Lausanne, Musée de l’Elysée : Edward Steichen

, par  Régine KOPP , popularité : 21%

L’exposition Steichen, première grande rétrospective d’un des photographes les plus influents et les plus prolifiques de l’histoire de la photographie au XX°siècle, a été présentée l’automne dernier à Paris à partir de 400 photographies d’époque (vintages) provenant de collections publiques et privées.

La Suisse, qui compte d’importants musées de la photographie, est la seconde étape du parcours. Le musée de l’Elysée à Lausanne, partenaire de la rétrospective parisienne, organise une présentation plus complète que celle qui s’ouvrira simultanément au musée des Beaux-Arts de Zurich et qui se concentre sur les années Condé Nast, les années glamour du photographe (1923-1937) pendant lesquelles il s’intéresse aux acteurs, cinéastes, écrivains, politiciens.

Portrait
Né en 1879 au Luxembourg, Steichen émigre avec ses parents aux Etats-Unis à l’âge de dix-huit mois. Il achète son premier appareil photos à 16 ans, avec lequel il réalisera ses premiers paysages, natures mortes et portraits. En découvrant la revue Camera Notes, qui commence à paraître en 1897 et dont Alfred Stieglitz est le rédacteur en chef, Steichen découvre des artistes qui dépassent les sujets mièvres de l’époque et une tribune où l’on débat des valeurs esthétiques de l’époque. C’est aussi le début de la nouvelle photographie pictorialiste qui puise au répertoire des peintres européens et américains dont Whistler et Camille Corot, et de l’école de Barbizon. Steichen fut l’un des principaux tenants de ce mouvement qui donne aux photos des qualités picturales par des manipulations comme un flou étudié et des effets mystérieux. La photo doit révéler l’émotion et la beauté intrinsèques d’un sujet donné.
On trouve dans la première partie de l’exposition toute une série de photos, représentant des scènes de fin de jour, parfois éclairées par la lune ou des paysages composés de bois dans lesquels la lumière est déclinante. Une approche qui fait de lui un photographe impressionniste, tant le travail sur la lumière est étonnant. Quand au tournant du siècle, Steichen vient à Paris, il photographie les célébrités du monde littéraire et artistique. Il y a les photos légendaires comme celles d’Auguste Rodin posant à côté du monument à Victor Hugo et face au Penseur, réalisées avec un montage des deux négatifs, les plus beaux portraits jamais réalisés de l’artiste. C’est une véritable galerie de portraits d’hommes et de femmes célèbres que le visiteur est convié à regarder : Maurice Maeterlinck, Alphonse Mucha, Yvette Guilbert, Gordon Craig, Anatole France, Paul-Albert Besnard. A chaque fois, il traque la personnalité de son sujet.

Reconnaissance
C’est en juin 1902 qu’a lieu sa première exposition personnelle à la Maison des Artistes à Paris où il sépare la photographie réalisée « sans aucune manipulation ni retouche » de la photographie retouchée, qu’il appelle « peinture à la lumière ». A son retour aux Etats-Unis, il collabore avec Stieglitz, qui vient de lancer la revue Camera Work, avec pour objectif la promotion de la photographie et de l’art moderne. Lors de l’exposition Photo Secession : A Collection of American Pictorial Photographs, organisée par Stieglitz, il y participe avec dix photographies. Les expositions se succèdent aux Etats-Unis et en Europe et sa reconnaissance s’amplifie. Quand il repart pour Paris en 1908, il s’installe dans sa maison de Voulangis où il peint et se consacre à l’horticulture, et photographie plantes, fleurs et insectes. La guerre le ramène à New York. Il décide de s’engager comme volontaire dans l’armée américaine pour devenir reporter de guerre et est envoyé en France. On voit à l’exposition ses clichés de champ de bataille et cette expérience de la guerre l’éloigne définitivement des dérives esthétisantes de la photo pictorialiste, au profit d’une photo plus objective. Sa carrière prend une nouvelle tournure lorsqu’en 1923, Condé Nast à New York lui demande d’être le photographe en chef de Vogue et de Vanity Fair. Une évolution que Stieglitz désapprouve, tandis que Steichen défend une photographie à la fois créative et commerciale.
L’ère de la consommation est née et avec l’essor des magazines, la force de conviction exceptionnelle du médium en fait l’instrument idéal du discours publicitaire. C’est peut-être le moment, dans l’histoire américaine des arts visuels, où les deux mondes ont été le plus en phase, où leurs frontières ont été les plus floues. Qu’il fasse une photo pour de l’argenterie, une lotion, des briquets, des boutons, des allumettes, des lunettes, tous ces objets fixés dans un but commercial deviennent, sous l’objectif de Steichen, des œuvres d’art. Il en est de même pour les modèles des grands couturiers, Poiret, Worth, Lanvin, Chanel ou Schiaparelli, dont il maîtrise les poses, saisit la qualité des tissus, la coupe et choisit des compositions aux lignes angulaires et diagonales art déco.

Prolixité
De cette même époque, datent des portraits exceptionnels : Gloria Swanson, Charlie Chaplin, Fred Astaire, Maurice Chevalier, Marlène Dietrich mais aussi Winston Churchill, Colette et Pirandello. En 1936, il entre au MoMA avec une première exposition personnelle et dix ans plus tard, il est nommé directeur du département photos de l’institution.
A 60 ans, lorsque la deuxième guerre éclate, il se porte à nouveau volontaire et réalise à la demande du MoMA une exposition destinée à encourager l’effort de guerre et qui marque l’entrée au musée de la photographie en tant que puissant médium de communication de masse. L’exposition circule sous cinq versions différentes aux Etats-Unis, à Londres, Honolulu, Australie, Amérique du Sud et attire de foules. A la Navy, il monte une section photographique où il sélectionne les meilleures images pour orienter la presse. Au MoMA, il organise dans les années cinquante la célèbre exposition The Family of Man pour encourager la fraternité des peuples par le rapprochement d’images du monde entier. Exposition qui circule dans le monde entier et touche neuf millions de visiteurs à travers le monde.
Face à la prolixité de cet artiste, le visiteur ne peut que souscrire au propos de William A. Ewing, directeur du musée de l’Elysée, qui a rédigé le texte d’introduction du catalogue :
« Quel que soit le Steichen que l’on privilégie – le « pur » artiste des débuts, le héraut de l’avant-garde artistique, l’artisan consommé d’images commerciales ou l’impresario de classe internationale – la vaste étendue de ses talents est indiscutable…Au fil des décennies, il est demeuré l’inlassable porte-parole de l’art bourgeonnant – et du moyen de communication – qu’était alors la photographie. »
Steichen a marqué l’histoire de la photographie depuis la fin du 19° siècle jusqu’à sa mort en 1973. L’exposition rend hommage à une incroyable carrière et à un siècle de photos.

Régine Kopp

Exposition du 18 janvier au 14 mars 2008
Informations : www.elysee.ch, Tél. : +21 316 99 11

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