Les films de décembre 2006 / I

, par  Firouz Elisabeth PILLET, Frank DAYEN , popularité : 11%

Anche libero va bene


de et avec Kim Rossi Stuart, avec Alessandro Morace, Marta Nobili. Italie, 2006.

Déjà confirmé comme acteur de renom tant au cinéma qu’au théâtre en Italie, Kim Rossi Stuart confirme la palette de ses talents en passant derrière la caméra. Avec Anche libero va bene, l’artiste nous livre la chronique de deux enfants livrés à eux-mêmes : Tommi, 11 ans et sa grande sœur Viola. Tous deux résignés face à leurs parents qui se déchirent, ils vivent au rythme des absences de leur mère volage et de leur père Renato qui s’accroche aux retours inopinés de sa femme, entre colère et pardon. Cette famille pleine de rage et d’imperfections, d’une inconsolable solitude, tient vaille que vaille grâce au souci constant que chacun a pour les autres, et à leur amour inconditionnel.
Le film de Kim Rossi Stuart a été présenté au Festival de Cannes dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs. Très remarqué au sein de cette sélection, il a remporté le prix de la CICAE, association rassemblant des exploitants de salles Art et Essai européennes. Ce premier long métrage atteste que le jeune trentenaire a beaucoup appris auprès des cinéastes avec lesquels il a tourné, comme Antonioni, Gianni Amelio, Roberto Begnini. Physiquement comme dans la rhétorique filmique, Rossi Stuart nous rappelle étrangement Nanni Moretti. Le style du jeune réalisateur est non sans rappeler le Néo-réalisme italien.

« Anche libero va bene »

Ce film intimiste et sensible aborde les thèmes de la famille, qui reste un thème récurent du cinéma italien. Rossi Stuart aborde ici les moments difficiles de la séparation, vus à travers le regard d’un enfant ; il explique ce choix : "Une fois atteint l’âge adulte, la vie devient pour beaucoup d’entre nous une expérience plus mentale et moins sensorielle. On ne vit plus les choses avec la plénitude magique de l’enfance, avec cette espèce de tridimensionnalité émotive. C’est d’ailleurs ce qui nous a poussés à parler de ce moment où se posent les bases de la vie (...) Au cours de la phase d’écriture, j’ai voulu regarder le monde qui nous entoure avec des yeux d’enfant. Pour Tommi, la préadolescence est une période très difficile, parsemée de difficultés émotives et familiales. Il tente de les dépasser en se construisant des outils appropriés, aussi bien de défense que d’attaque, pour ne pas se laisser écraser par les événements. Même si parfois les adultes commettent d’énormes erreurs tout en les minimisant, les petits ont la capacité de leur pardonner et de comprendre leurs souffrances, de manière désarmante."
Le cinéaste n’avait pas prévu d’interpréter le rôle de Renato, le père, mais il a dû remplacer au pied levé l’acteur prévu initialement. Jim Rossi Stuart n’hésite pas à porter son film, devant et derrière la caméra, aux côtés d’un jeune garçon qui lui paraissait introverti, timide mais qui parvient à faire émerger de fortes émotions à travers l’écran. Tout au long du film, l’enfant se réfugie dans son refuge sur le toit, observant ce monde qui lui échappe de haut, ou auprès de la famille de son voisin, issu de la bourgeoisie dorée. Le père, lui, étouffé par la colère, ne peut plus fuir et laisse jaillir sa rage contre tout, tous et surtout lui-même.
Il faut reconnaître que tous les éléments étaient réunis pour faire un petit chef-d’œuvre : Rossi Stuart s’est associé à Linda Ferri, coscénariste, qui avait cosigné le script d’un autre fameux drame familial italien : La Stanza del figlio de Nanni Moretti. La bande originale du film a été confiée à Banda Osiris, un groupe de musiciens (cuivres, percussions) et comiques ambulants apparu en Italie au début des années 80. Les musiciens de Banda Osiris avaient été récompensés au Festival de Berlin en 2004 pour la musique qu’ils avaient composée pour Primo Amore de Matteo Garrone.
Le cinéma italien actuel doit dorénavant compter un nouveau nom parmi ses réalisateurs.
Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Désaccord parfait

d’Antoine de Caunes, avec Jean Rochefort, Charlotte Rampling. France 2005.

