Les films de décembre 2006 - II

, par  Firouz Elisabeth PILLET, Nicolas LAMBERT, Philippe BALTZER , popularité : 9%

U, Azur et Asmar, Piccolo, Saxo et Cie :


Le film d’animation français monte aux barricades !
Depuis quelques décennies, l’hégémonie commerciale, qui tient 98% des réseaux de distribution internationaux, fait frémir les cinéphiles et les cinéastes du Vieux Continent. L’avalanche de créations hollywoodiennes inonde les marchés non seulement européens, mais aussi africains et sud-américains, seule voie d’initiation au cinéma pour ces pays tributaires de l’Oncle Sam. Quand on sait que le Festival de Ouagadougou peine à motiver les populations locales, plus accoutumées à visionner des films asiatiques au ciné-club improvisé de quartier, on comprend l’angoisse qui s’empare des créateurs européens. L’Asie n’est d’ailleurs pas en reste pour alimenter leurs craintes, les versions animées des mangas faisant fureur en Europe depuis l’invasion de Goldorak et des Pokémon.

« Azur et Asmar » de Michel Ocelot
© Collection AlloCiné

Pourtant, le mois de novembre a réjoui et rassuré plus d’un cinéphile européen terrassé d’angoisses : en effet, ce mois était bien pourvu en films d’animations pour enfants (il n’est pas interdit aux adultes de les voir !) écrits et réalisés par des créateurs bien de chez nous. Tout d’abord, le magnifique conte arabo-andalou Azur et Asmar, signé Michel Ocelot, le créateur de Kirikou. Rappelons succinctement l’histoire : élevés comme deux frères, Azur, le fils du châtelain, et Asmar, le fils de la nourrice, sont séparés brutalement. Azur, marqué par la légende de la Fée des Djins que lui racontait sa nourrice, n’aura de cesse de la retrouver, au-delà des mers. Les deux frères de lait devenus grands partent chacun à la recherche de la Fée. Bravant d’innommables dangers, poursuivant leur chemin initiatique, tant physique que spirituel, les deux jeunes hommes déjouent les embûches pour atteindre la voie de la tolérance et de l’acceptation de l’Altérité.
L’intelligence du propos, la féerie du graphisme servent à merveille ce conte atemporel qui tombe à point nommé, vu les dernières votations à Genève.
Dessinateur de livres pour enfants de longue date, Grégoire Solotareff s’est associé au talent de Serge Elissalde pour réaliser U, l’histoire d’une petite licorne (Unicorna en latin) qui vient au secours de Mona, une petite fille, princesse de son état, désespérée par la cruauté de ses parents adoptifs. Servies par les voix fort judicieusement choisies de Vahina Giocante, Isild Le Besco, la licorne prénommée U accompagne Mona qui grandit et se transforme en une jolie adolescente rêveuse et gracile, préoccupée par son aspect physique.

