Film de juin 2011 : “Waste Land“

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 21%

Pendant trois années, Lucy Walker a suivi l’artiste brésilien Vik Muniz au cœur de la plus vaste décharge du monde : Jardim Gramacho, dans la banlieue de Rio de Janeiro.

Waste Land


de Lucy Walker ; avec les catadores de Jardim Gramacho et Vik Munoz, Brésil et Etats-Unis, 2010.

Le photographe y conduit un projet artistique visant à sélectionner quelques catadores, ces ramasseurs de détritus recyclables – le tri écologique étant inexistant au Brésil – afin de les mettre en scène dans des photographies mêlant portraits et matériaux tirés des poubelles.

Au début du XXe siècle, le poète britannique T.S. Eliot rédigeait son ouvrage le plus célèbre, The Waste Land, syncrétisme de multiples registres, genres, personnages, points de vue, lieux et temporalités, mélange de différentes langues et cultures, unis dans un vaste projet universel. Le documentaire de Lucy Walker est en résonance avec le fameux poème, explorant les divers sens de “waste“ dans la langue de Shakespeare (“friche“ ou “déchet“ s’il est utilisé comme nom, “perdre“ ou “gaspiller“ si c’est un verbe). La réalisatrice filme la décharge comme un univers en soi qui symbolise la diversité de notre planète. Cette décharge, unique au monde par sa dimension tentaculaire, présente une palette diversifiée de cultures, un microcosme où évoluent des personnes issues de milieux sociaux divers mais unis dans le malheur. Dans cet univers très organisé se côtoient les matériaux les plus divers, les sensibilités les plus extrêmes. Le “waste land“ de Walker brosse un tableau édifiant des effets positifs et négatifs de la mondialisation.

« Waste Land »

A l’instar de cette mondialisation dont les méfaits indiffèrent les classes moyennes des pays développés et péjorent l’existence des populations les plus pauvres, la décharge est un espace partagé entre misères et miracles. Misère, parce que les catadores, terme sans équivalent en français (on parle, en anglais, de “waste picker“ : “cueilleur de déchets“), gagnent leur maigre pitance en ramassant et triant les ordures du “peuple d’en haut“, c’est-à-dire de la bourgeoisie carioca qui jette sans égard des livres, des objets en parfait état, gaspillant sans vergogne, déversant ses déchets quotidiennement à Jardim. Pour ces catadores, travailler dans de telles conditions rime avec déchéance mais aussi avec une détérioration sanitaire et sociétale : l’une des catadores portraiturées par Vik Muniz raconte comment les passagers du bus s’éloignent d’elle, dégoûtés par l’odeur nauséabonde qu’elle dégage sur le chemin du retour. Elle tire néanmoins une grande fierté de son honnête métier, aussi “odorant“ soit-il.

Sans voyeurisme ni curiosité malsaine, le travail de Vik Munoz révèle un univers insoupçonné dont la nécessité apparaît cruciale parce que les ramasseurs de détritus se font plus indispensables à mesure que l’économie locale se transforme, offrant aux populations les plus aisées un marché alimentaire toujours plus abondant. Cette pléthore a pour conséquence une augmentation de la consommation, donc des déchets, et rend ainsi essentiels le tri sélectif et le recyclage. L’économie de la reconversion des déchets est désormais tributaire de ces petites mains impavides : 7000 tonnes de détritus sont déversées chaque jour à Gramacho, 13’000 personnes sont directement ou indirectement dépendantes de leur traitement, 200 tonnes finissent effectivement par être recyclées.

« Waste Land »

Même si les inégalités sociales se creusent et que les bourgeois déprécient ces catadores qui découvrent parfois dans les poubelles un nouveau-né, ces petites fourmis nettoyeuses y découvrent des livres que certains catadores mettent de côté. Quelquefois, ces livres sont lus, et aident à se former une philosophie de vie. Tiaõ, le plus charismatique des “waste pickers“ découverts par Muniz, connaît par cœur certains aphorismes de Nietzsche. En bout de chaîne, Zumbi récupère les ouvrages qu’il amasse dans la petite bibliothèque communautaire créée par ses soins, ouverte à tous les habitants du bidonville. Le film offre cette leçon de vie : la misère et la proximité de toute cette connaissance gaspillée engendrent chez les catadores une lucidité qui tient presque de la clairvoyance, lorsqu’ils évoquent leurs conditions de travail ou l’utilité du tri sélectif.

Outre le propos, poignant, et la philosophie des catadores qui impose le respect, le film de Lucy Walker séduit par son esthétique très prononcée (les images sont illustrées par la musique de Moby). Le démiurge à l’origine du projet, Vik Muniz, humble artisan du “recyclage“ des catadores en œuvres d’art, n’a pas oublié ses origines très modestes : né à Rio au sein d’une famille ouvrière, il profite d’un concours de circonstances dramatiques (il tente de stopper une bagarre, se fait tirer dans la jambe, et reçoit une belle indemnisation) pour s’envoler vers Brooklyn, New York, où il ouvre son atelier. Dans son travail, il est passé de la sculpture à la photographie, qu’il transforme à son gré, et utilise à peu près tous les matériaux les plus insolites : poussière, chocolat, jouets, détritus. Son retour à Jardim Gramacho, accompagné de la réalisatrice de Countdown to Zero et Devil’s Playground, est un retour aux sources émouvant. La concrétisation de ce projet fou est la vente aux enchères du portrait de Tiao qui en pleure de joie ; tant pour l’argent recu que pour la reconnaissance des catadores, de leur condition, de leur travail, de leur existence.

Firouz-Elisabeth Pillet

Publié dans Scènes Magazine no. 233