Alice d’Abanville - célébrissime actrice du théâtre londonien -, et Louis Ruinard - réalisateur français qui connut son heure de gloire dans les années 70, avec cinq films cultes dont Alice fut l’inoubliable héroïne - se sont perdus de vue pendant trente ans, et vont se retrouver à l’occasion de la cérémonie de remise des BAFTA (équivalent des César français) à Londres. Malheureusement, ces retrouvailles arrangées et officielles ne sont pas du tout de leur goût, surtout pas du goût d’Alice qui mène tambour battant sa carrière sur les scènes londoniennes et s’est rangée dans un mariage bourgeois de convenance. Pour Louis, c’est l’occasion tant attendue de tenter de séduire à nouveau Alice, en lui sortant le grand jeu, et de comprendre pourquoi elle l’a quitté sans mot dire voilà trente ans. Antoine de Caunes résume le propos de son film en se référant à Charles Trenet : Que reste-t-il de nos amours ?

« Désaccord parfait »
© Collection AlloCiné

Tout dans ce film fleure bon l’Angleterre, sa rigueur, sa retenue, son côté fair play, le tout saupoudré d’un humour so british. Face à l’exubérant et fougueux Rochefort se tient une Charlotte Rampling toute de grâce contenue, un mélange subtil de sensualité féminine et de retenue britannique qui ne tarde pas à séduire. La majeure partie du film a été tournée en Angleterre et est donc servie par des acteurs locaux, ce qui confère au film une atmosphère agréablement anglaise.
Au final, ce Désaccord parfait sonne juste, grâce surtout au duo d’acteurs, réussi et convaincant, et à l’apport de la musique dont le rôle est prépondérant. Ainsi, la partition principale du long métrage a-t-elle été composée par Steve Nieve, le pianiste d’Elvis Costello, et la bande originale enregistrée dans les mythiques studios londoniens d’Abbey Road, ceux-là mêmes qui servirent aux Beatles. Pour les nostalgiques des années 80, et pour tous les amateurs de musique anglo-saxonne, comme l’est Antoine de Caunes, la présence de Boy George illumine une scène où l’icône de la pop-music se fait sortir de scène par Jean Rochefort lui-même, qui prend le micro pour interpréter une version assez kitsch de Boum de Trenet. Quant à l’histoire, il faut avouer qu’elle est certes sympathique mais tourne vite court.
Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Princesas


de Fernando León de Aranoa, avec Candela Peña, Micaela Nevarez. Espagne, 2005.

Fernando León de Aranoa suit le parcours douloureux, sinueux et finalement solidaire de deux femmes condamnées au plus vieux métier du monde, deux princesses des alcôves. L’une, Caye, révoltée ; l’autre, Zulema, déracinée.
Chaque nuit, elles jouent leur corps à quitte ou double ; parfois, quand une lueur d’espoir surgit, elles se risquent à offrir leur cœur mais la réciprocité tarde à venir.
Traité avec un réalisme parfois brutal et une justesse de ton certaine, ce film a déjà remporté un vif succès en Espagne, où il a raflé trois Goya 2006 (équivalent des César français) : celui du meilleur rôle féminin pour Candela Peña (Cayetana), celui du meilleur espoir féminin pour Micaela Nevarez et de la meilleure chanson pour Me llaman Caye de Manu Chao. Princesas a également été récompensé par le Prix du public à Manchester et à Mexico. Et ce n’est que justice, vu le dur labeur en amont : le réalisateur Fernando León de Aranoa a travaillé pendant deux ans sur son scénario. Pour atteindre un réalisme optimal, le cinéaste et ses deux actrices, Candela Peña et Micaela Nevarez, ont rencontré de vraies prostituées. Les actrices ont poussé le professionnalisme jusqu’à passer la nuit à Casa de Campo, un quartier chaud de Madrid, où elles ont discuté avec ces femmes qui ont pu leur dévoiler leurs situations, et surtout les facettes obscures de leurs destinées. Le résultat est saisissant et le public finit par oublier qu’il a affaire à des actrices qui se sont mêmes identifiées à leurs personnages, éprouvant les mêmes sentiments : de la solitude au sentiment d’abandon, de désenchantement et de tristesse.