« U » de Serge Elissalde et Grégoire Solotareff
© Gebeka Films

Un jour débarquent dans ce pays imaginaire les membres d’une famille de bruyants et loufoques musiciens et, parmi eux, le charmeur Kulka. Cette histoire s’attache au passage souvent ingrat et difficile de l’enfance à l’adolescence, avec ses premiers émois et ses premiers chagrins, un âge où seul un ami peut comprendre nos états d’âme et recueillir nos confidences. Les deux créateurs ont pris le parti d’un graphisme traditionnel, ne recourant aux moyens modernes que pour mieux servir leur cause, comme le souligne Serge Elissalde :« Les rendus sont traditionnels, faits à la main, très picturaux, et dans un style plutôt beaux-arts que numérique ; les moyens numériques étant pris comme des procédés discrets au service de ce travail résolument artisanal. Les animations étaient dessinées au feutre-pinceau de manière à conserver un fort trait à l’encre, trait que l’on retrouve aussi dans le dessin des décors, eux-mêmes peints à la main sur papier de manière tout à fait classique. » Le résultat est une évasion onirique et intimiste, dont la tendresse et la délicatesse nous imprègnent longtemps après avoir quitté la salle ; citons aussi le naturel des dialogues, qui détonent par rapport aux habitudes du genre, en particulier les cris et dialogues bas de gamme à la Cartoon Network. Moralité : tous les dessins animés actuels devraient s’inspirer de U !
Enfin, le troisième film d’animation ranimera bien des souvenirs aux parents dans la quarantaine ou cinquantaine : Piccolo, Saxo et Cie, célèbre collection en vinyls créée en 1956 par André Popp et Jean Broussolle, pour permettre aux enfants de s’initier de manière tant ludique que didactique à la musique. Ces caractéristiques ont été soigneusement conservées pour cette adaptation (sur un scénario original de Isabelle de Catalogne et Juliette Sales) au grand écran ; il est si rare qu’une adaptation soit égale, voire supérieure, au modèle qu’il faut le souligner. Ce film, plein d’entrain et d’ingéniosité, regorgeant de clins d’œil, est signé Marco Villamizar et Eric Gutierez.

« Piccolo, Saxo et Cie » de Marco Villamizar et Eric Gutierez
© Haut et Court

Rien ne va plus sur la planète Musique depuis l’étrange disparition des trois clefs, Sol, Fa et Ut.. Toutes les familles d’instruments sont fâchées et se soupçonnent entre elles. L’ambiance délétère rime avec cacophonie : chacun joue dans son coin et plus personne ne veut entendre parler du grand orchestre. Mais lorsqu’un bois, Piccolo, devient le meilleur ami d’un cuivre, Saxo, la note Do n’en revient pas. Ils se lancent alors, avec leur complice Do, dans une grande aventure semée d’embûches et de dangers. La quête de l’harmonie n’est pas chose facile ! Dans ce royaume mort règne Le Docteur Marteau, seule innovation par rapport aux originaux. Dans un univers malicieux qui rappelle celui d’Alice au Pays des Merveilles, le propos est à la fois drôle et instructif, offrant une magnifique entrée en matière, beaucoup moins rébarbative que les traditionnels cours de solfège.
Vous voilà donc rassurés : vous n’avez aucune crainte à emmener vos chérubins au cinéma, des spectacles de haute qualité et riches en sagesse seront au rendez-vous. Enfin il persiste tout de même une crainte : assaillis par tant de niaiseries formatées « made in USA », lobotomisés par les programmes bêtifiants des chaînes télévisées, il est à redouter que vos chérubins soient déconcerter par des films si intelligents, si drôles, si délicats !
Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Borat


De Larry Charles, avec Sacha Baron Cohen, Ken Davitian. États-Unis, 2006.
Premières images : Une pellicule défectueuse, un sigle de télévision démodé à l’effigie d’un ours ; le film sent déjà bon l’humour des clichés, capable de réduire un pays à quelques idées reçues, l’ex-URSS croquée à traits grossiers. Borat Sagdiyev, journaliste de la télévision kazakh, nous présente son village, aux allures de bidonville et aux fêtes antisémites, sa sœur, une des meilleures prostituées du pays, son voisin que personne n’aime, sa mère, la quarantaine aux allures de centenaire, le violeur du village. Certes le tableau est trop gros pour rester au premier degré, mais cette basse mascarade a-t-elle un but ? C’est ce que l’on espère lorsque Borat nous apprend que pour rehausser le niveau de sa patrie, il va faire un reportage aux États-Unis, afin de prendre en exemple l’American Way of Life. Borat passe outre-Atlantique, mais reste sous la ceinture.

