Annecy et Annemassse : Jean-Claude Gallota

, par  Bertrand TAPPOLET , popularité : 12%

L’art du chorégraphe Jean-Claude Gallotta, figure emblématique de la danse hexagonale dans les années 80 et directeur du Centre chorégraphique national de Grenoble, tient dans cette manière unique et singulière d’émouvoir en finesse à travers la trame gestuelle d’un corps versatile saisi comme en état d’urgence, proche de la vie.

A cent lieues de toute spectacularisation et jeux d’artifices, Des gens qui dansent est la dernière partie d’un ensemble axé sur la mémoire et la coexistence des générations, comprenant deux autres pièces : 99 duos (2002) et Trois générations (2004). Cette dernière présentait trois âges différents exécutant des variations identiques, subtile manière d’interroger le mouvement dans ce qu’il creuse au cœur des corps, dépose et travaille face au temps qui passe. Trois groupes de danseurs à plusieurs étapes de l’existence, 8, 30 et 60 ans, alors que souvent les interprètes sont sommés de se retirer tôt de la scène. Quand trop souvent le consommateur-spectateur est incapable de concevoir l’origine de ce qu’il consomme, de comprendre ce qui a présidé à sa création, Gallotta, lui, s’attache à des gestes décalés de nos travaux et de nos jours. Recevoir et transmettre nécessitent moins ici que l’on cherche, mais que l’on perçoive et que l’on renvoie. « Il suffit d’enfoncer la touche au bon moment », disait Bach.
Tels de simples badauds, des personnages croisent leurs trajectoires sur le plateau, faisant virevolter le trivial et le lyrique au fil d’histoires minuscules, d’éclats d’un vécu jubilatoire ou naufragé. Vêtus comme au quotidien, les onze interprètes chevillent la danse à leur corps, ici avec une étonnante souplesse, là avec plus de raideur. Un trio masculin vrille son désir dans les parages des voies ouvertes par une blonde hiératique aux gestes doucement sémaphoriques avec ce lâcher prise du corps de la plus belle eau.

Vie dansée
« Des Gens qui dansent se présente comme une succession de plans rapprochés, explique Gallotta. Aux trois générations présentées séparément succède un groupe plus indistinct de danseurs, jeunes et moins jeunes, ensembles sur la scène, réunis en une sorte de choeur. Un choeur, ou si l’on préfère un concentré d’humanité. Ou encore, tout simplement, une famille. » Un être surgissant de nulle part et allant on ne sait où, un chaperon rouge, des amants sur un pont, une danseuse juchée sur des talons pic à glace et un chorégraphe avec sa silhouette de guingois, ce côté à la fois vibrionnant et gêné d’être posé là, dans l’obligation de performer, de délier du spectacle au geste carré. Doutes et pensées intimes s’enchaînent. Au micro et coiffé d’un bonnet, il lâche : « Je veux dire quelque chose, je voudrais dire quelque chose, je dois faire quelque chose, peut-être inventer une petite danse… ». Car nous voici penchés non seulement sur une fenêtre ouverte sur nos passages, belles radiographies de nos vies. Mais aussi sur la préparation du spectacle. « On y voit aussi le chorégraphe se questionner sur le « comment faire ? », façon de parler de la puissance et de l’impuissance de celui qui fait acte de création, relève Gallotta. Non pas par artifice de construction mais pour renvoyer à cette inquiétude latente, partagée par beaucoup je crois, à chaque nouveau spectacle : sais-je encore chorégraphier ? Mais comment je fais d’habitude ? Ai-je seulement des habitudes en la matière ? Une façon également de ne pas se laisser griser par son savoir-faire. »

Des gens qui dansent. Gallotta © Guy Delahaye

De façon explicite ou désordonnée, chaque personnage se débat avec son passé, fouille sa mémoire, essaie de reconstituer le puzzle de son identité. Mais qui sont-ils ? Les fantômes de l’un d’entre eux ? Ou leur propre fantôme. Parfois douloureux et salvateur, le rire se confond à l’émotion. Raconter ce trouble, ce vertige devant le passé que l’on voudrait effacer, mais qui ressurgit parfois malgré tout, retranscrire scéniquement les méandres du souvenir, voilà l’une des pertinentes dimensions de ces brèves chroniques de corps. Façon aussi pour Gallotta d’interroger la persistance mémorielle et l’historicité de ses propres compositions chorégraphiques, en réactivant, samplant et remixant des séquences d’autres de ses opus, tels Ulysse ou Nosferatu.
La création travaille sur le relais entre les voies d’expression. Au geste tantôt défaillant se substitue maintenant la parole qui s’étiole lentement dans le même temps où elle se dit, laissant l’expression à la partition musicale. Les pas de ces danseurs forment un tuilage sonore qui souligne le collage-montage de ces histoires cristallisant de petits riens. Sur écran, l’image mouvante de l’écrivain new-yorkais Henri Miller et auteur du « Sourire au pied de l’échelle » en phase terminale. Et l’on se souvient de sa prose fluide et impulsive, à l’image du phrasé gallottien, de ses écrits capables de passer de la fureur digne d’un Céline au lyrisme symbolique et à la rêverie surréelle. « Je suis en train de mourir et je suis vivant jusqu’au bout », souffle-t-il. Il y a sans doute quelques échos dans la démarche de Gallotta de ce poète et voyant qui toute sa vie a poursuivi sa quête mythique du sens et de la vérité de l’être dans l’infinité de l’expérience. « J’aimerais faire en sorte que la scène soit autre chose, une sorte de poche de résistance, où on essaie d’y voir clair, avec les armes - les corps - dont on dispose : un peu d’espace, un peu de pensée, un peu de poésie », suggère encore Gallotta. Miller aurait apprécié, lui pour qui l’homme avait perdu le sens du mystérieux, le secret de ses propres forces, et la gamme de ses possibilités, qui est presque infinie, réduite a une marge étroite.

Bertrand Tappolet

Bonlieu-Annecy. Mardi 27 février. Rés. : 0033 450 33 44 11
Château Rouge-Annemasse. Vendredi 9 février à 20h30. Rés. : 0033 450 33 44 11

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