Genève : Traversées

, par  Bertrand TAPPOLET , popularité : 18%

Festival "indisciplinaire", la Bâtie offre des traversées qui contournent souvent avec bonheur les frontières entre gestes artistiques.

Du haut de ses 48 ans, le corps androgyne de la Montréalaise Louise Lecavalier continue avec une aisance surnaturelle à défier les lois d’airains de la gravité. Pour le solo Lone Epic, elle se coule dans la peau d’une pièce narrative et existentielle anxiogène, habitée d’un travail sur les pliés d’un corps tourmenté et d’une grande théâtralité. S’ensuit un duo d’inspiration lynchienne, exploration à la lisière toujours incertaine entre espace du dedans et du dehors dans une geste vibratile et ductile en perpétuelle métamorphose. Ourlé d’une belle gravité, Lula and the Sailor est tissé d’infimes mouvements saccadés des extrémités accompagnés d’une véloce détente du tronc. "I" Is Memory est une suite d’enchainements jouant sur des appuis chavirés et des déséquilibres dans une veine minimaliste. À mi-corps entre trip-hop et butô, cet hypnotique éloge de la lenteur permet à l’interprète de livrer toute l’étendue de sa puissance expressive. Elle est à la fois figure spectrale et corps adolescent à l’identité incertaine, flottant dans son jogging. Telle une flamme, son anatomie se tord, enchaînant les postures improbables. Le solo nous immerge dans une illusion d’apesanteur offrant de fascinants contrastes.

Voir autrement
Une journée faite de sons, de mouvements et de sensations dans la vie d’un anonyme, c’est le pitch que délie Approcher la poussière, nouvel opus de la Compagnie Alias. On y suit les tribulations d’un photographe, qui, comme le personnage principal du Blow-Up d’Antonioni, questionne les rapports qu’entretiennent le réel et l’illusion. Et redécouvre l’épaisseur d’une réalité qui échappe à ses desseins, à travers un parcours initiatique décousu. Topographie sonore ou toponymie cartographique d’une journée ramassée en une poignée de minutes. Approcher la poussière se veut le sismographe de nos émotions et architectures corporelles déclinées au quotidien, entre réalisme décalé et fantastique. C’est un parcours sensoriel, réalisé par les interprètes à plusieurs reprises avec, à chaque fois, un nouveau décalage perceptif.

« Approcher la poussière », chorégraphie de Guilherme Bothelo.

Dans cette pièce pour cinq danseurs, où les corps cristallisent l’énergie à l’extrême avec une maîtrise organique, le chorégraphe, Guilherme Botehlo empoigne le thème du dépassement de soi impliquant l’expérience fondamentale du devenir. "Il s’agit d’un cadre dramaturgique dévoilant des événements prosaïques tirés d’une journée vécue par un protagoniste. On le découvre d’abord dans son foyer, puis prenant un taxi pour se retrouver dans la salle d’attente d’un dermatologue, souligne l’artiste. Il va ensuite voir une exposition de photos avant de se coucher. Cette journée est reprise plusieurs fois comme avec un changement de lentille. S’y révèlent des désirs cachés ou des peurs secrètes. Ces couches de perception et d’appréhension peuvent parfois s’apparenter à un registre proche du fantastique." Il s’agit de partir à la recherche d’angles de vue inusités, cachés, inhabituels ; mettre en mouvement des débats intérieurs qui influencent nos rapports au monde et aux autres. Déjouer les apparences et les habitudes, car tout corps qui bouge est un corps qui se révèle, jusque au plus proche de son épiderme, ausculté ici par des caméras miniatures.
Si la représentation du strip-tease semble simple, le scénario basique et la finalité sans surprise, la danse contemporaine, avec toute la pudeur qui sied à l’impudique, peut se monter "en nu", dévoilant certaines esthétiques chères aux peep-shows, du plus théâtralisé au plus cru. Pour Nightshade/Belladonne, sept chorégraphes internationalement reconnus ont imaginé leur strip-tease pour sept professionnel(le)s, avec ses codes, qui obligent souvent à ne pas dévoiler d’emblée le génital. Sans oublier son sens du suspense : la promesse d’un mystère révélé, suivie d’une temporisation, et enfin de sa supposée révélation évitant toute vulgarité. Manière aussi de revivifier, tout en le subvertissant, un genre aux nombreuses déclinaisons : le strip chic inventé à Pigalle au 19e siècle, le cabaret de Weimar et, surtout, le New-Burlesque américain, qui n’exclut ni les physiques trop gros, ni trop petits. Chacun des "strippers" révélera sa nudité au terme de scénarios disparates.
La chorégraphe, danseuse et plasticienne Claudia Triozzi a un penchant pour les soli où le corps devient le sujet d’une tragi-comédie qui allie chronique sociologique et histoire politique du corps. En faisant disparaître ou se dissoudre l’anatomie de Cecilia Bengolea dans une tapisserie d’images bleutées et kaléidoscopiques, elle invente une fiction dont le corps — à la tête parfois dissimulée par une chemise retournée — devient le décor. Dans ce théâtre de revenant ou de repentir (au sens pictural du terme), le corps, apparaissant et disparaissant, s’expose comme un poster. Réinventant la scène et l’existence comme art de la rencontre fragmentaire et éphémère, Triozzi suggère une représentation corporelle intermittente faisant signe sous forme d’un tableau qui sait dire la fragilité du vivant. Dans une joute mutique et comique, l’espace du corps nu change alors de tonalité affective, dérive vers d’autres dimensions, aussi irréelles que sa propre appartenance au déshabillage programmé.

Nightshade/Belladonne © DR

Plus moche la vie
"Le rire, la pitié et la terreur sont les trois cordes de notre imagination que fait vibrer le sortilège dramatique." Cette phrase de Pouchkine pourrait servir de frontispice à l’œuvre du dramaturge israélien Hanokh Levin. À l’instar de toutes ses comédies, Kroum l’ectoplasme tient la chronique d’une vie de quartier. Un microcosme "anti-améliepoulinesque" révélant l’humaine condition dans ce qu’elle a de plus dérisoire, cruel et férocement ironique. L’écriture s’y révèle foisonnante et acérée à la fois. Cette mise en mouvement d’univers agis par la langue, le metteur en scène Frédéric Polier l’a beaucoup pratiquée (voir notre entretien). Spectateur bien davantage qu’acteur de sa propre vie, Kroum (un négatif de la figure héroïque qui rappelle le chaplinesque Plume d’Henri Michaux) revient bredouille sur les terres de son enfance, après avoir tenté, en vain, de faire fortune ailleurs. D’occasions manquées en accomplissements avortés, les protagonistes s’enlisent — non sans délice et complaisance — dans l’éloge de l’échec. Mais la plainte reste jubilatoire, l’exploration des angoisses toujours empathique pour des sans grades englués dans un temps immobile traversé de vaines agitations. Tout cela rythmé par deux mariages et autant d’enterrements, tant l’hébreu est langue d’action et non descriptive.

Bertrand Tappolet

La Bâtie, du 31 août au 15 septembre.
Rés. : 022 738 19 19

Voir en ligne : La Bâtie - Festival de Genève

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