiaux, malgré le fait qu’ils n’avaient que peu de contacts avec Stieg Larsson, qui héritent du succès littéraire. Eva Gabrielsson conserve néanmoins l’ordinateur portable de son compagnon, dont le disque dur, selon « Svenska Dagbladet », contiendrait le quatrième tome tant attendu de la série. Le bras de fer est lancé. 

« Millenium » de Nies Arden Oplev
© Yellowbird. Photo by Knut Koivisto

Huit mois après le décès de l’auteur, le premier volet arrive en France chez Actes Sud. C’est Marc de Gouvenain, depuis vingt ans découvreur de talents littéraires scandinaves, qui lit le manuscrit et crée dès lors une collection spéciale à Actes Sud pour le publier, « Actes noirs ». « Millénium I » sort en France en juin 2006 et c’est le succès immédiat. Les couvertures gothiques noir et rouge de John John Jesse, graphiste punk new-yorkais empruntant à Egon Schiele et à la Famille Adams, deviennent de véritables icônes du polar suédois. 
Phénomène d’édition, auteur décapant. Karl-Stig-Erland Larsson, né en 1954 à Skelleftehamn, était avant tout connu pour son engagement dans son métier de journaliste contre l’extrémisme de droite et le racisme, à l’image de son protagoniste littéraire, Michael Blomkvist. Il lance d’ailleurs rapidement son propre trimestriel Expo qui milite contre les manifestations fascistes en Suède et en 1991 co-écrit un livre : Extremhögern sur l’extrémisme de droite. Il donne de nombreuses conférences internationales et est menacé de mort à plusieurs reprises. Actif à la Socialistiska Partiet, il quitte le parti en 1987. Il se distingue par sa grande probité intellectuelle et par son acharnement au travail, jusqu’à douze heures par jour, écrivant principalement la nuit. C’est certainement l’expérience militante qui sert de terreau dans lequel l’auteur puise pour sa trilogie, ferment auquel il ajoute son attrait pour la culture populaire et la science-fiction dont il était fin connaisseur (et président de la plus grande association nordique de science-fiction, la « Skandinvisk förening för science fiction », SFSF, en 1980). Ainsi, dans le premier volume, il analyse les dérives de la police secrète, la Sâpo, sur fond de thriller noir de noir, démantelant la Comédie humaine du XXIème siècle. 
Le récit-cadre du premier volume est la condamnation de Mikael Blomkvist, journaliste d’investigation, à trois mois de prison pour diffamation aggravée, car il a accusé l’industriel Hans-Eric Wenneström d’avoir détourné des fonds publics pour financer le trafic d’armes. Wenneström a détourné des fonds, certes, mais dans un autre but, et se sachant sous investigation par le journal Millénium qui emploie Mikael Blomkvist, il fournit des faux témoignages et des sources falsifiées pour piéger le journaliste. Au sein de ce récit-cadre se tisse en fait la trame principale, l’appel d’un autre magnat, Henrik Vanger, qui lui demande de rechercher sa nièce Harriet Vanger, disparue trente-six ans auparavant. Cette deuxième enquête plonge littéralement Mikael Blomkvist dans des secrets de famille sordides, envers de la face d’un empire familial basé sur des malversations financières et un héritage raciste et extrémiste. 

« Millenium » avec Michael Nyquist
© UGC Distribution

La narration, qui fait le succès littéraire, a subi quelques arrangements à l’écran tout en maintenant un effet de cluedo tortueux et oppressant, ne laissant jamais le spectateur souffler. Mais ce qui porte le film est avant tout l’atmosphère étouffante nordique, due au talentueux réalisateur danois, Niels Arden Oplev, qui propose là son troisième film, et au duo d’acteurs, Michael Nyqvist et Noomi Rapace. « Millénium I » a le mérite de remettre au premier plan un cinéma scandinave méconnu et pourtant de qualité. Nous le devons aussi à Yellow Bird Films, Ystad, Suède en coproduction avec Nordisk Film et les télévisions nationales. 
Michael Nyqvist, acteur suédois, plutôt formé au théâtre, et ayant quarante-deux films à son actif, incarne à merveille un journaliste d’investigation hissé au rang de héros, capable de déchiffrer les intrigues tortueuses du milieu des grandes fortunes. Mais lorsque s’ajoutent à l’intrigue des éléments de dérives nazies, de versets bibliques et d’alliances troubles, il ne peut avancer dans son enquête sans son alter ego, Lisbeth Salander, portée par Noomi Rapace, jeune actrice danoise de vingt-neuf ans. Lisbeth Salander est la parfaite hackeuse moderne, génie du web, mais aussi une véritable amazone du futur, qui a troqué sa monture pour une moto tout terrain, et qui a échangé son arc contre une matraque électrique. Quand à la poitrine mutilée de l’Amazone... pas besoin de faire plus d’analogie ! Elle est un mélange complexe de génie technologique, qui trahit les inspirations de science-fiction de l’auteur, et de sauvage radicale asociale. En tant que hackeuse, tous les coups sont permis pour Lisbeth Salander : espionnage, piratage et recherches. Les descriptions techniques sont totalement réalistes et nous renvoient à notre univers surmédiatisé et virtuel, dont les RFID (radio frequency identification) nous font déjà trembler.

