Montpellier Danse 2007 : Danses de caractère

, par  Bertrand TAPPOLET , popularité : 16%

Avec 25 créations pour 30 000 spectateurs environ, le Festival Montpellier Danse a confirmé sa place de leader dans le paysage très riche des manifestations chorégraphiques internationales.

Fluidité et muscles
Quasi inconnu en Europe francophone, le chorégraphe noir californien Alonzo King s’est affirmé comme le digne successeur de l’une des figures de proue de la danse postmoderne d’outre-Atlantique, Alvin Ailey. Il conjugue une technique à l’époustouflante virtuosité avec une sensualité qui fait s’ébrouer les corps dans des postures de magnifique tenue, tour à tour statuaires hiératiques et lignes félines très affutées. Ce qui fascine chez cet admirateur de Balanchine, ce sont les incessants changements de direction d’une grande complexité et sa maîtrise de tous les instants de la grammaire classique et de ses modulations contemporaines. Son "classicisme" est néanmoins subverti par des mouvements du bassin issus de la danse jazz et d’une culture urbaine de rue. Métissant les influences occidentales, asiatiques et africaines, le recours à la "world musique" accentue la dimension d’universalité présente dans un idéal artistique comme "le classique" avec ce désir d’élévation qui tend démesurément les corps vers le faîte de l’espace.
"Following the Subtle Current Upstream" suit les volutes sonores surgissant des compositions de l’Indien Zahir Hussain pour déployer des anatomies toutes vrillées d’un mouvement spiralé, tournoyant. Ou comment s’inventer avec la danse une place dans les rythmes du monde, les plissés des textures, en particulier dans la nature. Les lignes des corps en deviennent des éclosions de cercles, circularités passées avec une grâce infinie, comme dans un temps suspendu au sein d’un rêve qui s’ébroue en gouttelettes d’anatomies animées jusqu’au bout des phalanges. "Migration : the Hierachical Migration of Birds and Mammals" ne peut que surenchérir dans une danse qui associe philosophie organiciste un brin panthéiste, New Age et esprit de mystère. Lorsqu’Orient et Occident se rejoignent ainsi sur les terres de l’imaginaire, ils délivrent des interprètes qui semblent comme en apesanteur, glissant magnifiquement à la surface des choses et arpentant la scène de leur géographie ailée. L’ondulation des corps se propage par échos concentriques, jusqu’aux mains devenues battements ailés et aux bras signifiant par leur mouvement de liane vibratile le déplacement de flamands roses, hippocampes ou algues marines.

Following the subtle current upstream. Chorégraphie : Alonzo King. Photo : Thomas Ammerpohl

Flamenco hanté
Élevé au rang de "Nijinski du flamenco", Israel Galvan mêle dans un rapport étroit danse contemporaine et flamenco traditionnel. "Comme d’autres de nos arts contemporains, le flamenco est un art du choc et de la fêlure. Le choc, c’est d’abord celui des pieds sur le sol", souligne le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Hubermann. Car "danser est, aussi, créer au sol des chocs efficaces, y faire surgir des rythmes, y composer des impuretés, s’adresser à la terre comme à l’espace du bas matérialisme". Le flamenco est bien cet art transversal mêlant la danse, la musique et le chant, un art de la disjonction où toute passe s’interrompt sur une accentuation pour s’ouvrir à une fluidité autre, imprévisible. Qui dit fluidité implique danser les immobilités, métamorphoser les arrêts en figures, faire surgir l’intensité d’un geste à la fois fixe et explosant, pareil aux frémissements d’un conflit intérieur.
Servie par sa sœur Pastora aux allures de danseuse gitane andalouse, "La Francesa" (2007) de Galvan arpente avec une ironie distanciée les mythes nationaux. C’est "le tricolore qui abreuve les sillons impurs de cette création", des tenues de scène à la partition lumière en musardant par un étendard français avec son rouge sanguin en forme de guillotine. La superbe expressivité de ce flamenco revisité recourt à une forme de "Ghosting", technique enseignée par Forsythe et qui consiste en un enroulement du danseur autour de son propre corps, comme si ce dernier était un partenaire. Danser avec son fantôme, comme l’interprète maniant la traine froncée de sa robe fourreau couleur carmin, comme un matador le ferait de sa cape, brandissant cette coulure de tissu face à elle comme un grand huit palpitant et froufroutant dont n’aurait sans doute jamais pu rêver un écrivain des extrêmes à l’image de Georges Bataille, mais bien un peintre surréaliste comme Dali. Pastora a bien ce corps d’oiseau de proie à l’immobilité de tragédie. Et au parcours funambule, prenant le pouls de la terre qui pulse sous se talons.

La Francesa. Chorégraphie : Israel Galvan. Photo : Luis Castilla

Dramaturgie live
Depuis 1997, le chorégraphe et danseur lusitanien João Fiadeiro anime des ateliers basés sur une méthodologie, la "composition en temps réel", un processus qui met en valeur les notions de choix, de décision et de responsabilité. Cette conception est née du constat qu’il est impossible à la danse (comme aux arts vivants en général) de préserver la qualité supposée de "réalité", de "vérité" que peuvent revêtir à un moment précis un geste, une parole se produisant pour la première fois. Comment, dès lors, rendre visible le hors champs, cette part d’invisible, souvent non accessible au spectateur et dans une moindre mesure au danseur lui-même, la naissance, le surgissement d’un fragment de réalité lié à un état émotif une nécessité qui sont à son origine. ? Parmi les grands chantiers de réflexion apparus en danse contemporaine durant la dernière décennie, celui ouvert par Fiadeiro apparaît comme l’un des plus stimulants. Ainsi sa création "Où va la lumière quand elle s’éteint ?" présente-t-elle notamment un homme et une femme auquel s’adjoint un dramaturge-chorégraphe nanti d’un micro miniature, qui, dans la première partie, vient leur susurrer à l’oreille des indications qui ne sont audibles qu’à eux seuls. Ces informations suscitent une suite d’improvisations sous formes de phrases chorégraphiques développées dans un espace délimité par un immense triangle. Au fil du second volet, ce qui était précédemment inouï se révèle sous la forme d’une bande son permettant de réécouter à l’identique les stimuli ou les indications ayant suscité les fragments de réel. Entretemps, les habits des deux interprètes ont changé et les propositions chorégraphiques aussi. Où va… met en présence le spectateur avec la manifestation, la présentation du "réel" que vit l’interprète. "Il y a cette idée de page blanche avec le vide, puis quelque chose s’y inscrit, une femme. On assiste ensuite à une succession d’événements connectés ou non, précise le chorégraphe. C’est alors au public de réaliser sa propre construction mentale. La pièce explore la relation entre espace intérieur et extérieur, la manière de percevoir l’espace et nous même dans celui-ci." Cet opus qui n’exclut nulle ironie affirme une magie enfantine des apparitions et joue en permanence sur les limites du cadre de la représentation. Dans cette création d’un espace-temps pluriel, Fiadeiro tente ainsi de faire échapper le spectateur au grand enferment d’une salle de spectacle qui borne par essence son champ visuel et auditif. Par le biais d’une mise en profondeur de sons captés live dans les espaces autour du lieu de la re-présentation jusqu’à déboucher sur la rue, ce travail a véritablement dilaté les limites de la perception, tout en les inscrivant dans une toponymie concentrique, inscrivant la scène dans le tissu spatial et sonore qui l’englobe et le circonscrit.

Bertrand Tappolet

Voir en ligne : Festival Montpellier Danse

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