Genève, Galerie Patrick Cramer : Kira Weber

, par  Laurent CENNAMO , popularité : 14%

Jusqu’au 21 décembre, la galerie Patrick Cramer expose une belle sélection d’huiles et de pastels de l’artiste suisse Kira Weber (née à Genève en 1948). Une œuvre surprenante, envoûtante, qui oscille constamment entre classicisme et regard hyper-contemporain sur les choses ; une sorte de « réalisme magique » dans lequel les objets du quotidien (fleurs et fruits, nappes,
vêtements) acquièrent une présence singulière.

Cette exposition fait l’objet d’une publication aux éditions Patrick Cramer, Kira Weber, huiles 1994-2007 (212 pages, 177 illustrations en couleurs ; introduction de Sebastian Goeepert).

Maîtrise
Difficile d’imaginer une œuvre en apparence plus à contre-courant que celle de Kira Weber. Comme l’écrit Sebastian Goeepert dans son introduction au catalogue : « Kira Weber peint avec esthétique et réalisme à une époque post-moderne dans laquelle le découpage, le morcellement ou même l’abolition de la réalité font déjà partie de l’histoire ». Dans ses toiles, Kira Weber se concentre sur des objets du quotidien, en nombre relativement restreint : fleurs et fruits, vases, bols, théières, nappes, vêtements, etc. A la vue de ces huiles et de ces pastels, des noms de grands peintres du passé viennent presque instantanément à l’esprit du spectateur : Vermeer, Chardin, Liotard - pour sa maîtrise de la technique du pastel -, Cézanne, Anker, Fantin-Latour notamment. Sa maîtrise de la technique de l’huile est impressionnante.

Grand format
Ceci ne doit pas faire oublier que le regard que porte Kira Weber sur ces objets du quotidien est profondément et essentiellement contemporain. La première chose qui frappe est le très grand format de ces toiles (150x100cm, 160x130cm, 150x150cm), qui s’oppose à la tradition miniaturiste, intimiste de la nature morte à travers les siècles. A pareille échelle, les fruits ou les légumes représentés prennent un caractère irréel, fascinant (ou faudrait-il dire médusant ?).
La présentation frontale de ces objets du quotidien, qui plus est baignés dans une lumière rasante, fouillant à fond les matières et accentuant les reliefs, vient confirmer cette impression d’étrangeté. Les objets sont vus tantôt d’extrêmement près (on pense naturellement au zoom en photographie), tantôt à distance, dans une mise en scène très rigoureuse qui n’est pas sans rappeler les constructions géométriques de la peinture abstraite. De cette alternance entre vision proche et vision à distance naît une tension vis-à-vis de l’objet représenté, une « inquiétude » très contemporaine. Il y a de l’urgence dans ce regard concentré à l’extrême, soucieux de fixer jusqu’au plus infime détail, comme si ces objets étaient obscurément menacés de disparition. Le vide n’est pas absent de ces grandes toiles, et certaine chute vertigineuse de drap dans l’ombre rouge ou violette n’est pas sans faire penser, paradoxalement, à l’œuvre - par ailleurs infiniment plus tourmentée - d’un Francis Bacon.

Austérité, richesse
La froideur apparente de ces toiles est toujours compensée par un goût très prononcé pour la matière picturale et ses accidents (c’est en cela que Kira Weber prend nettement ses distances avec la peinture hyperréaliste des années 60). L’artiste, on le voit, se méfie des formes trop nettes et tranchantes, elle aime que les lignes passent constamment d’un état à l’autre, qu’elles troublent et enrichissent l’image en se fondant.
Une caractéristique surprenante dans cette œuvre est l’alternance - ou l’ambivalence - entre « richesse » et « pauvreté ». Les objets et les matières représentées sont tantôt précieuses et délicates, jouant sur de subtils effets de transparence, tantôt bruts, presque frustes. Les nappes brodées de motifs floraux alternent avec des nappes à carreaux bleu et blanc, voire avec de simples toiles cirées ; les oignons et les pommes de terre cabossées avec des bouquets de fleurs d’une extrême délicatesse et richesse de coloris. Les vases en cristal ou en porcelaine peinte côtoient (rarement dans la même toile) les brocs en terre cuite, les « théières en laiton » ou les « bidons à lait ».
Une toile comme La table bleue (2007) présentée dans l’exposition est un véritable feu d’artifice de motifs floraux et de couleurs vives, jusqu’à la saturation. En contraste, la série intitulée Les pommes de terre (2006) apparaît beaucoup plus sombre et austère, presque ascétique. La série intitulée Le manteau ouzbek montrant sur des toiles de grand format un manteau suspendu à une chaise est caractéristique selon nous de ce contraste entre un côté terne, un peu éteint (l’extérieur du manteau à rayures brunes et jaunes) et un revers déployant tous les fastes colorés de l’Orient.

Laurent Cennamo

Galerie Patrick Cramer
13, rue de Chantepoulet
Tél 004122 732 54 32
www.cramer.ch

Voir en ligne : Galerie Patrick Cramer

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