Films de novembre 2007

, par  Firouz Elisabeth PILLET, Philippe BALTZER , popularité : 17%

La Vengeance dans la Peau


(USA 2007) de Paul Greengrass avec Matt Damon.

La prose du prolifique auteur de romans d’espionnage Robert Ludlum est à disposition dans tous les « lobbies » d’hôtels balnéaires. Elle gît mollement sur un rayon de bibliothèque, généralement en version originale et enduite de crème solaire, dans l’attente d’un lecteur mi-cuit et désœuvré qui hésitera brièvement entre un John Grisham en décomposition et un Stephen King en néerlandais.
Comme tous les avatars des James Bond sans gadget, un « Ludlum » se dévore sans déplaisir. Il est toujours question d’agents doubles, d’un héros broyé par un système ou d’un homme, seul, rusant contre les Russes. Bref, du thriller anxiogène, efficace et si réaliste, que ce maître du suspens fut longtemps soupçonné d’avoir quelques entrées à la CIA, tant ses descriptions du mode opératoire de l’Agence se sont révélées proches de la réalité. Bien que décédé en 2001, Robert Ludlum continue à publier de nouveaux polars à un rythme soutenu. Aux Etats-Unis, on appelle cela une franchise.

« La Vengeance dans la Peau », avec Matt Damon
© Paramount Pictures France

Hollywood s’est évidement emparé du plus célèbre héros du romancier américain : Jason Bourne. Après l’immense succès des deux épisodes précédents – la Mémoire dans la Peau et la Mort dans la Peau – l’adaptation à l’écran du dernier volet de la trilogie était attendue avec impatience par les amateurs de films d’action bien balancés.
Pour les distraits, résumons l’intrigue : Jason est un jeune militaire, soumis par la CIA à un conditionnement physique et mental d’une extrême brutalité, qui transforme cette tendre brebis en un exécuteur implacable, sans passé ni mémoire. Pour des raisons incertaines, l’expérience tourne court et l’Agence décide de liquider cet espion encombrant. Malgré cette « fatwa », Jason entame une lente et périlleuse recherche de sa « Toison d’Or » : son identité. Cette quête sera rythmée par des froissements de tôles à Londres, Paris ou Madrid, une poursuite abracadabrantesque à Tanger et un dénouement aquatique dans l’Hudson River.
La caméra brinquebalante de Paul Greengrass suit les protagonistes à hauteur de nuque et ne s’autorise pas l’ombre d’un plan fixe pendant 120 minutes. La perception de l’angoisse et de l’urgence des situations en sort grandie ... mais le spectateur en sort moulu. Ces mouvements d’appareil incessants tranchent radicalement avec l’interprétation économe de Matt Damon, aussi expressif qu’une planche à pain, et la stoïque prestation de l’impeccable David Strathairn en méchant patron de la CIA. Scènes Magazine est en mesure de révéler en exclusivité les titres provisoires des prochaines aventures de Jason Bourne : « Peau d’Ane », « La Peau des Fesses », « le Derme dans la Peau » et « Perrette et la Peau au Feu ».
Philippe Baltzer

L’heure zéro

de Pascal Thomas, avec Laura Smet, Danielle Darrieux, Melvil Poupaud, François Morel, Chiara Mastroianni. France, 2007.

Quelle idée saugrenue, voire déplacée, Guillaume Neuville a-t-il eu de rassembler pour des vacances de fin d’été à la Pointe aux Mouettes – chez sa tante, la riche Camilla Tressilian – son ex-épouse Aude et la nouvelle tenante du titre, l’explosive Caroline, sous prétexte d’en faire des amies. Suivant en cela la tradition, ces réunions familiales sont devenues des impératifs, mais aller jusqu’à provoquer l’esclandre entre la femme bafouée et évincée et la remplaçante vindicative et dévergondée… voilà qui n’est pas du tout du goût de la maîtresse des lieux, tante Camille, très à cheval sur les conventions. Si ces deux femmes que tout oppose ne se sont pas encore écharpées, c’est qu’elles se retiennent. Pour l’instant. Les vertus calmantes de l’air marin et de la côte bretonne, sans doute.... Mais cette fin de semaine sera l’occasion d’un huit-clos explosif et houleux où bien des drames vont se dérouler. Deux Madame Neuville sous le même toit, c’est une de trop ! D’autant que l’Heure Zéro arrive : celle où tout converge pour que le crime parfait soit exécuté dans ses moindres détails. Presque au vu et au su de tout le monde.

