Lausanne : Changement dans la continuité

, par  Sophie EIGENMANN , popularité : 19%

Premier musée entièrement dédié à la photographie, le Musée de l’Elysée
a fêté ses 25 ans l’année dernière. Rencontre avec son directeur, Sam Stourdzé, qui est venu de France pour prendre les rênes de l’institution lausannoise en mai 2010.

Un an déjà que vous êtes le directeur du Musée de l’Élysée, comment cela se passe -t-il ?
Si je ne m’imaginais pas être un jour fonctionnaire de l’État de Vaud, cela me fait très plaisir d’être à la tête d’un grand musée de la photographie. L’accueil de l’équipe, de l’administration et du public, m’enchante. Je sens que c’est possible ici de bien faire les choses en toute liberté. Je ne suis pas là pour faire la révolution car la maison est en parfait état de marche. Je propose plutôt un changement dans la continuité.

Quel est votre mode de travail ?
Avec l’équipe, nous avons mis en place un programme en cinq axes prioritaires : Les expositions sont d’abord notre raison d’être.
Valoriser et enrichir notre collection de 100’000 photographies est le deuxième point. Nous avons un exemple de cet engagement avec l’exposition Steiner et l’annonce de l‘arrivée du Fonds Chaplin dans notre collection.
En troisième point, la photographie s’expose mais elle s’imprime aussi. Je veux qu’on continue à publier des livres qui représentent l’identité spécifique des projets menés par le musée. Dès le mois de juin, on va également lancer un semestriel, un magazine pensé comme une plate-forme réunissant des compétences internationales centrées sur les approches obsessionnelles tant des photographes que des commissaires et des collectionneurs. C’est une manière d’aborder la photographie à travers la question des séries plus qu’à travers la belle image. Cela va s’appeler « Else » comme la photographie autrement, comme what else et comme Élysée sans y et é.
La pédagogie et l’enseignement de la photographie sont également des priorités. Avec le programme L’école du regard, la lecture de l’image s’enseigne et, si les écoles viennent, le Musée va aussi à leur rencontre. Des structures souples sont en train d’être imaginées pour que les élèves montent leur propre petit module d’exposition et réalisent leur sélection d’images. Ces apprentis rédacteurs en chef auront ainsi la possibilité de créer une mini expo ou une mini publication.
Le net et les nouveaux médias représentent le dernier axe prioritaire, une problématique tant contemporaine que culturelle qui concerne beaucoup les artistes donc également le Musée.

Sam Stourdzé
© Regis Colombo

Quels sont les enjeux de la photographie aujourd’hui ?
Il y a véritablement eu une mutation dans l’approche de la photographie. A la création du Musée, il y a 25 ans, l’enjeu était d’affirmer la photographie comme une forme d’art et qu’elle puisse exister au sein d’un musée. L’Élysée est le premier musée exclusivement dédié à la photographie. Il est dès le départ militant, à savoir que c’est un musée pour la photographie et non pas de la photographie. Aujourd’hui, tout a changé, la photographie est partout. Les expositions ont une approche transdisciplinaire et construisent une histoire culturelle de l’image. Dans une société d’images, notre mission est de faire des expositions et de participer au débat en étant un lieu de production de sens capable de fournir des éléments de réponse et des pistes de réflexion.

Travaillez-vous en réseau ?
Notre ambition est d’être un pôle d’excellence dans chacun des cinq axes cités précédemment et cela passe par un travail en réseau, en lien avec les écoles d’art, avec l’EPFL, avec la Cinémathèque. Toutes ces institutions ont un intérêt pour l’image, la photographie, la vidéo et le cinéma. Après s’être battu pour faire entrer la photographie au musée, on a maintenant envie de faire sortir les images, d’ouvrir d’autres champs.

Recevez-vous beaucoup de demandes de prêt ?
On prête beaucoup de photographies. Entre une quinzaine d’expositions qui tourne et les prêts spécifiques, on arrive à un gros millier d’images qui sont montrées à l’extérieur du musée. Les expositions sont un point essentiel et amènent 80’000 visiteurs dans nos locaux chaque année. Pour se développer, on fait venir un nouveau public à Lausanne mais nos expositions à l’étranger nous assurent aussi une belle réputation internationale et nous permettent d’atteindre une fréquentation de 500’000 visiteurs. Par exemple, l’exposition Controverses a été un gros succès à la Bibliothèque nationale. Nos expositions sont présentes en Europe, aux États-Unis et un peu en Asie.

Comment gérez-vous vos collections ?
Ces dernières années, le marché de la photographie a explosé. Nous sommes quelque part victimes de notre succès. Aujourd’hui, il est par exemple impossible de construire une collection. Notre budget d’acquisition étant modeste, il ne nous permet pas d’acheter ce qu’on veut. On a donc pris le temps de mettre en place une vision et on a fait un double pari : on consacre une partie du budget à des photographes émergents dont on croit au travail et on fait un gros travail sur les conditions d’accueil des photos. On est donc à la pointe de la recherche en terme de conservation, ce qui séduit un certain nombre de fondations et de photographes. Après les 10’000 photos du Fonds Chaplin, on est en pourparlers pour 150 photos de Gilles Caron et pour le Fonds Marcel Imsand. Le fait que le Fonds Chaplin nous soit confié est la preuve que la gestion des collections est bonne. C’est aussi le point de départ d’un gros travail sur la pédagogie car le travail de Chaplin ouvre des thématiques comme l’homme et la machine ou les régimes autoritaires. C’est une porte d’entrée à la lecture de l’image et cette attribution a des répercussions au-delà de ce qu’on avait imaginé.

Les deux dernières expositions que vous avez monté sont Chaplin et les images et La grande Parade sur le travail de Fellini (en juin à l’Élysée), avez-vous un rapport cinématographique avec la photo ?
J’ai aussi imaginé une quarantaine d’expositions de photographie pure avant. J’aime la multiplicité de la photographie, toutes ses formes et ses pratiques, et je considère que c’est un champ suffisamment restreint en soi pour ne pas le restreindre encore plus. Le cinéma n’est rien d’autre que 24 images à la seconde et il est normal que la photographie entretienne des relations incestueuses avec le cinéma. Ce dialogue entre film et photographie crée d’autres enjeux en terme d’exposition. En partenariat avec la Cinémathèque, l’intégrale de Fellini sera projetée ce qui est aussi une manière de proposer l’approche la plus complète possible.

A une époque où tout le monde fait de la photo, est-ce que le regard sur le Musée de l’Elysée a changé ?
L’évolution des pratiques a été mise en valeur avec l’exposition Tous photographes en 2007. Ces changements nous interpellent dans la mesure où ils entraînent une mutation dans le travail des artistes qui professionnalisent une pratique amateure. Par exemple, après septembre 2001, il y a eu une recherche d’authenticité liée à la transmission de l’image vue à la télévision, puis l’imagerie du portable s’est beaucoup développée. Le Musée de l’Élysée est très à l’écoute de ces pratiques. Lieu de production de sens, il développe aussi des lieux de convivialité comme un café qui ouvrira en juin prochain. Les Nuits de la photo seront relancées sous la forme d’une Nuit de l’image le 24 juin. Dans les jardins du musée, le public pourra déambuler entre image, musique et étoiles, photographie, vidéo et cinéma. Preuve qu’on peut être un lieu de culture et d’éducation tout en étant convivial.

Propos recueillis par Sophie Eigenmann

Voir en ligne : Musée de l’Elysée

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