Lausanne : Passions partagées

, par  Sarah CLAR-BOSON , popularité : 9%

Un quart de siècle dédié à l’exploration de l’époque-charnière de la fin du XIXème et d’une grande partie du XXème siècle méritait bien une célébration digne de ce nom. Au fil d’un travail dont la consistance n’a d’égale que la beauté, la Fondation de l’Hermitage s’est imposée comme un acteur majeur du paysage artistique suisse et européen. La rigueur scientifique et didactique de toutes ses expositions a fait progresser l’histoire de l’Art tout en dévoilant au public des courants moins familiers (l’impressionnisme scandinave, par exemple). Et elle n’a eu de cesse de valoriser une spécialité helvétique, la collection privée de haut vol, véritable déclaration d’amour artistique.

Il serait malvenu de considérer de manière simpliste l’accrochage-anniversaire de cette exposition, authentique manifeste privé de la passion pour l’Art, comme un « Best of » de ces vingt-cinq dernières années, même si la cohésion ne saute pas aux yeux.

Manifestations originales
Si telle est la première impression dégagée, une perception différenciée permet de deviner une unité autre et plus significative de la centaine de chefs-d’œuvre accrochés : des Impressionnistes aux Expressionnistes abstraits américains, chaque tableau jalonne un courant centré, voire même replié sur la peinture en tant qu’univers propre et indépendant, et non plus en tant que représentation de la réalité. Le tableau devient microcosme, vit en autarcie, et sa réalité devient intérieure, traduisant celle de l’artiste. Les Fauves s’affranchissent ainsi de la couleur réelle et osent les teintes explosives, Braque et Picasso déconstruisent l’espace dans leur période cubiste analytique, Kandinsky bascule vers l’abstraction, Munch teinte ses grandes toiles d’angoisse introspective, les Surréalistes plongent dans un onirisme tantôt débridé, tantôt poétique, Rothko transforme sa peinture en puissante et harmonieuse méditation intérieure, Richter, Rainer et Baselitz renouent avec la spontanéité brute et rageuse de leurs prédécesseurs : autant de manifestations originales et souvent dissonantes du concept même de l’acte de peindre.
L’expérience intérieure de l’émotion, du ressenti face à chaque petit univers indépendant propre à l’artiste, voilà en synthèse ce que donne à voir le parcours de cette richissime exposition. La beauté du génie humain, protéiforme, et le mystère de la création emmènent le spectateur le long d’une seule mais inlassable quête.

Rayonnement de l’art
En écho à l’univers de chaque artiste, il y a souvent dans notre pays un collectionneur passionné et averti. L’histoire de l’art helvétique et sa diffusion sont remplies de patronymes reflétant eux-mêmes une planète et une destinée hors du commun : Oskar Reinhart, les couples Hahnloser et Brown, Ernst Beyeler ou Jean Planque constituent autant d’exemples de vies entièrement dédiées à l’amour de l’art, et à la patiente constitution d’une collection comme on bâtit pierre après pierre l’édifice de toute une existence, faite parfois de concessions, d’occasions manquées, et presque toujours de coups de foudre. On est ici loin des grandes collections « calculées » des Pinaut ou Arnault, intégrant en plus la dimension d’investissement artistique. Tous partagent néanmoins le véritable moteur du collectionneur authentique : partager sa passion avec le plus grand nombre, au travers de fondations-musées, souvent œuvres d’art elles-mêmes, qui font tant pour le rayonnement de l’art moderne et contemporain.

A ce titre, le travail incessant accompli par la vénérable institution lausannoise participe de ce large mouvement de diffusion et d’éducation des masses, le tout dans un écrin à la beauté intimiste et chaleureuse, judicieusement aménagé et agrandi au fil des ans, dans lequel le spectateur se réjouit toujours de revenir.

Sarah Clar-Boson

« Passions partagées, de Cézanne à Rothko, Chefs-d’œuvre du XXème siècle dans les collections privées suisses », Lausanne, Fondation de l’Hermitage, jusqu’au 25 octobre 2009

Voir en ligne : Fondation de l’Hermitage, Lausanne

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