Film de novembre 2009 : “Déchaînées“

, par  Sylvia MEDINA-LAUPER , popularité : 5%

It’s raining women, Alleluïa ! Des femmes comme s’il en pleuvait. Sur trois générations. Et pas des moindres : Yvette Théraulaz, Irène Jacob, Adèle Haenel et Paolina Biguine. Un téléfilm excellent de Raymond Vouillamoz qui nous livre une part de l’héritage laissé par Mai 68, sous un angle original.

Suffrage féminin, sexualité libérée et grandes embrouilles. Une fiction remarquablement contemporaine soulignée par des images d’archives où vous pourrez peut-être distinguer papa, maman au détour d’une manif’. En compétition internationale au Festival Cinéma Tous Ecran et nominé au prix Europa 2009.

Raymond Vouillamoz

Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans se refusent à connaître… Les femmes en ce temps-là, militaient pour leurs droits. Stop. Loin du tableau d’Aznavour et de sa sublime Bohème insouciante, ce petit air-là, nous force à un devoir de mémoire ; celle du combat féministe, de la lutte pour la procréation planifiée et pour le suffrage réellement universel. Sans nul doute le plus grand bouleversement du XXème siècle. Le film Déchaînées constitue un bon traitement à l’amnésie quelque peu ingrate de cette nouvelle génération qui ignore souvent que, si elle peut décider librement de sa sexualité et de sa procréation, c’est grâce aux nombreuses batailles menées par des féministes. Déchaînées, un titre qui claque comme une vague violente et impétueuse, mais qui au final, montre trois générations de femmes simplement libérées de leurs chaînes. Un film qui questionne la jeunesse actuelle sur le bilan des idéaux de 68. Que reste-t-il des luttes et des idéaux qui ont bouleversé la société des années 70 ? À trois ans du quarantième anniversaire du suffrage féminin en Suisse, où en sont les femmes ? Le féminisme, les féminismes, sont-ils vécus et adoptés naturellement par les jeunes filles d’aujourd’hui ou rejettent-elles en bloc cette idéologie ?

« Déchaînées » avec Adèle Haenel

L’histoire
Dans ce film, Lucie, 19 ans et du caractère à revendre, accomplit un stage à la TSR durant lequel elle visionne des kilomètres d’images d’archives sur le mouvement féministe romand des années 70. Au détour d’une manif’, elle tombe sur un visage qui lui ressemble étrangement ; son double ? Lucie est amusée, sans plus. Mais durant la soirée de Noël – période bénie pour les grands déballages - et devant toute la famille réunie, elle raconte sa rencontre troublante. Malaise. C’est ce que Serge Tisseron, psychiatre et spécialiste du secret de famille, appelle le “suintement du secret“, soit le fait de laisser transparaître malgré soi un trouble lié au secret. Secret le plus souvent axé autour des deux étapes de la filiation, à savoir, la naissance ou la mort. Lucie sait maintenant qu’un grand secret de famille entoure ce mystérieux double, et décide d’élucider le mystère de ce personnage, malgré le mutisme de sa famille.
La vie de l’adolescente se brouille davantage lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle est enceinte de son ex-petit ami. Entre sa mère, une Irène Jacob en véritable amputée de l’affect, qui prône une interruption de grossesse sans même avoir une conversation avec la principale intéressée, et son ex qui lui offre le mariage immédiat : « Tu pourras rester à t’occuper du bébé pendant que je trouverai un bon job », Lucie est paralysée. L’image de sa propre vie se trouble, que choisir ? Avorter ? Devenir maman ? Irrépressiblement, Lucie sent que la clé de son passé et donc de son futur de femme réside en la personne de son sosie, une certaine Geneviève. Sa quête identitaire se fond dans les paroles que chantonne Jeanne Moreau au début du film, J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien, quel pouvait être son prénom et quel était son nom … tout ce que je sais, c’est que depuis, je n’sais plus qui je suis. Peu à peu, les morceaux se recollent, Geneviève se trouve être une figure du mouvement pour le droit à l’avortement et vraisemblablement, sa grand-mère ! Reste à découvrir pourquoi elle a eu une enfant (la mère de Lucie), pourquoi elle l’a ensuite abandonnée, et pourquoi diable a-t-elle été rayée de la mémoire familiale ?

« Déchaînées » avec Adèle Haenel et Irène Jacob

Le secret de famille rejoint le secret sociétal ; la page historique difficilement avouable à ses enfants. Stéphane Mitchell, la scénariste (oui, oui c’est une femme) commente à ce propos, j’ai repris le théorème des trois générations à mon compte : la première se bat pour obtenir les gains (richesse, droit etc.), la deuxième profite de ces gains en reconnaissant qu’ils sont précieux, la troisième génération ne sait rien des batailles et fait faillite (financière, spirituelle) car les acquis ne veulent rien dire pour elle. Ce qui m’intéresse se passe au niveau de la troisième génération. Est-elle condamnée à faire faillite ? Les Malou et les Lucie que j’observe autour de moi me donnent l’impression d’abhorrer la notion même de féminisme. Le mot les dérange, les luttes les ennuient, les femmes les agacent. Ces jeunes filles pensent-elles vraiment que l’égalité, l’équité, la parité ont été obtenues ? Sont-elles naïves ? Je n’en suis pas certaine. L’idée de raconter cette intrigue familiale en revisitant l’histoire du féminisme suisse par le biais d’images d’archives nous vient de Raymond Vouillamoz, qui, non content d’être l’ancien directeur de la TSR, est également le témoin direct de 68. Lors de discussions enflammées avec un jeune cinéaste, il s’est rendu compte que le grand mouvement des folles années 70 n’a jamais vraiment été transmis aux jeunes générations, par peur du jugement peut-être « On ne nous a jamais raconté ça, ni à l’école, ni à la maison ». Avec ce film, il réussit un tour de force en mêlant les idéaux de sa jeunesse et les réalités d’aujourd’hui.
Sans dévoiler la fin, étonnante, disons que la solution viendra de la bouche de la plus jeune des protagonistes, Malou, qui aura fait la parfaite synthèse entre principes d’hier et d’aujourd’hui. Ce faisant, elle nous emporte dans Le tourbillon de la vie !

Sylvia Medina-Lauper

Plus d’infos sur : www.cinema-tous-ecrans.ch
Deux diffusions TV sont également imminentes : mercredi 25 novembre 2009 sur TSR 1, ainsi qu’une prochaine diffusion sur ARTE (date et horaire à confirmer). 
 

Publié dans Scènes Magazine No. 217