« Princesas »
© Collection AlloCiné

La grande révélation de ce film est Micaela Nevarez qui tourne ici son premier long métrage. Née à Porto Rico, elle est rapidement partie vivre aux États-Unis, alternant mannequinat et petits rôles à la télévision. Dans Princesas, elle incarne Zulema, une jeune femme dominicaine, déracinée, prête à tout pour subvenir aux besoins de son fils. Ce rôle l’a profondément marquée. Lorsque l’on voit le film, on comprend aisément pour quelle raison. Ces deux destins, faits pour l’une de souffrance physique, pour l’autre de souffrance morale, nous interpellent. Si, tout au long du film, l’actrice Candela Peña est sans culotte... tel n’est pas le cas de Micaela Nevarez qui porte des tenues légères mais n’est jamais dénudée. Formée à l’école nord-américaine, l’actrice porto-ricaine avoue une certaine pudeur et confesse avoir tourné toutes les scènes de sexe en sous-vêtements. Ce petit détail n’ôte rien à la crédibilité du récit et on ressort très éprouvé par cette histoire qui nous rappelle certaines jeunes femmes errant sur nos trottoirs, émigrées par les filières esclavagistes de la prostitution organisée.
Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Grbavica (Sarajevo)


de Jasmila Zbanic, avec Mirjana Karanovic, Luna Mijovic. Croatie/Bosnie-Herzégovine/ Allemagne/ Autriche, 2006.

Esma, mère célibataire, vit avec sa fille de douze ans, Sara, dans le Sarajevo de l’après-guerre. Esma n’arrive plus à joindre les deux bouts. Comme Sara doit participer à une excursion scolaire, Esma accepte un job de serveuse dans une boîte de nuit pour réunir l’argent nécessaire. Sara se lie d’amitié avec Samir qui, comme elle, n’a pas de père. Leurs pères sont des héros de guerre, morts au combat, du moins c’est la version à laquelle Sara s’accroche. Cependant, lorsque la fille aborde ce sujet avec sa mère, Esma répond toujours de manière évasive, voire agressive.Sara a le sentiment qu’elle lui cache quelque chose. Le secret tombe avec la chute du film…
Grbavica a remporté l’Ours d’Or, la récompense suprême du Festival de Berlin lors de l’édition 2006. C’est d’ailleurs dans la capitale allemande que l’aventure a commencé : Jasmila Zbanic a en effet présenté son projet dans le cadre du Talent Campus, une structure visant à aider les jeunes talents, lors de l’édition 2003 de la Berlinale. Petit budget, petit pays, mais grand film car issu des démons encore présents de la guerre des Balkans.
C’est donc par un portrait très réussi d’une mère brisée par son histoire, que sa fille lui rappelle chaque jour, que la réalisatrice rend hommage aux nombreuses victimes à qui justice n’a pas encore été faite. La cinéaste d’ajouter : « Grbavica est avant tout une histoire d’AMOUR. Un amour qui n’est pas pur, parce qu’il a été mêlé de haine, de dégoût, de peur, de désespoir. Il s’agit aussi de l’histoire de VICTIMES qui, bien qu’elles n’aient commis aucun crime, ne sont pas entièrement innocentes devant les générations futures. Enfin, Grbavica est un film sur la VERITE, ce pouvoir absolument nécessaire pour progresser, une vérité dont la société de Bosnie Herzegovine a besoin pour essayer d’atteindre sa maturité. »

