Martigny : Balthus, le centenaire

, par  Françoise-Hélène BROU , popularité : 12%

La Fondation Gianadda célèbre le 30e anniversaire de sa création en
commémorant le centenaire de la naissance de Balthus.
L’exposition présente au public quelque 150 peintures et une sélection de
75 dessins, une rétrospective qui réunit les principaux chefs-d’œuvre du peintre de Rossinière.

Fort d’une réputation mondialement reconnue, Balthasar Klossowski de Rola, dit Balthus, reste cependant un artiste assez mal compris et apprécié du grand public. Il est vrai que toute sa peinture s’est développée à contre-courant des principaux mouvements artistiques du 20e siècle, notamment des avant-gardes engagées dans l’abstraction. Balthus a construit son propre style certes, mais non sans subir quelques influences, par exemple celle du Quattrocento italien. Certaines de ses compositions telles que La Rue (1953) ou des paysages comme Cour de ferme à Chally (1960) offrent une construction spatiale fortement géométrisée et, dit-on, basée sur le nombre d’or. Proportions harmonieuses, tonalités chromatiques chaudes et sourdes se conjuguent pour créer des espaces homogènes dans lesquels la nature, les architectures, les personnages acquièrent une densité plastique et un hiératisme rappelant Masaccio (Le Tribu) ou Piero della Francesca (L’Histoire de la vraie croix).

Interrogations
Mais la difficulté à entrer dans le système esthétique de Balthus ne se situe pas au niveau de la construction formelle qui adopte un langage naturaliste plutôt conventionnel, ce que d’ailleurs les surréalistes lui ont reproché. L’originalité de Balthus se situe dans le choix de ses sujets et dans la mise en scène de ceux-ci. L’iconographie balthusienne relève d’un code spécifique mêlant éléments littéraires, symboliques, mythologiques, psychologiques et autobiographiques. Leurs agencements sur la toile, en séquences narratives complexes ou en plans isolés, ouvrent de vastes champs interprétatifs laissant la plupart du temps le spectateur sur un sentiment de frustration face à l’étrangeté des compositions de l’artiste.
Il est question alors du “Mystère Balthus”, formule qui résume toutes les interrogations restées sans réponse.

L’imaginaire de Balthus est fortement marquée par la littérature dès son enfance. Les écrivains l’accompagnent dans son parcours artistique, à commencer par Rainer Maria Rilke, un ami de sa mère – celui-ci invite sa famille chaque année pour des vacances dans son château de Muzot en Valais, près de Sierre. Le premier tableau connu de Balthus est une vue de ce château qu’il peint en 1922, à 15 ans. Par la suite Rilke lui offre une préface à un petit recueil de dessins, Mitsou, qui illustre les relations entre un enfant et un chat. Une seconde figure littéraire majeure évoluant aux côtés de Balthus est celle de son frère aîné Pierre Klossowski, secrétaire d’André Gide, qui traduira en français Nietzsche, Heidegger, Wittgenstein, collaborera avec Georges Bataille et écrira la fameuse trilogie des Lois de l’hospitalité où les thèmes érotiques abondent, souvent accompagnés de dessins. Il y aura enfin André Malraux, grâce auquel Balthus sera nommé directeur de l’Académie de France à la Villa Médicis à Rome, ou encore Antonin Artaud, Albert Skira, Pierre-Jean Jouve. Les figures tutélaires littéraires sont nombreuses et décisives tout autant que les influences, sur sa plastique, d’artistes comme Bonnard, Derain ou Vlaminck dont il est proche. C’est peut-être dans ces liens étroitement tissés entre écrivains, peintres et dessinateurs que réside une part de ce “Mystère”.

Un monde d’apparences
La mission de l’art, écrit Nietzsche dans La Naissance de la tragédie, serait de “sauver le sujet des convulsions de la volonté par le baume salutaire de l’apparence”. Balthus entraîne effectivement le regard dans un monde d’apparences, mais pour mieux dévoiler le théâtre de la vie : “Tout ce qui est caché au fond de nous-mêmes, une image de tous les éléments essentiels de l’être humain dépouillé de sa croûte épaisse de lâche hypocrisie” (Balthus). Sa peinture serait une sorte de décor pour un “Théâtre de la cruauté”, hypothèse d’autant plus séduisante que Balthus a effectivement réalisé les décors et costumes pour une représentation des Cenci d’Antonin Artaud en 1935, un travail accompli, écrit-il, avec la volonté d’y mettre : “de la tendresse, de la nostalgie enfantine, du rêve, de l’amour, de la mort, de la cruauté, du crime, de la violence…

L’exposition confronte la plupart des thématiques abordées par Balthus au long de sa carrière : ambiances érotiques et fantasmatiques entourant ses représentations de jeunes filles ou jeunes femmes, portraits, paysages, scènes de genre et, enfin, autoportraits au regard acéré, aux yeux de chat, un animal dans lequel Balthus se transpose de façon obsédante dans nombre de ses œuvres, posant sa griffe (sa signature ?) dans le territoire pictural qui est le sien.

Françoise-Hélène Brou

Balthus, Fondation Pierre Gianadda, Martigny. Jusqu’au 23 novembre 2008.
Tel. 0041(0)277223978
www.gianadda.ch

Voir en ligne : Fondation Gianadda

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