« Borat » de Larry Charles
© Collection AlloCiné

Ce reporter à l’anglais déstructuré est en fait la créature de Sacha Baron Cohen, comique britannique aux justes causes, qui lui prête ses traits pour soigner en quelque sorte le mal par le mal ; durant le tournage, l’acteur n’est jamais sorti de son personnage, si caricatural qu’il en dépasse les Américains victimes de sa caméra, acteurs involontaires. Ceux-ci, mis en confiance par un extrémisme plus extrême que le leur, foncent tête baissée dans des sujets aussi épineux que l’homophobie, la guerre en Irak, la misogynie, l’antisémitisme, l’humour, la conduite homicide ou la religion, révélant une face peu brillante de la bannière étoilée.
Certes les intentions sont bonnes, les vilaines pensées démasquées, mais cette tortueuse critique est malheureusement écrasée par un one-man-show scatologique aux relents de caméra cachée. Que de poils, fesses, godemichés, caca, pipi et autres masturbations non intellectuelles pour un film qui choque plus par son humour adolescent que par les tabous abordés. Borat est reçu par un des représentants de l’État ; s’il ne gesticulait pas trop, la scène pourrait devenir intéressante… mais non, avant même que la discussion soit entamée, notre Kazakh pastiche lui sort un fromage que sa femme a fait avec son lait. Plouf.
Ce qui nous en dit finalement le plus sur les États-Unis, c’est le succès qu’y remporte cette comédie, gloire on l’imagine moins due à son côté critique qu’à son assourdissant “jackassement”…
Nicolas Lambert

Le Diable s’habille en Prada


(USA 2006 1h49) de David Frankel avec Meryl Streep, Anne Hataway, Stanley Tucci.
Que dire de cette adaptation à l’écran du best-seller vipérin de Laurence Weisberger ? Tout d’abord que notre esprit de soumission aux faits nous oblige à reconnaître qu’un très large succès de box office est opposable aux modestes lignes qui vont suivre. Concédons également que l’affiche était prometteuse : un diabolique jeu de massacre dans le monde impitoyable et futile de la mode, avec sa galerie de personnages baroques et surexcités se chiffonnant comme des chiffonniers pour des chiffons, avec en prime une Meryl Streep « free style », ouaille not ?

« Le Diable s’habille en Prada » de David Frenkel avec Meryl Streep
© Twentieth Century Fox

Malheureusement, on se fiche comme de son premier « Carré Hermès » du destin de cette fade journaliste stagiaire, tyrannisée par une prêtresse de la mode mondiale, et qui finira par jeter son portable dans une fontaine de la ville de Paris (que fait Bertrand Delanöe ?) en signe de rébellion contre sa patronne et cet univers corrompu par l’argent et perverti par le pouvoir ! Presque deux heures pour résilier son contrat de mobile et voter Arlette Laguiller, c’est long !
En bon tâcheron de téléfilm, David Frankel nous inflige ce mièvre précis du « mobbing haute couture » avec la conviction et l’énergie d’un sac à main. Le résultat est ni drôle, ni romantique, bourré de pub pour des grandes marques, et à peine digne d’un sitcom pour préadolescentes.
Reste Meryl Streep en Cruella version Sex and the City, qui prend visiblement un énorme plaisir à jouer les diablesses et à lancer avec dédain le plus grand nombre de manteaux possible sur le bureau de ses collaboratrices.
Comme disait mon ami Will « C’est une histoire, pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot, et qui ne signifie rien ! »
Voilà le diable habillé pour l’hiver !
Philippe Baltzer

