Lausanne : Art brut fribourgeois

, par  Françoise-Hélène BROU , popularité : 8%

La Collection de l’art Brut présente des œuvres récemment découvertes de créateurs fribourgeois dont la plupart n’ont jamais été exposées. Un ensemble de quelque cent trente œuvres d’une vingtaine d’auteurs ainsi qu’une série d’objets relevant de la tradition religieuse et populaire mettent en évidence la richesse créative de ces artistes marginaux tout en soulignant les filiations que cette production entretient avec la singularité du patrimoine culturel local.

La notion d’art brut s’impose comme une nouvelle catégorie d’expression artistique autour des années 1945. C’est l’artiste français Jean Dubuffet qui a défini les caractéristiques de cette production : « Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fonds et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. » (Jean Dubuffet, L’Art brut préféré aux arts culturels, 1949).
Découvreur et théoricien de l’art brut, Jean Dubuffet a également été à l’origine de la fondation de la Collection de l’Art Brut de Lausanne en 1976. Le musée compte aujourd’hui près de 35.000 pièces et accueille un public croissant en provenance du monde entier.

Abondante production
L’exposition consacrée à l’Art brut fribourgeois montre que ce canton suisse a généré une production particulièrement riche et abondante de cette forme d’expression tenue cependant dans la clandestinité et l’indifférence pendant de nombreuses années. Grâce à de nouvelles études, on sait aujourd’hui que le contexte historique, géographique, social et politique fribourgeois a constitué un terreau favorable à l’éclosion de créations stimulantes et audacieuses interpellant les normes et limites socio-culturelles. Alors que la Suisse du 19e siècle connaît un essor économique et industriel important, les autorités et institutions fribourgeoises maintiennent le canton dans un conservatisme archaïque : « Pendant de nombreuses décennies, le canton reste donc essentiellement rural et relativement autarcique, avec un revenu par habitant nettement inférieur à la moyenne nationale. Les voies de communication et de déplacement (…) se développent tardivement, contraignant la population à l’immobilisme et favorisant une attitude de repli. » (Catalogue de l’exposition : Art Brut Fribourgeois, Collection de l’Art Brut, Editions La Sarine, Fribourg, 2008, p.16).
A cette pression conservatrice s’ajoute la présence hégémonique du catholicisme, qui entretient la collectivité dans un carcan de peurs, que les innombrables manifestations et cérémonies religieuses encadrent tout au long de la vie des fidèles. La religion déborde largement de son cadre pour envahir l’espace public et domestique qui se peuple d’objets pieux ou à caractère votif : croix, reliquaires, gisants, ex-voto, portraits funéraires, bannières, reposoirs, images ou statuettes de saints. Les arts du sacré se mêlent progressivement au registre profane des arts populaires tels les poyas et autres décors gravés ou peints sur les façades des fermes, les manifestations de la Bénichon, les montées à l’alpage ou désalpe, pour engendrer une expression imaginaire et symbolique débridée : « Ce huis clos très spécifique, où l’énergie centripète se développait à circuit fermé, s’est révélé propice au déclanchement de créations d’art brut, visionnaires et délirantes » (op.cit, p. 21).

Artistes du silence
On découvre notamment les sculptures en haut-relief de Marc Moret, composées de toutes sortes de matériaux ayant appartenu à sa mère, son père, son grand-père, d’ustensiles récupérés dans l’environnement de la ferme où il vit seul. Ces accumulations d’objets tordus, broyés, pilés, puis englués dans des colles de sa fabrication, s’apparentent à des reliquaires figeant pulsions et souvenirs en un magma organique. Les lettres asilaires de Gaspard Corpataux écrites entre 1903 et 1916, alors que cet ancien avocat fribourgeois était interné à l’asile psychiatrique cantonal de Marsens, dévoilent un corpus épistolaire rédigé à l’encre de Chine sur du papier d’écolier ou administratif. Ces textes présentent non seulement d’inouïes qualités calligraphiques, mais expriment aussi une poétique de l’enfermement, un langage en crise très finement analysé dans le catalogue de l’exposition par les linguistes Jean-Michel Adam et Vincent Capt. On mentionnera, toujours dans le registre épistolaire, la correspondance d’Eugénie Nogarède qui se développe sur de longs rouleaux calligraphiés et décorés de collages dont certains pouvant atteindre plus de trois mètres. Les « lettres chargées » de Justine Python, écriture du débordement et de la saturation, dessinent un maillage serré de signes sismographiques et inextricables. Enfin les dessins et peintures de Gaston Savoy revisitent le motif de la poya dans une énonciation graphique sérielle, faisant défiler des cortèges animaliers rappelant l’iconographie biblique de l’Arche de Noé.
Inspirées des arts religieux et populaires ou de pratiques professionnelles, les créations d’art brut fribourgeois sont réalisées dans l’isolement d’une ferme, derrière les murs de l’asile psychiatrique ou d’un home pour personnes âgées. De manière totalement autodidacte et n’aspirant à aucune reconnaissance officielle, ces artistes du silence ont construit des univers oniriques et poétiques compensatoires. Leur désir intense de communication s’est pourtant brisé sur le double écueil de l’effacement du spectateur ou du lecteur. Les œuvres ont été créées sans souci de transmission à quiconque et, dans le cas des correspondances, les lettres ne sont jamais parvenues à leurs destinataires réels ou imaginaires, car interceptées par les autorités de l’établissement. Il est émouvant que l’énergie inventive déployée à construire ces mondes de substitution délivre enfin ses messages, à titre posthume pour la plupart, un peu comme « ces étoiles dont la lumière nous parvient bien après qu’elles se sont éteintes ». (Michel Thévoz, op. cit., p.71)

Françoise-Hélène Brou

« Art Brut fribourgeois ». Collection de l’Art Brut, Avenue des Bergières 11, Lausanne. Jusqu’au 27 septembre 2009 / www.artbrut.ch

Voir en ligne : Collection de l’art brut, Lausanne

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