« Sarajevo mon amour »
© Collection AlloCiné

La cinéaste donne la signification du titre original du film, Grbavica : « Grbavica est un quartier tout près de l’immeuble dans lequel je vis. Pendant la guerre, cette zone était assiégée par l’Armée serbo-monténégrine, et transformée en camp de guerre spécial, où la population était torturée.(…) Quand vous marchez dans Grbavica, vous pouvez sentir la présence de quelque chose d’indicible et d’invisible, cet étrange sensation d’être dans un endroit marqué par la souffrance humaine. »
L’actrice Mirjana Karanovic (Esma, la mère), est déjà bien connue des cinéphiles. Cette comédienne originaire de Belgrade a tourné à plusieurs reprises avec le plus illustre cinéaste des Balkans, Emir Kusturica. Un autre point commun que partage Jasmila Zbanic avec Kusturica est l’importance primordiale de la musique. Pour soutenir un film où les silences sont souvent plus importants que le verbe, et où certaines émotions ne sont pas avouables, la réalisatrice a recouru à la musique.
« Les Ilahijas, qui sont des chansons dédiées à Dieu, expriment ses sentiments et poussent Esma à parler. En contraste avec la sensibilité des Ilahijas, il y a l’agressivité et le rythme de la musique turbo folk, très spécifique des Balkans modernes [genre musical, entre folklore et sonorités très contemporaines, qui a connu un grand succès sous l’ère musical, et reste très populaire]. Dans d’autres scènes, la musique est là pour mettre en opposition les émotions de Esma et de Sara. »
Les rapports entre Esma et Sara sont tendus, d’autant plus que Sara ignore tout de ses origines. Loin d’imaginer la terrible réalité, Sara croit qu’elle est la fille d’un combattant bosniaque mort en héros sur le front. Comme dans toute relation mère-fille, les moments de complicité succèdent aux bouderies et accrochages. Cependant, dans cette danse à deux temps se glisse un faux pas, une ombre qui plane sur ce bonheur fragile, surgie d’un passé enfoui dans les méandres des oubliettes. Le titre du film, difficile à prononcer pour les Européens de l’Ouest, nous met sur la piste. Grbavica, banlieue de Sarajevo, sordide quartier durant la guerre, n’a pas encore pansé toutes ses blessures. Grbavica, ce mot qui écorche la bouche, meurtrit les lèvres et peine à être retenu rappelle brutalement les heures les plus noires du conflit et les séquelles de cette guerre ignorée qui font partie du décor d’aujourd’hui.
Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Black Dahlia


(2006), film de Brian De Palma, avec Josh Hartnett, Scarlett Johansson, Aaron Eckhart, Hilary Swank, Fiona Shaw… USA, couleurs, 120’.

Quatre ans après Femme fatale, Brian De Palma adapte Le Dahlia noir, roman noir de James Ellroy inspiré d’un meurtre particulièrement retentissant dans les années 40 à Hollywood. Le cadavre de Betty, une jeune femme arrivée à L.A. attirée par les feux de la rampe, est retrouvé nu, atrocement mutilé et abandonné sur un terrain vague. Ses vêtements noirs, la fleur qu’elle portait dans sa chevelure de jais, et un film sorti une année auparavant, en 1946, Le Dahlia bleu, lui valent le surnom de Dahlia noir. Sous la pression populaire, la police crée une division spéciale chargée de faire la lumière sur ce cas. Elle est constituée, entre autres, de deux anciens boxeurs, Bucky Bleichert (Josh Hartnett) et Lee Blanchard (Aaron Eckhart), rivaux devenus les meilleurs amis du monde. Entre les deux, l’énigmatique Kay Lake (la désormais omniprésente Scarlett Johansson), blonde pulpeuse qui hésite à choisir son camp : entre une dette envers Bucky et ses sentiments pour Lee…
Ce canevas paraîtrait simple si l’unité d’intrigue était respectée. Mais, comme souvent dans les romans policiers des années 40 (James Ellroy parodie le genre dans Black Dahlia en 1987), l’histoire principale se double de plusieurs intrigues secondaires, qu’Ellroy arrive à intriquer puis à rejoindre à la fin. La complexité s’étend encore lorsque l’on sait que le crime du Dahlia noir n’a jamais été résolu : de nombreuses hypothèses sont suggérées. Sur un autre niveau de lecture encore, Le Dahlia noir constitue pour James Ellroy un roman exutoire, où il mit beaucoup de ses angoisses. En effet, sa mère, femme aux multiples liaisons qui rêvait d’une carrière devant les caméras, fut elle aussi assassinée (après avoir été violée) en 1958 : le petit Ellroy avait alors 10 ans. Entre fascination et révolte, le deuil d’Ellroy se fait dans une extrême complexité ; l’écrivain tombe dans l’alcool et la folie. Il en est revenu aujourd’hui, et l’écriture cathartique de son œuvre phare n’y est pas pour rien (voir la nouvelle postface à la dernière édition de son roman).