Scoop


de et Woody Allen, avec Scarlett Johansson, Hugh Jackman. USA / Angleterre, 2006.
Quelle métamorphose s’est opérée chez Woody Allen depuis que ce dernier a délocalisé son cinéma en Angleterre ! Il a non seulement troqué sa ville fétiche, la Grande Pomme, pour Londres, mais aussi le jazz pour la musique classique. Il en résulte une véritable cure de jouvence pour le cinéaste qui avait commencé à faiblir ces dernières années. Depuis son précédent film tourné en Angleterre, Match Point, Woody Allen a perdu 30 ans en une réalisation. L’esprit est vif, les répliques plus savoureuses que jamais, et Woody a à nouveau recouru aux charmes de sa nouvelle égérie, Scarlett Johansson. Avec Scoop, le maître new-yorkais du cinéma contemporain signe une comédie sophistiquée, spirituelle, très drôle, avec quelques moments d’une tonalité plus noire.
Scoop entraîne les spectateurs dans l’enquête du célèbre journaliste d’investigation Joe Strombel, consacrée au "Tueur au Tarot" de Londres, enquête qui tourne court quand il meurt de façon aussi soudaine qu’inexplicable. Mais rien, pas même la mort, ne peut arrêter Jo qui, à peine arrivé au purgatoire, décide de transmettre ses toutes dernières informations à la plus charmante des étudiantes en journalisme : Sondra Pransky, une Américaine de passage à Londres, qui entend le fantôme de Joe s’adresser à elle durant un numéro de magie de l’Américain Splendini, alias Sid Waterman. Bouleversée et folle de joie à l’idée d’avoir déniché le scoop du siècle, l’effervescente créature se lance avec Sid dans une enquête échevelée, qui les mène droit au fringant aristocrate et politicien Peter Lyman, un gentleman issu de la haute société londonienne et play-boy insoupçonnable. Sondra se laisse séduire par ce jeune homme avenant et courtois en dépit de troublants indices semblant désigner le beau Peter comme le "Tueur au Tarot", le Jack l’Eventreur contemporain.
Dans Scoop, les fervents admirateurs de Woody Allen retrouveront avec bonheur le parfum de certaines de ses anciennes comédies. Ce film partage avec Match Point plusieurs traits communs : le lieu, Londres ; la musique : classique ; une actrice, Scarlett Johansson. Auparavant, le réalisateur n’avait jamais posé sa caméra loin de Manhattan, excepté pour les quelques scènes tournées à Paris et en Italie qui figurent dans Tout le monde dit I love you. Après Scoop, l’Américain a enchaîné avec un troisième film londonien, interprété par Colin Farrell et Ewan McGregor, de quoi réjouir son inconditionnel public.

« Scoop » de Woody Allen, avec Scarlett Johansson et Hugh Jackman
© TFM Distribution

Avec Scoop, le cinéaste propose une sorte de double inversé de son fameux Match Point de l’an dernier. Une comédie dans laquelle il joue et reprend certains motifs anglais sur un mode nettement plus léger. Le maître de la psychanalyse cinématographique a donc regroupé les mêmes ingrédients, en changeant de registre, passant d’un registre grave à la comédie ; moralité : même si la gravité de Match Point semblait plus convenir à un Allen vieillissant, il reste très convaincant sur un mode plus léger. La délocalisation de ses films permet au cinéaste de multiplier les clichés britanniques. Woody Allen abandonne, enfin, son personnage de Schlemiel œdipien, pour instaurer une relation père-fille des plus ambiguës avec une Scarlett Johansson d’excellente composition et qui n’hésite pas à endosser le rôle de la fille un peu facile, et naïve.
A l’heure où l’humour des Inconnus est déjà pièce d’anthologie, où les répliques cyniques version Canal+ sont devenues monnaie courante, où le Muppet Show ressuscite, les diatribes de Allen doivent laisser la jeune génération indifférente, voir perplexe. Mais pour les plus de quarante ans, le retour de Woody Allen au sommet de sa forme est un pur bonheur. Il faut avouer que le cinéaste a gagné en verve et dynamisme sans, pour autant, perdre de son traditionnel égocentrisme ; il se réserve les meilleures répliques, dont une qui s’applique à merveille au personnage, tant à la scène qu’à la ville, lorsqu’il avoue être « né dans la croyance juive, mais converti depuis au narcissisme », le tout déclamé avec son accent de Juif de Brooklyn jouant les magnats du pétrole texan, cocasse à souhait !
Ce coup de maître réussi pour un cinéaste que l’on croyait en bout de course laisse augurer d’un troisième volet londonien tout aussi malicieux et palpitant !

Firouz-Elisabeth Houchi-Pillet

Publié dans Scènes Magazine no. 191