Lausanne : Visions du déluge

, par  P.J. MARCZELL , popularité : 18%

Exposition thématique d’envergure puisqu’elle occupe toutes les salles du musée dans le Palais de Rumine. Elle propose une centaine d’œuvres dont la majorité provient des plus grands musées d’Europe.

Son thème relève sans ambages d’une tradition judéo-chrétienne et se limite, en principe, aux quatre siècles qui séparent la Renaissance du déclin des symbolistes du XIXe (Dates extrêmes : 1490-1866). Encyclopédique, l’approche qui la caractérise valorise les continuités et privilégie des supports et des techniques variés. Le premier mis à part, ces choix reflètent les partis pris originaires du partenaire, le Musée Magnin de Dijon, qui a eu la primeur de la présentation du 11 octobre 2006 au 10 janvier 2007. Lausanne s’en démarque, cependant, par quelques débordements du cadre référentiel initial au prix d’une certaine unité dans le temps mais au bénéfice d’une interpellation aux inflexions résolument post-modernes, donc ’tendance’.

La colère de Dieu
Le déluge, l’événement central de la manifestation, se trouve relaté, avec l’histoire de son héros, Noé, dans la partie Genèse du Pentateuque / Tora. (Moïse I. 6.8 - I. 9.29.) En effet, la catastrophe est déclenchée par Dieu, despote déçu de sa création récente, qui procède à un nettoyage plus qu’ethnique mais sauve de son ire Noé et sa famille avec quelques échantillons de la flore et de la faune des environs. L’homme épargné survit avec son monde dans la barque (arche) qu’il fabrique selon les instructions de son Seigneur. Un arc-en-ciel signifie le terme de son épreuve, présage, dans la perspective du Nouveau Testament, de l’Apocalypse qui finit également mal pour l’humanité, élus exceptés. Dans ce genre de mise en équivalence, l’Arche de Noé préfigure l’église chrétienne. [L’arche d’alliance des Hébreux, en revanche, est un coffre pour la conservation des tables de la loi.]
Cet épisode de l’Écriture a connu de très nombreuses représentations dont nous pouvons suivre l’évolution. Les artistes sélectionnés s’attachent à illustrer la cause de la punition dévastatrice (la corruption), à montrer ses conséquences (terre désolée), à détailler le patriarche et son vaisseau rescapés (témoins du Salut). Ils se penchent également sur l’agonie des hommes assaillis par les eaux montantes, puis irrémédiablement engloutis et se fascinent du déchirement de leurs liens, à moins qu’ils en restent au drame à son paroxysme au niveau physique. Mais le mythe de la création biblique ne résiste pas aux interrogations scientifiques et les autres constructions semblables se mettent à vaciller à sa suite. Le conte du déluge se prête néanmoins à la récupération ; il demeure, en tout cas, en tant qu’hypothèse. Son noyau s’intègre à l’inventaire des "révolutions de la nature", notion qui recouvre tremblements de terre, éruptions volcaniques, éboulements monstres, tempêtes de force inouïe. Du sacré on glisse vers les faits divers sensationnels. L’accent se déplace des groupes humains sur les paysages. La contestation arrive du côté moral sans poser nécessairement le problème de la véracité : pourquoi les enfants, les bébés doivent-ils aussi périr ainsi ? Eh oui. La justice divine peut faire horreur. Sublime ou pas.
En quoi nous concerne alors toute cette démonstration ? Elle tend une toile de fond à l’actualité. Car la nouvelle vient de tomber : en cent ans la température moyenne de l’air augmentera de 3° C ; ceci entraînera, entre autres, une fonte du cap glacial polaire ; le niveau des océans s’élèvera, menaçant des terres basses, comme celles du Bangladesh ou des Maldives.
Bien sûr, c’est grave. Mais le tapage autour de la prédiction ne devrait pas obnubiler les catastrophes dont la responsabilité incombe bien plus directement à l’homme : carnages de la guerre, destruction des infrastructures des nations civilisées, génocides méthodiquement perpétrés sous nos yeux. Les observateurs s’en sont émus déjà à propos de l’extermination des Améro-indiens. Ce volet de la question vivement débattu et traduit graphiquement depuis la Renaissance, au moins, n’entre pas dans les préoccupation des exposants.

Morne grisaille
Autres réserves à leur égard : Le mythe du déluge véhiculé par l’Ancien Testament est le plagiat d’un récit sumérien remontant au 3e millénaire (celui de Ziusudra devenu l’Outa-napishtim des Babyloniens, à Gilgamesh), et le sérieux de son respect paraît anachronique dans notre univers ’globalisé’. Eliade dixit : Les mythes du déluge sont presque universellement connus (bien qu’extrêmement rares en Afrique). De plus, l’invite manque de phares qu’auraient pu être L’Hiver ou Le Déluge (1660-1664) de Poussin, Le Radeau de la Méduse (1819) de Géricault ou le cycle diluvien (1843) de Turner, chefs-d’oeuvre évoqués mais non alignés. Dans son panachage de peintures, imprimés et estampes, tapisseries et faïences, c’est le gris qui domine, rendant la visite morne.
Il est vrai que ’l’Auftakt’ améliore cette impression : l’installation vidéo, couleur, avec son, 10’, The Raft (2004) de Bill Viola et la projection vidéo, couleur, sans son, 20’, Morning after the Deluge (2003) de Paul Pfeiffer. Relativisant nos perceptions (en antidote à toute insinuation doctrinaire ?), cette dernière n’offre que le soleil comme ancrage visuel stable. Si tant d’héliotropisme dont Rê et son fils Horus en Egypte se seraient flattés, ne vous suffit pas, Laurent Guido et Philippe Ney vous fournissent en supplément un montage vidéo d’extraits tirés de 16 films d’anthologie comme "visions cinématographiques de la catastrophe." Stimulant. Ultime remarque : Si les rendus des corps humains nus ou en haillons, grouillant, de préférence, en postures extravagantes et en masses spectaculaires vous laissent froid, ou le pathétique de maintes scènes vous indiffèrent, vous pourriez découvrir des tas de choses insolites dans les traitements fantastiques qui ont été sélectionnés sans doute avec beaucoup de soins pour votre édification et plaisir.

P. J. Marczell

Jusqu’au 29 avril 2007. Catalogue

La suggestion s’inscrit dans le programme "Tout peut arriver - Comprendre les catastrophes d’hier, d’aujourd’hui et de demain" lancé par le Département des affaires culturelles de la Ville de Genève avec des partenaires extérieurs, publics et privés, à Genève, à Lausanne, en France voisine et en Valais. Le plan s’échelonne sur tout l’an 2007, notamment avec la participation des institutions genevoises telles le Muséum d’histoire naturelle, le Musée d’histoire des sciences, le Musée d’art et d’histoire, le Conservatoire et Jardin botanique, le Musée d’ethnographie, etc.

Voir le site ou la brochure officielle rose portant ce titre.

Voir en ligne : http://www.beaux-arts.vd.ch

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