« Black Dahlia »
© Metropolitan FilmExport

Tous les ingrédients sont donc réunis pour allécher Brian De Palma : une vérité aux multiples visages, des mises en abyme, le monde iconique d’Hollywood, le voyeurisme, la violence et une fêlure dans la mémoire collective. Mais voilà, De Palma se lance les yeux fermés contre un écueil de taille : devoir condenser les quelque 250 pages d’une histoire touffue…
Mission impossible pour le réalisateur du Bonfire of the vanities, qui n’avait pas su magnifier le roman de Tom Wolfe, lui aussi complexe. De fait, le cerveau du spectateur s’embrouille pendant le film et donne l’impression de le rester après son visionnement. Or à travers Black Dahlia, le propos de De Palma est de voir ou faire voir (il porte un roman à l’écran), non de faire gamberger. C’est pourquoi on regrette ses premiers films (Obsession", "Sisters ; Casualties of war, incluons tout de même Femme fatale), qui posaient au spectateur de véritables problèmes, matière à réflexion, tout en proposant une esthétique novatrice.
Si la maîtrise visuelle de Black Dahlia est indéniable (recréer l’esthétique des années 40, une ambiance policière), on déplorera que cela le soit au détriment d’innovations formelles, effets de surprise auxquels De Palma avait habitué ses fans. Dans son dernier film, point de plan-séquence de 10 minutes pour pénétrer une salle de boxe comme dans Snake eyes (pourtant, les premiers chapitres du roman d’Ellroy s’attardent sur le passé de boxeur des deux agents de police). On trouve bien un mouvement de la caméra à la grue lors de la découverte du cadavre (du champ où gît le corps, par-delà un immeuble, jusque sur la fenêtre d’une voiture), mais il n’a rien à voir avec le splendide mouvement de Scarface (de la voiture décapotable à la fenêtre de l’autre côté de la rue, à travers laquelle la perceuse électrique accomplit son œuvre). Non, le spectateur du Black Dahlia doit se contenter d’un seul effet De Palmien, répété dans deux scènes, qui montre deux protagonistes, l’un au premier plan, l’autre bien derrière lui, avec une égale et surprenante netteté. On regrettera également le rôle potiche de le belle Scarlett Johansson, et le choix des acteurs principaux, surtout celui de Josh Hartnett (aucunement crédible dans le rôle d’un ancien boxeur, trop jeune pour sa psychologie). De Palma, dont le spectateur reconnaît la voix dans celle du réalisateur auditionnant des actrices (instaurant une mise en abyme à plusieurs niveaux), aurait-il atteint ses limites ?
Frank Dayen

El laberinto de Fauno(Le labyrinthe de Pan)

de Guillermo del Toro, avec Ivana Baquero, Sergi Lopez, Doug Jones. Sélection Officielle en compétition, Festival de Cannes 2006

Espagne, 1944. Carmen, récemment remariée, s’installe avec sa fille Ofelia chez son nouvel époux, le très autoritaire et cruel Vidal, capitaine de l’armée de Franco.
Alors que la jeune fille se fait difficilement à sa nouvelle vie, elle découvre près de la grande maison familiale un mystérieux labyrinthe. Pan, le gardien des lieux, une étrange créature magique et démoniaque, lui révèle qu’elle n’est autre que la princesse disparue d’un royaume enchanté souterrain. Afin de regagner ce paradis perdu, Ofelia doit accomplir trois dangereuses épreuves.
Présenté lors du dernier Festival de Cannes, dans la sélection officielle, le film n’a remporté aucun prix bien que jouissant de critiques élogieuses. Etrange et consternant jury que celui de Cannes !
Le cinéaste mexicain qui alterne, pour les besoins du financement, films de commandes américains et films d’auteur, avait déjà affronté ses obsessions et abordé les démons des Espagnols dans L’Echine du Diable (2001). Enfant, il était féru des films classiques de la Universal, de films d’horreur japonais, des productions anglaises de la Hammer, mais aussi les mélodrames mexicains. Animé par la volonté de poursuivre sa recherche d’une parabole pour parler de la guerre d’Espagne, il « cherchait une idée où le fantôme serait bon et compatissant et la véritable ordure, un personnage réel, un fasciste. »