« L’Heure zéro », avec Melvil Poupaud et Laura Smet
© Hassen Brahiti / Studio Canal

Réticente à l’idée de recevoir sous son toit les deux épouses Neuville, Mme Tressilian finit par s’y résoudre. Elle sait qu’on ne peut rien contre l’évolution des mœurs. De son côté, elle espère trouver distraction et quiétude auprès d’un vieil ami d’enfance, Maître Trévoz. Cette étrange réunion de famille tourne à la tragédie, lorsque l’on trouve un beau matin Mme Tressilian assassinée dans son lit, le crâne fracassé à l’aide d’un club de golf.
Adaptation du roman d’Agatha Christie intitulé Toward Zero (publié en 1944), L’Heure Zéro n’est pas un coup d’essai pour Pascal Thomas puisque le cinéaste a déjà porté une autre intrigue policière de la romancière britannique sur le grand écran ; en 2005, il signait Mon petit doigt m’a dit, adaptation de By the pricking of my thumbs, roman dont les héros sont Tommy et Tuppence Beresford (interprétés dans le film par André Dussollier et Catherine Frot). Cette fois encore, le cinéaste n’a pas choisi une aventure de Miss Marple ou Hercule Poirot, les deux plus fameux personnages de la romancière. L’homme qui mène l’enquête est le superintendent Battle, rebaptisé Commissaire Bataille et campé par François Morel. Grand lecteur et fervent admirateur de l’œuvre d’Agatha Christie, Pascal Thomas y trouve tous les éléments indispensables à son cinéma : « Parmi les quatre ou cinq lignes de force qui traversent le cinéma, on trouve la comédie, le fantastique et le mystère, ce dernier souvent teinté de morbidité. L’imagination d’Agatha Christie réunit ces courants, lesquels s’accordent à mes goûts à la fois littéraires et cinéphiliques." L’Heure Zéro est aussi l’occasion pour le réalisateur de traiter de sujets plus sombres sans que cela paraisse trop personnel ; adapter le romanesque noir d’Agatha Christie permet à Pascal Thomas de traiter de l’innocence perdue, lui qui a toujours jusqu’alors privilégié la bonté, la candeur, la douceur.
Pour servir cette mécanique hyperpréméditée, manipulatoire et à la logique implacable, le cinéaste a su choisir une distribution impeccable, faite de comédiens issus d’horizons divers mais qui s’épanouissent de manière complémentaire dans le romanesque noir de Christie. On se laisse prendre par l’enquête policière, gruger par les personnages les plus attachants, et séduire par une palette d’acteurs fort convaincante. Chapeau bas Monsieur Thomas !
Firouz-Elisabeth Pillet

La visite de la fanfare


(Bikur Hativmoret/The band’s visit), de Eran Kolirin, avec Ronit Elkabetz, Sasson Gabai, Saleh Bakri. Israël, 2007. Festival de Cannes 2007.

La petite fanfare de la police égyptienne d’Alexandrie se rend sur invitation en Israël. Elle est venue pour jouer lors de la cérémonie d’inauguration d’un centre culturel arabe. Seulement, à cause de la bureaucratie, d’un manque de chance ou de tout autre concours de circonstances, personne n’est venu les accueillir à l’aéroport de Tel Aviv. Chargés de leurs encombrants instruments et de leurs valises, ils tentent alors de se débrouiller seuls, pour finalement se retrouver au fin fond du désert israélien dans une petite ville oubliée du monde. Un groupe de musiciens perdu au beau milieu d’une ville perdue où la culture semble être tombée aux oubliettes. Mais ces quelques heures passées entre Arabes et Israéliens, les uns pour attendre l’heure du concert, les autres pour rendre service aux premiers, seront riches en découvertes réciproques. Le temps d’un instant suspendu, les rivalités et la haine cèdent la place au dialogue, et même à l’amour.

