Entretien : Maryse Fuhrmann

, par  Frank FREDENRICH , popularité : 20%

Qui a été à l’origine des Jardins Musicaux ?
En 1998, l’Opéra Décentralisé devient orphelin de lieu de création ; nous envisageons alors une nouvelle orientation de nos activités.
En effet, après les collaborations avec les Opéras de Lausanne, de Berne, Contrechamps Genève, le Théâtre National de Bergen, Vies Mir, Théâtre Taganka de Moscou, Théâtre des Nations, etc. ** nous nous devons de trouver un nouveau souffle afin de concilier nos projets avec les demandes de nos divers partenaires artistiques.
Et c’est à une nouvelle décentralisation que nous sommes amenés. Le futur conseiller d’Etat Bernard Soguel - marqué par les représentations de l‘Orestie à Cernier (une co-production Suisse–Norvège-Russie) nous sollicite pour créer un pôle culturel cantonal dans le Val-de Ruz. Nous relevons le défi et investissons une première grange sur le Site de Cernier, après l’avoir vidée de son foin et avoir aménagé tant bien que mal une scène et une petite salle ponctuée de piliers. Le lieu est mal-pratique et les artistes (fidèles déjà !) – certains habitués des grandes Maisons – se prêtent avec une extraordinaire ferveur à cette aventure qui sent trop bon le foin pour respirer convenablement…

Maryse Fuhrmann © Pierre-William Henry

Comment le lieu a-t-il été choisi ? L’installation de la grange a-t-elle posé des problèmes particuliers ?
Nous avions repéré sur ce site agricole une autre grange encombrée de silos à grain, fragmentée d’étages multiples. Son volume global nous semblait à même de répondre à des critères d’exploitation artistique de qualité. C’est avec Alexandre Forissier, de Pont Volant, que nous étudions et modifions cet espace dans un souci d’efficacité artistique et de simplicité. Poutres déplacées, volumes réorganisés, rapport scène-salle mis en valeur, zones d’accès et de stockage, loges, etc ; tout est pris en compte en respectant l’esprit du lieu et dans un cadre budgétaire modique. Depuis lors, chaque année amène une légère amélioration ; l’Association des Amis des Jardins Musicaux – aujourd’hui de plus de 500 membres – obtient, grâce à la Loterie Romande, le montant nécessaire à l’acquisition d’un équipement technique.

Qui ont été les fidèles du festival (artistes) ?
L’intérêt suscité par la dimension novatrice du festival, l’interaction entre pensée, l’écriture et sons, la modernité – qu’elle soit d’aujourd’hui ou d’hier – qui nous concerne, la sensibilité à notre époque, nous amène à donner la parole aux créateurs témoins de leur temps. Cette dimension incite bien des artistes à venir et revenir partager, collaborer à des œuvres rarement jouées, sortant du répertoire habituel. C’est peut-être cet esprit de passeur, ces questionnements, cette approche – disons citoyenne –de l’art, pratiquée avec conviction, ce creuset fécond sans accent événementiel, sans volonté à priori de prestige qui nous a valu l’amitié et l’attachement de bien des artistes, et, paradoxalement, de très grands interprètes.

Comment les artistes sont-ils accueillis (intendance !) ?
La grande majorité des artistes sont reçus chez l’habitant ; nous avons une équipe rôdée qui s’y attelle durant plusieurs mois et des hôtes qui les accueillent dans d’excellentes conditions. C’est évidemment une économie importante et dans bien des cas, des liens s’établissent entre les habitants et les artistes.

Qui sont les soutiens du festival ?
Les soutiens dont bénéficie le festival sont en premier lieu l’Etat de Neuchâtel et La Loterie Romande, puis le secteur privé, sponsors, fondations culturelles et mécènes. La réunion des moyens reste néanmoins acrobatique au vu de la dimension acquise par le festival. Nous tentons malgré tout de poursuivre une politique de prix d’entrée « cinéma » qui génèrent évidemment une billetterie à seulement 15% du budget malgré une fréquentation de près de 100%… Donc avis aux mécènes !

Quels ont été les moments les plus marquants ? La programmation contemporaine est-elle toujours appréciée ?
Bien des moments ont marqué ces 10 ans d’existence, sur les plans artistique et humain. Si les éditions ne se ressemblent pas d’une année à l’autre, notre implication dans la vie civique et politique a une influence sur la programmation et nous rendons compte de l’engagement des créateurs en informant le public du contexte lié à leur écriture : on ne programme pas impunément Le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, l’Ode à Napoléon de Schoenberg – Byron, Le Cimaron de Henze ou le Tribun de Kagel …
Nous avons aussi en mémoire Alb Chehr de Holliger, Steve Reich, un mémorable Vin Herbé de Martin, le Winterreise de Zehnder, Eine Kompornierte Interpretation … et d’autres moments bouleversants, ressentis comme tels par le public, qui tiennent à la force des œuvres et, bien sûr, à la qualité des interprétations.
Le lieu, chaleureux, peu intimidant, son acoustique et sa configuration contribuent aussi à la qualité d’écoute et de vision. Sur le plan humain, maints moments émouvants traversent chaque édition, comme cette spectatrice qui disait : « je ne savais pas que j’aimais cette musique » ou cet homme qui s’est inscrit dans les pompiers pour suivre tout le festival de l’intérieur… !

Des collaborations sont-elles possibles avec des institutions diverses (conservatoire, saisons musicales…) ?
Aujourd’hui comme hier nous pratiquons la collaboration et les co-productions avec toutes sortes de partenaires ; ainsi ont collaborés et collaborent le Conservatoire Neuchâtelois, Espace Val-de-Ruz Culture, St Georges Smith Square Londres, le Centre Dürrenmatt, le TPR, le Théâtre Gogol de Moscou, le MEN (Musée d’ethnographie Neuchâtel), le Théâtre de Carouge, la Société des concerts de la Collégiale, La Lanterne Magique, l’ASM (Association Suisse des Musiciens), etc.
Je pense que l’approche artistique que nous avons peu à peu élaborée tient aussi aux expériences que nous avons vécues. L’intérêt porté à la structure, à l’architecture du théâtre sur le plan de l’outil, les travaux menés dans divers secteurs et dans divers lieux avec des partenaires improbables – comme en Sibérie ou en Albanie – ont forgé notre regard sur le monde, nous ont permis de dépasser les coups durs, quasi d’en tirer parti ! Les Jardins Musicaux sont gérés avec une petite équipe efficace et engagée, à ce jour 20 personnes durant la manifestation et deux et demi durant l’année.
Evologia, son directeur qui nous accueille et son équipe collaborent aux infrastructures, organisent une fête annuelle de la terre durant le festival. Les restaurateurs indépendants qui assument toute l’intendance gastronomique durant les Jardins Musicaux font aussi de l’escapade au Val-de-Ruz une fête des papilles.
Aujourd’hui les publics qui se croisent à Cernier viennent certes en grande partie de la région, mais de plus en plus de Genève, de Lausanne, de Suisse allemande, d’Allemagne, de France et d’Angleterre.

Propos recueillis par Frank Fredenrich

Voir en ligne : Les Jardins Musicaux de Cernier

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