« Le Labyrinthe de Pan »
© Collection AlloCiné

Ce conte pour adultes est imprégné des multiples sources d’inspiration qui ont façonné l’univers de Guillermo del Toro : la dureté et la noirceur des tableaux de Francisco Goya - dont le tableau représentant Saturne dévorant son fils a fortement inspiré l’inquiétante créature de Pan -, le dessinateur Arthur Rackham et, évidemment, le monde fantastique de Lewis Caroll.
Située quelques années après L’Echine du diable, l’histoire du Labyrinthe de Pan aborde, elle aussi, le thème du fascisme à travers le prisme du fantastique : "À mes yeux, le fascisme est une représentation de l’horreur ultime et c’est en ce sens un concept idéal pour raconter un conte de fées destiné aux adultes, explique Guillermo Del Toro. Car le fascisme est avant tout une forme de perversion de l’innocence, et donc de l’enfance. » A l’écran, le monstre est bien réel, incarné par Sergi Lopez, méconnaissable en impitoyable tortionnaire. Pour fuir les turpitudes du quotidien et la terreur que lui inspire le capitaine Vidal, la jeune Ofelia se réfugie dans l’univers fantastique que lui dévoile le Pan. Le film de Guillermo del Toro indique quelques échappatoires à l’horreur du totalitarisme, les armes pour les rebelles, l’imagination pour les enfants.
Le cinéma de Guillermo del Toro atteint une maîtrise exceptionnelle, une élégance et une force inédite dans cette réalisation tant dense et violente que poétique et sensible. Le mot de la fin est attribué au merveilleux qui l’emporte sur le fascisme. Le labyrinthe de Pan appartient à la catégorie de films que l’on n’oublie pas.
Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Babel

de Alejandro González Iñárritu, avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Gael Garcia Bernal, Koji Yakusho. Mexique/USA/Japon, 2006. Cannes, 2006, Prix de la mise en scène, Prix du Jury œcuménique.

En plein désert marocain, un coup de feu retentit soudain. Ce coup, parti par maladresse, va être le déclencheur d’une série d’événements qui impliqueront un couple de touristes américains au bord du naufrage, deux jeunes Marocains auteurs d’un crime accidentel, une nourrice mexicaine qui voyage illégalement avec deux enfants américains, et une adolescente japonaise en quête d’amour, dont le père est recherché par la police à Tokyo. Séparés par leurs cultures et leurs modes de vie, ces quatre groupes de personnes vont connaître une même destinée faite d’isolement, d’incompréhension et de douleur. En quelques jours, tous vont sombrer dans un sentiment de profonde et inexorable solitude - perdus dans le désert, dans le monde, et étrangers à eux-mêmes. Tandis qu’ils expérimentent les pires moments de peur et de confusion, ils découvrent aussi la valeur de l’amour et du lien universel qui rapproche les hommes.

« Babel »
© Collection AlloCiné

Réalisé par Alejandro González Iñárritu, représentant de la nouvelle vague mexicaine, à qui l’on doit Amours chiennes et 21 Grammes, Babel est à la fois une épopée poignante et un film intimiste. Le réalisateur y livre une vision contemporaine du mythe biblique réputé être à l’origine du manque de communication entre les hommes. Sa caméra parcourt des cultures différentes, dirigeant des acteurs professionnels ou non sur trois continents dans quatre langues, et mélangeant harmonieusement un monde hyper-réaliste avec une vision onirique. Revisitant le concept de Babel pour en extirper sa résonance contemporaine, le cinéaste explore des barrières qui divisent l’humanité et l’incapacité des hommes, plus enclins aux malentendus, à se comprendre les uns les autres. Attiré par les coïncidences, les histoires parallèles, Iñárritu a choisi de raconter les quatre histoires du point de vue des personnages. Le réalisateur ne se charge pas de point de vue extérieur dans la narration, sans doute pour permettre à celui des spectateurs de prendre son essor au fil de l’histoire. Pour parvenir à reconstituer les multiples facettes culturelles de cette tour de Babel, Alejandro González Iñárritu a soigneusement étudié les us et coutumes, le mode de vie des gens vivant sur place, dont certains n’avaient encore jamais vu de caméra. La caméra entraîne les spectateurs du cœur du désert à l’une des villes les plus peuplées du monde, prouvant que les barrières et les frontières ne sont pas toujours physiques ni visibles. « Les limites sont en nous, les préjugés existent dans le cadre de notre culture. Mais cela signifie aussi qu’ils peuvent être abattus.. » commente le cinéaste.
C’est cette épreuve que les personnages des différentes histoires de Babel doivent traverser. Et c’est cette même expérience qui a changé la vie de tous ceux qui ont fait ce film. Le propos du film va au-delà des frontières apparentes, pour aborder des frontières plus conséquentes et terribles, celles qui s’érigent au sein des familles, entre père et fille, entre mari et femme, entre parents et enfants.Babel
Bien que le film exigea un engagement plus intense, tant de la part du réalisateur que des acteurs, tous « exilés » le temps du tournage, cette expérience fut une odyssée pour chaque participant qui en est sorti modifié et marqué. Pour mener à bien cette aventure, le cinéaste s’est détaché du réalisme brutal de ses précédents films pour combiner ici l’esthétisme hyper-réaliste de certaines scènes avec des séquences plus oniriques. La texture, le grain, la saturation des couleurs, la netteté des fonds, tous ces éléments ont été travaillés différemment en fonction de chaque histoire. On ressort de cette projection avec le sentiment magique d’avoir parcouru un tour du monde tant géographique que spirituel. Le réalisateur a su éviter le piège de céder aux tentations esthétiques qu’offraient les divers lieux du tournage, laissant à la beauté des paysages le soin de s’exprimer par elle-même. Le montage qui en résulte est très fluide et envoûtant.
Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Ne le dis à personne

