Bâle : Konrad Witz & Francis Alÿs

, par  Régine KOPP , popularité : 10%

C’est un événement unique, préparé de longue date, que le musée des Beaux-Arts de Bâle a mis sur pied, en rendant hommage à Konrad Witz (env. 1400-1447) et à son héritage pictural.

Un artiste qui joue dans la peinture rhénane du XV° siècle, le même rôle que Van Eyck dans les Flandres et dont le Retable de l’Agneau mystique (1432) peut être considéré comme le pendant du Retable du Miroir du Salut (vers 1435). Cette œuvre célèbre, au centre de l’exposition, est composée de dix-huit panneaux dont neuf, restaurés à l’occasion de cette exposition, sont en possession du musée de Bâle.

Une œuvre clef
Que Konrad Witz s’installe en 1434 à Bâle, s’explique très certainement par la délocalisation du Concile de l’église catholique dans cette ville en 1431, qui attire alors des banquiers mais aussi une intelligentsia internationale. Bien sûr beaucoup d’œuvres ont été détruites, d’autres disséminées aux quatre coins de la planète, et les documents d’archives sont rares. Et malgré les quatre-vingt-dix prêts, le commissaire Bodo Brinkmann regrette sans aucun doute que les tableaux du Retable (1444) de la cathédrale Saint-Pierre de Genève, La Pêche miraculeuse et la Délivrance de Saint-Pierre ne figurent dans cette présentation que sous forme de reproductions grandeur nature. Car cette pêche miraculeuse, située non pas dans un paysage imaginaire mais dans un paysage fidèle à la réalité, celui de la rade de Genève avec pour arrière-plan le Mont-Blanc, fait de ce tableau le premier paysage réaliste de la peinture occidentale. C’est aussi la seule œuvre datée et signée de la main de Witz, ce qui fait que cette œuvre occupe une position clef. C’est avec quelques fragments de peinture murale, provenant de la danse des Morts, peinte durant le Concile, sur le mur du cimetière de l’église des Prêcheurs, mais aujourd’hui disparue, que le visiteur est accueilli : portraits de femme noble, de duchesse, de cardinal, tous ont une présence corporelle, qui témoigne d’emblée du talent exceptionnel de l’artiste.

Un maître du clair-obscur
Avec son Retable du Miroir du Salut, Konrad Witz dénote l’influence qu’ont eue sur son art les primitifs flamands. Ne pouvant peindre que des sujets bibliques, l’artiste illumine les vêtements de Saint-Augustin, de l’Ange de l’Annonciation, de Saint-Barthélémy par une palette de couleurs éclatantes, mais crée aussi l’illusion de la matière, donnant aux drapés de velours ou aux brocards une sensualité étonnante. L’artiste innove également dans les effets de clair-obscur et l’étude des ombres mais comme nous l’avons déjà signalé plus haut pour la Pêche miraculeuse, il est passé maître dans le rendu de la profondeur et l’intégration du paysage et de la vie quotidienne. A ce titre, Le Saint-Christophe (1435/45), pièce maîtresse du musée de Bâle, est exemplaire. S’il meurt prématurément en 1447, ses innovations seront reprises par de nombreux artistes, marqués par une touche plus grossière, moins noble et raffinée que celle du Maître. L’artiste qui a peint la peinture murale (Epitaphe de Philibert de Monthouz) de l’église dominicaine Saint-Maurice à Annecy, représentée dans l’exposition par une reproduction, montre une forte influence witzienne, dans les jeux d’ombres des moulures. De même l’auteur du Retable de Feldbach, issu du couvent cistercien de Feldbach, a puisé chez Witz son goût insatiable de la vraisemblance. Des épigones qui même s’ils ont assimilé les leçons du Maître, ne créent pas de chefs d’œuvre. A défaut de se procurer l’épais et très exhaustif catalogue, destiné davantage à un public plus spécialisé, le visiteur dispose d’un fascicule explicatif en français, indispensable à sa visite.

Schaulager/ Musée Historique (Haus zum Kirschgarten)
Généralement, le Schaulager présente son exposition annuelle dans ses murs. En l’absence de direction artistique, c’est le responsable de la communication, qui rappelle que ce n’est là, en aucun cas, une obligation. De même, ce n’est pas une priorité pour cette institution de monter une exposition annuelle, et de nous annoncer dans la foulée, que l’année 2012 sera une année de vaches maigres. L’exposition organisée cette année n’est pas dédiée directement à l’œuvre d’un artiste. C’est un nouveau concept, vraisemblablement voulu et développé par la propriétaire des lieux, Maya Oeri, une des collectionneuses d’art contemporain les plus actives et qui contribue par le biais de la Fondation Emmanuel Hoffmann à enrichir sa collection. Elle a demandé à l’artiste d’origine belge Francis Alÿs, qui vit depuis 1986 à Mexico, et auquel le Schaulager avait déjà consacré une exposition en 2006, de présenter sa collection de plus de 370 portraits de Sainte Fabiola. Il était essentiel pour son projet que l’artiste trouve le lieu adéquat.

Après avoir présenté sa collection à l’Hispanic Society of America à New York en 2007, puis à la National Portrait Gallery de Londres en 2009, c’est donc Bâle, qui a été choisi et plus particulièrement une des dépendances du musée Historique, le musée Kirschgraben, un hôtel particulier bâlois, qui raconte l’art de vivre de la bourgeoisie locale, par ses meubles, ses peintures et ses objets. Un environnement de bourgeoisie protestante dans lequel Francis Alÿs a tout de suite compris comment intervenir. C’est à un vrai jeu de pistes qu’il nous convie sur les trois étages de la maison, nous incitant à ouvrir l’œil pour découvrir ses saintes Fabiola, dans les exécutions les plus diverses, allant du portrait pieux de facture classique à celui le plus kitsch ou le plus naïf. Un jeu qui peut inviter les uns à l’inspiration, suggère-t-il, les autres à l’irritation. Son intervention est une incitation à nous faire réfléchir sur l’essence et le sens d’une collection, mais aussi chercher à faire dialoguer la tradition avec la modernité. Pour un musée en perte de vitesse et où les visiteurs se font rares, cette idée originale de faire intervenir un artiste contemporain, est une aubaine. Il n’y a qu’à espérer que les visiteurs s’amusent autant que l’artiste lui-même !

Régine Kopp

Konrad Witz au Musée des Beaux-arts. Jusqu’au 3 juillet 2011.
http://www.kunstmuseumbasel.ch/

Francis Alÿs au Schaulager. Jusqu’au 28 août 2011
http://www.schaulager.org

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