Film de mai 2008 : “Le Cahier“

, par  Firouz Elisabeth PILLET , popularité : 15%

Le cahier


(Buddha collapsed out of shame), de Hana Makhmalbaf, avec Nikbakht Noruz, Abdolali Hoseinali. Iran, 2007.

Sous les anciennes statues géantes de Bouddhas détruites par les Talibans, des milliers de familles tentent de survivre dans des grottes. Baktay, une petite fille de six ans, entend toute la journée son petit voisin réciter l’alphabet. Elle se met alors en tête d’aller à l’école, quitte à braver tous les dangers, incarnés par une meute de garçons désœuvrés et endoctrinés par le discours des talibans..
Sous l’apparence d’une grande simplicité narrative, la plus jeune des filles Makhmalbaf dénonce les ravages de la guerre en Afghanistan – qui n’a guère changé depuis le passage éclair de l’armée américaine – et pose la question du devenir des enfants qui sont imprégnés de violence dès leur plus jeune âge.

« Le cahier »
© Frenetic

Hana Makhmalbaf a de qui tenir côté maîtrise de la caméra et du récit narratif. Elle signe une fable initiatique poignante, menée tambours battants par une fillette impressionnante de maturité : réalisme, poésie et symbolisme se marient avec élégance et harmonie. Même si on se doutait bien que les Américains n’avaient pas semé la démocratie et la parité en Afghanistan, Le cahier vient tristement confirmer notre sentiment. La jeune réalisatrice, qui fait preuve d’autant de lucidité que sa sœur dans ses premières réalisations, base ses notes d’intention sur le constat terrible de quotidien sans repères des petits Afghans : « Aujourd’hui, les jeux quotidiens de tous les enfants d’Afghanistan sont une reproduction de leur expérience de vie dans un état en guerre. Ils miment les armes des adultes, veulent lapider les petites filles ou prétendent poser des mines. Quand ils atteindront l’âge adulte, comment ces enfants, qui ont fait de la guerre le thème principal de leurs divertissements, parviendront à tisser des relations normales ? »

« Le cahier »
© Frenetic

Le cahier de la jeune réalisatrice fut bien difficile à ouvrir puisque le film – dont le scénario est resté bloqué pendant plusieurs mois dans les bureaux du Ministère de la Culture iranienne – n’a jamais reçu d’autorisation de son pays. De ce fait, il a été tourné en Afghanistan, monté au Tadjikistan, tandis que tout le travail de laboratoire a été effectué en Allemagne. Ce périple tortueux s’explique peut-être par les positions politiques du président iranien Mahmoud Ahmadinejad qui ne voit pas d’un si mauvais œil les Talibans et leur résurgence en Afghanistan.
Tourné en décors naturels aux pieds des cavités des Bouddhas détruits par les Talibans en 2001, le film bénéficie d’un casting d’enfants également issus de la région. On doit le titre original – Buddha collapsed out of shame (Bouddha s’écroula de honte) au père de la réalisatrice, Mohsen, qui souhaitait exprimer ainsi que même des statues pouvaient s’écrouler quand la douleur des personnes qui les entourent est si grande. Très épuré dans sa forme, le film dérange par son fond, rappelant le cinéma soviétique des années héroïques. On sort agréablement troublé par cette quête initiatique d’avoir et de droit dans un pays où toute liberté reste immuablement muselée.

Firouz Elisabeth Pillet

Publié dans Scènes Magazine No. 204