Genève, BFM : Ballet du Grand Théâtre

, par  Bertrand TAPPOLET , popularité : 12%

Au BFM, trois chorégraphes très inspirés, Ken Ossola, Michel Kelemnis et Sidi Larbi Cherkaoui mettent en valeur les danseurs du Ballet du Grand Théâtre.

Part d’ombre
En création mondiale, Ken Ossola, un grand habitué des réalisations du Ballet Junior, offre sa première œuvre pour un corps de ballet et sur grand plateau. C’est Ombre fragile. Pièce interprétée sur un quatuor à cordes de Schubert notamment. Par de suaves changements de tonalités, il sut exhaler le paradoxe des sentiments : une joie cruellement éphémère face à une inexorable tristesse, bonheur fugace mais malheur tenace. « Au départ, une composition de Gavin Bryars. Son titre, The Last Day, m’a fait penser aux derniers jours de Pompéi et à ces images saisissantes de corps surpris dans leur prostration, moulés dans la pierre pour l’éternité, souligne Ossola. Ces vestiges, ces êtres pétrifiés, même sans âme, dégagent une émotion indicible. Dans ces corps immobiles, à travers leur position, on peut lire l’état émotionnel d’une personne morte il y a plusieurs millénaires. Cela m’a conduit à l’idée d’une image furtive. Et au titre de la pièce : Ombre fragile », explique le chorégraphe.
Et Ossola de travailler une danse anguleuse évoquant les contours architecturaux de la ville prise dans une gangue cendrée, Pompéi. La rigidité de la structure d’ensemble n’empêche pas, aux yeux de l’artiste, l’affirmation d’une choralité plus coulée sous la forme d’une masse humaine en mouvement. Il est l’un des chantres des contrastes rythmiques, un déployé d’une médusante lenteur incisé par une greffe des gestes plus rapides. Les mouvements qui en surgissent dessinent de fugitives entrevisions qu’un Michaux n’aurait sans doute pas reniées. La scène ne serait-elle pas alors un lieu de pure sensorialité où flottent les fantômes et où naissent tous les envoûtements ?

« Ombre fragile », chorégraphie Ken Ossola. Au premier plan : Yanni Yin et Prince Credell.
Photo de répétition GTG / Isabelle Meister

Clarté
Fluidité, limpidité et sensibilité se disputent la danse du Français Michel Kelemnis, perpétuelle interrogation des correspondances polysémiques entre musique et mouvement. Image recréé pour un quatuor était à l’origine un duo échappant sans cesse au définitif et aux symétries convenues, préférant cultiver l’ambiguïté des signes et la polarité des sens. En dessinant de sublimes figures de passeurs, Kelemnis organise une structure de pure mouvance, au cœur de laquelle l’amour, la fraternité, la douceur ouatée des gestes se cherchent, s’échangent, se consument, glissent de l’un à l’autre. De facture apparemment néo classique, le canevas chorégraphique suit en vérité les trajectoires pulsionnelles : souvent contenu et majestueux, soudain brusque et affolé, comme pour scander la perte, la révolte, parfois fragile et syncopée, toujours empreint d’une grâce et d’une subtilité rares. Limpide et profond, souple et tragique, d’une beauté aussi évidente que mystérieuse, Image est une œuvre qui embrase de façon permanente le champ chorégraphique. L’artiste a choisi Debussy comme viatique sonore. Ses compositions distillent un envoûtement mystérieux tout en visant, comme les opus de Kelemnis, à faire éprouver des sensations particulières en traduisant en musique des images et des impressions précises.

Métissage dansé
Enfant esseulé, Sidi Labri Cherkaoui aimait se faire copiste, reproduisant les œuvres de maîtres flamands et fréquentant l’école coranique. Le chorégraphe brasse les langues chorégraphiques avec une prédilection pour le hip hop, le ballet jazz, la danse moderne, et les références à diverses danses traditionnelles.
Créée en 2005, Loin se déploie sur les Sonates du Rosaire pour violon et basse continue aux effets sonores étranges dues à l’Allemand Franz Biber, compositeur baroque du XVIIe siècle. A l’instar des opus de Cherkaoui, il n’est pas aisé de cerner cette musique. Mystérieuse et méditative, contemplative et poétique, imaginative et visionnaire, elle est tout à la fois. Austère et déroutante, elle est pleine d’inventivité. Sur scène, comme en contrepoint, se cisèle un tuilage de bras et un sidérant battement de mains ailées avant que la pièce ne se scelle sur une tour de Babel de danseurs dressés les uns sur les autres, tumulus de chair conjuguant fragilité et plasticité. De l’éloge d’une caresse, on échoue à des témoignages en choralité de danseurs alors que tous sont déployés en front de scène. Des voix ironiques sur une tournée en Chine qui comme il se doit est saturée d’effluves nauséeuses et d’insectes grouillants.
Toute la chorégraphie du maître flamand d’origine marocaine repose sur cette éblouissante faculté à basculer, en un froissement de corps, de la plus grande esthétique orientaliste à l’obscurité des ténèbres. Témoin ce moment suspendu et virtuose où deux corps inertes de supposés noyés sont portés, trainés, retournés et manipulés par un danseur – montreur de figures dans une chorégraphie post-mortem de la plus troublante eau. Puissance magnétique, retenue bouleversante, sensibilité de tous les instants : Loin est une belle proposition chorégraphique qui simultanément porte à incandescence les figures de style du maître et en renouvelle le trouble et le mystère à chaque seconde. Sa danse, étrange équation de la lumière et de la nuit, du médiéval et des arts martiaux, demeure l’un des plus fascinants témoignages qui soit d’une possible fusion entre la glace et la grâce : un miroir sans tain où l’on n’a sans doute pas fini de plonger.

Bertrand Tappolet

BFM, Du 23 au 30 novembre.
Rés. : 022 418 31 30

Voir en ligne : Ballet du Grand Théâtre

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