de et avec Guillaume Canet, avec François Cluzet, André Dussollier, François Berléand, Marie-Josée Croze, Kristin Scott Thomas, France, 2006.

La femme d’Alex, Margot, a été sauvagement assassinée par un serial killer. Totalement détruit, Alex ressasse jour après jour le souvenir bouleversant de son amour perdu. Huit ans plus tard, le jour de ce triste anniversaire, Alex reçoit un e-mail anonyme. Il clique : une image... le visage d’une femme au milieu d’une foule, filmé en temps réel. Celui de Margot. Avec ténacité et rage, il se met en quête de celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer.
Moins personnel que le premier long-métrage de Guillaume Canet, Mon idole, cette deuxième réalisation est inspirée du roman d’Harlan Coben, foisonnant de personnages, ce qui a servi la cause du jeune cinéaste qui avoue « être fan » de nombreux acteurs. Il souhaitait donc regrouper moult actrices et acteurs devant son objectif, et la trame de Ne le dis à personne s’y prêtait à merveille. Le casting impressionne dès le premier nom : Nathalie Baye, Kristin Scott Thomas, François Cluzet, Florence Thomassin, Jean Rochefort, François Berléand, ami et complice de longue date. Guillaume Canet interprète un des personnages mais se réserve un rôle ingrat, abject, difficile à porter mais qu’il assume sans complaisance. Canet aime ses acteurs, leur voue une admiration inconditionnelle et ceux-ci le lui rendent bien. Il ose les placer à contre-emploi, comme Cluzet dans un registre qui lui est peu coutumier.

« Ne le dis à personne »
© 2005 Jean-Claude Lother

L’intrigue, digne du polar américain contemporain, aurait rapidement lassé si le film était issu des studios hollywoodiens. Tourné dans la campagne d’Ile-de-France, le film est suffisamment insolite pour que l’on se laisse captiver rapidement par l’histoire. S’amusant à tenir son audience en haleine, Canet prend plaisir à servir d’interminables épilogues et à éprouver Cluzet, dans son rôle d’anti-héros stressé et malmené. Les rôles secondaires ne dérogent pas au mot d’ordre que s’est imposé Canet : Gilles Lellouche en caïd des cités au grand cœur, Nathalie Baye en avocate assoiffée de pouvoir, Berléand en gentil flic (lui qui cumule habituellement les rôles de méchants) et André Dussollier qui cache bien son jeu.
Pour enrober ce film plein d’énergie, Canet a fait appel au talentueux Mathieu Chédid qui a eu carte blanche pour composer la bande originale ; celui-ci avoue avoir enfin pu assouvir un fantasme de longue date : réaliser une totale improvisation à la vision du film. Le musicien avait déjà composé des titres pour le cinéma Les Triplettes de Belleville et Peau d’ange.
Scènes de courses-poursuites haletantes, meurtres éprouvants, casting de renom, Canet avait les meilleures cartes en main. Mais il n’est pas donné à tout le monde de savoir s’en servir. Canet se révèle être un sacré réalisateur, à sa manière brutale, forte, nerveuse qui livre une œuvre impitoyable, servie. par une intrigue diabolique.
Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Publié dans Scènes Magazine No. 191