Martigny, Fondation Gianadda : Chavaz

, par  Sarah CLAR-BOSON , popularité : 8%

L’air du temps sied comme un gant à nos artistes suisses : tandis qu’Hodler continue de briller dans les grandes ventes aux enchères internationales et inspire même la talentueuse production de l’ex-procureur de la Confédération, et qu’il y a un an de cela, en janvier 2007, c’était à Edouard Vallet d’enchanter les spectateurs de la Fondation Gianadda, l’exploration picturale se poursuit, cette fois chronologiquement plus près de nous, avec Albert Chavaz (1907-1990) et son classicisme figuratif dépouillé.

La distante élégance de cette peinture intrigue autant qu’elle séduit, et rappelle que le Genevois incarna une référence dans son époque, capable d’autant d’aisance dans les huiles, les aquarelles ou les décors monumentaux.
Avant de devenir une vraie citadine genevoise, je me souviens de mes années d’enfance où j’habitais chez mes grands-parents, à Fully, dans ce Valais si cher au peintre. Dans leur villa trônait une modeste lithographie aux tonalités grises austères et délavées, figurant un coin de village un peu délabré. Rien dans cette image ne plaisait alors à des yeux d’enfant. Aujourd’hui pourtant, non seulement cette petite œuvre qui ne payait pas de mine retrouve un intérêt tout neuf, mais tel le sapin d’Adolf Ogi à l’entrée du Lötschberg, elle se pare d’une dimension symbolique : à croire que chaque Valaisan a quelque part chez lui un Chavaz, sous n’importe quelle forme… Car l’extrême popularité locale du Genevois devenu, comme son prédécesseur Edouard Vallet, Valaisan d’adoption et de cœur, est désormais immuablement attachée à cette terre, ses vignes, ses montagnes… et ses gens.

Solitude
Bon nombre de points communs rattachent d’ailleurs les deux artistes : tout comme Vallet, Chavaz travaille en solitaire, s’émerveille de ce qui l’entoure, fait évoluer sa peinture vers l’essentiel, et trouve son terrain de prédilection dans les portraits. Mais là où Vallet livre une combinaison de retour au primitivisme, d’études de mœurs montagnardes, de superstition religieuse et d’introspection touchante dans la figure humaine, Chavaz, lui, instaure au contraire une distance de plus en plus froide avec ses modèles : son travail n’a de cesse de mettre en valeur la forme au détriment du fond. La recherche d’aplats, l’abandon des volumes, des reliefs, des textures et de la perspective poussent l’artiste aux limites de l’abstraction. Ses ultimes tentatives rappellent immanquablement de Staël et certaines productions de l’Ecole de Paris. Ses aquarelles confirment d’ailleurs son talent et sa recherche profonde de traduire l’essence de son art par une économie de moyens remarquable : « Less is more », clamait le légendaire architecte Mies van der Rohe…il n’avait rien inventé. De même, la palette de couleurs s’épure, se restreint petit à petit, et s’interdit toute mise en avant de l’un ou l’autre des éléments composant les tableaux. Chavaz a-t-il vraiment manqué son saut vers l’abstraction, ou au contraire, a-t-il trouvé le bord de ce gouffre parfaitement confortable pour explorer jusqu’au bout toute sa démarche formelle ? La réponse, celle d’un subtil équilibriste composant ses tableaux comme de robustes architectures, paraît évidente.

Polyvalence
Chavaz, artiste polyvalent, a beaucoup copié les grands maîtres anciens, et s’appuie sur un bagage solide. Il n’est que peu surprenant que ses premières œuvres soient marquées de tonalités toutes cézaniennes, que ce soit dans ses natures mortes ou ses premiers portraits. Là où le maître d’Aix campait lui aussi ses portraits pour en faire de véritables morceaux de peinture pure, distante, au style affirmé et poussant l’exploration vers des limites alors inconnues, Chavaz suit étroitement ses traces. Tout comme Cézanne, la gamme colorée est au service de la forme, et plus elle tend à se simplifier, à s’unifier parfois presque jusqu’à la monochromie, plus elle devient riche et expressive et va droit au but.
Quelques aplats suffisent alors à conférer une tonalité spécifique et individuelle à chaque tableau, comme les premières notes d’une symphonie. Il n’est dès lors guère étonnant que cette monumentalité épurée ait pu aussi trouver son expression dans des décorations murales et des vitraux, même si le papier et la toile s’adaptent sans doute mieux à la bidimensionnalité de toute sa démarche picturale, linéaire et limpide comme la transparence d’une aquarelle.

Sarah Clar-Boson

Chavaz – la couleur au cœur, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, jusqu’au 9 mars 2007.

Voir en ligne : Fondation Gianadda, Martigny

Brèves Toutes les brèves