« La visite de la fanfare », de Eran Kolirin

Le sujet même de La Visite de la Fanfare, l’arrivée d’un orchestre égyptien dans une ville du désert israélien, est propice à la comédie. C’est d’ailleurs l’intention première du cinéaste israélien Eran Kolirin pendant toute la première partie du film, avec un comique de situation et des personnages pittoresques, comme Twefiq, le général bourru mais attachant, Khaled, le séducteur de service, ou la truculente et sensuelle Dina, interprétée par la comédienne Ronit Elkabetz (Mon Trésor, Alila). Le réalisateur gagne le pari de l’humour, avec notamment la scène de la leçon de drague – muette certes – pur régal visuel et d’une truculente cocasserie. L’humour reste le fil conducteur du film, mais le cinéaste s’aventure dans des chemins de traverse où les sujets deviennent plus sérieux, plus douloureux, plus délicats. Une fois le contact entre les musiciens et les habitants établi, des relations se tissent pendant quelques heures. Désormais, ils ne sont plus ni égyptiens ni israéliens, ni arabes ni juifs, mais des hommes et des femmes ordinaires, des êtres humains qui, la confiance aidant, parviennent à évoquer leurs blessures, leurs souffrances et leur solitude. Quant le lendemain matin il faut se quitter, on éprouve comme les personnages une certaine tristesse, avec l’espoir de revenir dans ce trou perdu. On devine surtout les sentiments avec lesquels chacun part, comme si, malgré la fin de la pellicule, on pouvait imaginer une suite faite de paix et de dialogue.
Porté par une palette de personnages hauts en couleurs, magnifiquement interprétés, chacun accroche le regard, même les rôles secondaires. Un protagoniste non négligeable est la musique, langage universel s’il en est, qui, contrairement à ce qu’imaginent les spectateurs, n’est pas fait de marches militaires mais de musique arabe traditionnelle. Un pur plaisir !
Présenté dans la section Un Certain regard lors de la dernière édition du Festival de Cannes, où le film a remporté le coup de cœur du Jury, La visite de la fanfare ne cesse de parcourir les festivals de cinéma, suscitant l’enthousiasme partout où il est présenté. Le 20 septembre dernier, au Festival Ophir de Tel Aviv (équivalent des César français ou des Oscar américains), le film a raflé huit prix (dont meilleure actrice pour R. Elkabetz, meilleur scénario, meilleur réalisateur, meilleur acteur, …). Quel coup d’éclat prometteur pour une première œuvre qui confirme le talent d’un jeune cinéaste enfant de la balle puisque nourri dès son plus jeune âge par les scenarri de son père.
Eran Kolirin, un nom à retenir !
Firouz-Elisabeth Pillet

Stardust


(Le Mystère de l’Étoile), de Matthew Vaughn, avec Charlie Cox, Claire Danes, Robert de Niro. Etats-Unis, 2007.

Votre fidèle et dévoué serviteur avoue, une fois n’est pas coutume, avoir succombé aux charmes d’un film sorti tout droit des studios hollywoodiens. A grand renfort d’effets spéciaux et avec un budget considérable, Stardust plonge le spectateur dans un conte fantastique et magique qui ravive les souvenirs d’enfance. Il était une fois un petit village anglais si tranquille qu’on aurait pu le croire endormi. Niché au creux d’une vallée, il devait son nom inhabituel – "Wall" – au mur d’enceinte qui depuis des siècles dissuadait ses habitants de s’aventurer dans le royaume voisin, peuplé de lutins, de sorcières, de pirates volants, de licornes.
Un jour, Tristan, un candide jeune homme qui convoitait la plus jolie fille de Wall, s’engagea à lui rapporter en gage de son amour... une étoile tombée du ciel. Pour honorer sa promesse, il fit ce que personne n’avait encore osé : il escalada le mur interdit et pénétra dans le royaume magique de Stormhold. Il ira de découvertes en surprises, seul son courage immense pourra l’aider à terminer sa mission. Tristan découvre l’étoile sous la forme d’Yvaine, une jeune femme au caractère de feu. Leur chemin jusqu’au village sera jonché d’obstacles et de périls. Il devient son protecteur puisque tout le monde, en quête de vie éternelle – la cruelle Lamia en tête – convoite l’étoile.

« Stardust », avec Charlie Cox et Sienna Miller
© Paramount Pictures France

Stardust est l’adaptation d’un roman graphique de 1997 écrit par Neil Gaiman et illustré par Charles Vess. il a déjà connu un succès retentissant sous la forme d’un livre ; en 1998 il est publié sous la forme d’un roman, devient un best-seller et est élu aux États-Unis meilleur roman de l’année. Depuis sa publication, le roman a suscité de nombreuses discussions quant à une adaptation sur le grand écran. Sur les conseils de Neil Gaiman, réticent à céder les droits du livre, Matthew Vaughn a demandé à l’écrivain et scénariste britannique Jane Goldman de co-écrire l’adaptation. Considérée comme l’auteur la plus inventive d’Angleterre pour son roman Dreamland, elle est également présentatrice de l’émission de télévision populaire en Grande Bretagne. Férue de phénomènes paranormaux, Jane Goldman a su apporter sa touche tout en restant fidèle à l’œuvre originale.
Le film laisse une agréable impression de déjà vu, et pour cause : hormis le fait que l’univers de Stardust soit celui de créatures fantastiques et de sorciers, tout comme Harry Potter, Le mystère de l’étoile est produit par Lorenzo di Bonaventura, déjà impliqué dans la transposition à l’écran des romans de J.K. Rowling. Le village de Stardust nommé Wall a été construit à Ashridge Park, un endroit boisé d’Angleterre où des séquences d’Harry Potter ont également été tournées.
Le protagoniste, Tristan, évolue durant l’histoire : au départ maladroit, il deviendra au fil de l’histoire, très beau, fringant et courageux. Pour parvenir à faire évoluer l’acteur, le réalisateur lui a fait passer plusieurs auditions sans qu’il réalise qu’il faisait évoluer au fur et à mesure l’idée que le réalisateur avait du personnage. Les costumes ont été imaginés en fonction de la nature même des personnages. La sorcière Lamia (Michelle Pfeiffer) porte une tenue inspirée de son nom, qui vient d’un personnage de la mythologie grecque, mi-serpent, mi-femme son aspect et ses caractéristiques liées au serpent sont rendues par les couleurs des vêtements, les verts, les ors et les noirs, tandis que la lourdeur de son costume insiste sur son pouvoir et l’impact qu’elle a sur le monde qui l’entoure. On retrouve Robert de Niro en capitaine loufoque d’un navire volant, qui entretient un air bourru pour conserver son jardin secret. Interprété par des acteurs qui servent merveilleusement bien son scénario, Stardust entraîne les spectateurs, petits et grands, dans une aventure envoûtante. Rassurez-vous : le réalisateur a su éviter de faire un trop grand usage des effets spéciaux. Stardust offre une agréable évasion, faite de mystère et de magie, à savourer en famille.
Firouz-Elisabeth Pillet

