Entretien : Marc Pantillon

, par  Magali JANK , popularité : 8%

Pianiste incontournable de la région neuchâteloise, Marc Pantillon mène de front ses activités de chambriste, de soliste et d’enseignant aux Conservatoires de Neuchâtel et de Lausanne. Après son passage en mai aux Swiss Chamber Concerts, le pianiste fera son apparition aux Jardins Musicaux de Cernier.

Issu d’une famille de talentueux musiciens neuchâtelois, Marc Pantillon n’est pas de ceux qui rêve de carrière internationale ni de prestige à tout prix. Ne souhaitant pas voyager, il multiplie les collaborations et les rencontres, privilégiant l’entente amicale et musicale avec ses partenaires. « La combinaison de deux opinions convergentes est plus créative, voire plus convaincante, car c’est la confrontation de deux idées » précise-t-il. Le pianiste, pour qui plaisir et sincérité demeurent les éléments essentiels de l’interprétation, ne se cantonne pas à une seule activité. Reconnu avant tout pour ses interprétations du répertoire romantique en général, dont Beethoven et Brahms en particulier, Marc Pantillon laisse sa curiosité l’emmener aussi hors des sentiers battus, à la rencontre d’expériences musicales originales. Parmi celles-ci, les Jardins Musicaux de Cernier, dont il apprécie tout particulièrement la démarche artistique. Rencontre.

Marc Pantillon © Pierre-William Henry

Ce n’est pas votre première participation aux Jardins Musicaux de Cernier… Que représente pour vous ce rendez-vous musical ?
En effet, cela fait cinq ans que je suis présent. Le festival est avant tout l’occasion de découvrir des pièces peu ou voire jamais jouées, une opportunité pour moi de me lancer et d’exercer ma curiosité. Il y a quelques années, jamais je n’aurais pensé jouer des œuvres de Steve Reich par exemple. C’est aussi un des rares moments où j’assiste à des concerts, car ces derniers sont nombreux tout au long de la journée. En outre, le style général du programme est tout à fait intéressant, car il révèle une ligne directrice et un rapport sous-jacent entre les choses, quasi porteur d’un esprit politique, d’une façon de voir la société. Par ailleurs, la mise en contexte d’œuvres à travers des combinaisons étonnantes, permet de percevoir une œuvre de façon tout à fait nouvelle.

Parmi les œuvres que vous allez interpréter, la version pour deux pianos du Sacre du Printemps d’Igor Stravinski (23 août), aux côtés de Jonathan Higgins. Comment aborde-t-on une telle œuvre au piano ?
Le Sacre est une œuvre non seulement très rythmique mais aussi très colorée du point de vue orchestration. C’est la raison pour laquelle il pourrait sembler absurde de l’interpréter au piano. Cependant, c’est justement à travers une interprétation autre, que certains aspects de la pièce seront mis en évidence. Avec Jonathan Higgins, nous allons tenter d’imiter la prosodie, l’articulation de chaque instrument, un jeu qui me fascine tout particulièrement. L’occasion nous est donnée de faire comprendre certains éléments mélodiques ou rythmiques quasiment mieux qu’un orchestre, puisque cela devient un peu abstrait. L’interprétation ne sera certes jamais aussi chatoyante que la version orchestrale, néanmoins le côté rythmique et combinatoire de Stravinski reste fascinant. Le Sacre joué de telle sorte frappera davantage le public, puisqu’on ne l’entend que très rarement sous cet angle-là. Ainsi, j’espère donner un éclairage tout à fait particulier sur l’œuvre. Cette dernière sera combinée avec La Fantaisie en fa mineur à quatre mains de Schubert. Le Sacre, à la fois âpre, tendu et parfois dur dans ses sonorités, mettra autrement en valeur la pièce de Schubert.

Pour épater les poules, de Charley Bowers, vous donnera ensuite l’occasion de vous frotter à un style de concert plutôt original, celui du Ciné-concert (les 25 août et 1er septembre). Une belle aventure ?
Absolument, c’est une première pour moi ! A l’origine de nombreux courts-métrages burlesques, utilisant des procédés jamais utilisés jusqu’alors et dont on avait complètement oublié l’existence, Charley Bowers (1889-1946) est un cinéaste américain peu connu, dont l’œuvre se révèle être un véritable trésor, retrouvé d’ailleurs complètement par hasard dans les années 70. Je conçois ce concert davantage comme une « improvisation préparée ». En revanche, j’ai décidé de ne pas composer uniquement une musique de fond, comme une sorte de ragtime, mais plutôt de choisir deux ou trois thèmes et ambiances sonores ainsi qu’une palette de couleurs. Ensuite, il s’agira de savoir comment faire durer telle couleur, telle sonorité ou telle atmosphère, afin de créer une ambiance générale.

Le 31 août, vous interpréterez également l’Ode à Napoléon de Schönberg, oeuvre pour récitant, quatuor et piano, avec un texte fort de Lord Byron.
Cette œuvre est une découverte pour moi. Jouer aux côtés d’un récitant est une première, qui s’avère très intéressante à tous points de vue. C’est quasiment une des œuvres les plus parlantes de Schönberg, lorsqu’on connaît le Schönberg plutôt abstrait et parfois difficile d’écoute. Plus accessible, notamment grâce au texte, la pièce présente un mélange de la voix et de la musique tout à fait intéressant. En effet, étant donné que l’écriture est très rythmique et organisée, la voix est mise en place comme un instrument à part entière. Par conséquent, le récitant doit être un chanteur, qui connaisse parfaitement les rythmes. C’est très particulier et rend le lien entre le texte de Lord Byron et la musique d’autant plus fort. Aussi, cette diatribe contre la dictature prend-elle tout son sens. Et s’il est parfois difficile d’obtenir une symbiose entre voix et musique, le problème est résolu dans cette pièce grâce à l’écriture de Schönberg.

Propos recueillis par Magali Jank

Voir en ligne : Les Jardins Musicaux de Cernier

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