« Millenium » avec Noomi Rapace et Michael Nyqvist
© UGC Distribution

Noomi Rapace, née au nord de la Suède d’un père espagnol qu’elle n’a pas connu, et d’une mère suédoise qui a épousé ensuite un Islandais, a probablement puisé dans sa propre histoire personnelle pour incarner un personnage aussi violent et tourmenté. Pensant ne pas être prise pour le rôle, car se trouvant trop féminine, elle accepte de se piercer, se couper les cheveux, perdre cinq kilos et passer un permis moto pour incarner Lisbeth à l’écran. Pour l’actrice, ce personnage est solitaire par excellence, toutes les instances sociales l’ayant maltraitée, depuis son père jusqu’à son tuteur. D’où le fondement de sa propre morale, où elle refuse catégoriquement de se percevoir en tant que victime et laissant ainsi libre cours à sa colère. D’avoir ainsi insufflé des traits de sa propre personnalité au personnage de Lisbeth Salander, l’actrice apporte une nouvelle dimension à l’héroïne.
Lisbeth Salander est indiscutablement à la fois la trouvaille de l’auteur et l’enjeu du film. Autant l’éthique et la sensibilité du journalistes sont fortes, autant la morale personnelle, la rage et la froideur de l’héroïne sont à sa mesure. 
Ce tandem impromptu décuple et revisite les catégories du héros de polar et de film noir. La force intellectuelle de Michael Blomkvist prend assise dans les réalités sordides de l’enquête par le bras, soit la force physique, et la rapidité d’intervention de Lisbeth Salander, bousculant ici même le paradigme de la force virile et de la féminité sensuelle des femmes fatales du genre noir. Un troisième protagoniste traverse constamment le film : la Suède. Les forêts interminables et sombres, la fameuse brume hivernale aux abords de lacs gelés, le froid constant, la lumière basse et grise, jusqu’aux intonations de la langue d’Ibsen, tout concourt à une ambiance noire, glaciale et sinistre. Curieusement, les références au passé politique honteux du pays ainsi que la condamnation de pères aux pulsions perverses, semblent devenir une constante dans le cinéma nordique. Force est de penser à Jar City de Balthasar Kormakur, Islandais, en 2008 ou au fameux Festen du Danois Thomas Vinterberg en 1998. D’où le symbolisme du combat de l’héroïne pour la disposition de son corps et de ses ressources, comme personnification même d’une autonomie à retrouver dans une histoire nationale trouble et controversée. L’Amazone moderne devient l’emblème d’une émancipation d’un pays envers son passé. 

« Millenium » avec Noomi Rapace
© UGC Distribution

Au niveau cinématographique, toutefois, le spectateur aurait pu s’attendre à un peu plus d’effets stylistiques. L’entrée en matière magistrale avec une caméra qui suit de dos Lisbeth Salander, n’est pas sans rappeler les plans typiques d’un Gus Van Sant (Elephant- 2003, ou Paranoïd Park -2007). L’île de Södermalm, fief de la puissante famille Vanger, fait référence au huis clos à la manière du Mystère de la Chambre Jaune, ou d’une Agatha Christie, avec un isolement croissant au même rythme que la tension psychologique de l’intrigue. Et pourtant, il n’y a pratiquement pas de plans en contre-plongé, ou d’effets sonores mettant en exergue le monde intérieur des personnages, ou encore des effets visuels en fish eye ou en dogma, par exemple. Une recherche plus fine du jeu visuel en lien avec la narration aurait pu encore mettre plus en valeur à la fois les personnages et l’intrigue. Un Stanley Kubrick, ou un Jim Jarmusch, n’auraient pas hésité à jouer de la palette cinématographique à large spectre. 
Néanmoins, la technique de Niels Arden Oplev permet de signer un film fidèle, gardant une bonne distance avec le texte. L’adaptation, assez éloignée, permet l’autonomie du film à part entière, tout en préservant des ellipses ralliant l’image à l’atmosphère du roman. 
Malgré ces quelques bémols, il reste indéniable que Noomi Rapace est une très heureuse découverte et que cette adaptation va permettre de séduire un public nouveau, celui qui n’aurait pas succombé au raz-de-marée provoqué par les livres, tout en contentant quand même une large part du lectorat initial. Cela permettra aussi de remettre l’accent sur la talent indéniable de Stieg Larsson, doué d’une puissance narrative indiscutable et d’une œuvre captivante. 
Le succès littéraire risque bien de s’étendre au succès cinématographique.

Sita Pottacheruva

Publié dans Scènes Magazine no. 214