L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford


(Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford), de Andrew Dominik, avec Brad Pitt, Casey Affleck, Sam Shepard. Etats-Unis, 2007.

Jesse James fut l’une des premières superstars américaines. On a écrit d’innombrables livres et récits sur le plus célèbre hors-la-loi des États-Unis. Fascinants et hauts en couleur, ceux-ci se focalisent le plus souvent sur son image publique et ses exploits... avec une impasse sur la réalité de l’histoire : ceux que Jesse James pilla, ceux qu’il terrorisa et les familles de ceux qu’il tua ne virent en lui qu’un dangereux criminel. La presse, qui suivit avec passion ses braquages tout au long des années 1870, jetait sur lui et sa bande un regard des plus admiratifs. Homme du sud, ancien guérillero, Jesse aurait agi pour se venger de l’Union qui avait gâché sa vie avant de le marquer dans son corps. Ses concitoyens, de plus en plus urbanisés, de plus en plus coincés dans une vie routinière et banale, voyaient en lui le dernier des aventuriers. Un véritable mythe vivant... Robert Ford était l’un des plus ardents admirateurs de Jesse. Ce jeune homme idéaliste et ambitieux rêvait depuis longtemps de partager les aventures de son idole. Connaissant sa biographie par cœur et y décelant des points communs avec sa propre vie, il était loin de prévoir la manière dont il entrerait dans l’Histoire. Entré à 19 ans dans le cercle des intimes de Jesse, Ford sera retenu par l’Histoire comme le lâche qui réussirait à abattre chez lui l’homme que poursuivaient les polices de dix États. Le mythe est même devenu universel à travers les aventures de Lucky Luke ou la chanson de Gainsbourg.
Présenté en compétition lors de la 64e édition de la Mostra de Venise en 2007, le film a été primé via Brad Pitt, lauréat de la coupe Volpi du meilleur acteur pour son interprétation de Jesse James.

« L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford » avec Brad Pitt, Sam Rockwell, Casey Affleck...
© Collection AlloCiné

L’histoire des Frères James a toujours intéressé et inspiré le cinéma. L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est issu du livre éponyme de Ron Hansen, qui est aussi producteur associé à ce projet. On ne peut donc qu’être rassuré quant à la fidélité du scénario par rapport au modèle. Est-ce là le problème du film ? Car la distribution de rêve, le rôle-titre tenu par un Brad Pitt producteur, la couleur sepia pour teinter d’authenticité le récit, les carrioles d’époque et les nombreux chevaux ne suffisent pas à faire publier les interminables séquences d’une monotonie oppressante, des longueurs dont on aurait pu volontiers se passer. Deux heures trente-neuf dont on pourrait aisément ôter trois quarts d’heure pour alléger ce récit, certes captivant, mais qui s’enlise progressivement.
Avec ce film, le réalisateur néo-zélandais Andrew Dominik apporte au western une audace jamais vue, détournant les codes et prenant le risque de frustrer son public. Autopsie d’un meurtre dans ses aspects les plus triviaux et anodins, long crépuscule de deux heures et demie, cet Assassinat cherche à épurer le genre jusqu’à l’abstraction. Il n’est plus ici question d’opposer la réalité ou la légende, mais bien de confondre l’une dans l’autre, et de donner aux faits documentés des nuances oniriques. Manipulant le public, Dominik procède méticuleusement dans son déroulement, insistant sur les personnages secondaires pour mieux tenter d’appréhender les motivations de Robert Ford ; ainsi le scénario évite le spectaculaire pour mieux faire résonner chaque coup de feu.
Firouz-Elisabeth Pillet

Publié dans Scènes Magazine no. 199