Aix-en-Provence : 60ème édition

, par  François JESTIN , popularité : 8%

Six opéras au programme de cette 60ème édition du festival d’Aix-en-Provence, ainsi que de nombreux concerts à déguster. La salle fermée du Grand Théâtre de Provence, inaugurée il y a un an, a pris aujourd’hui une place prépondérante, et modifie l’esprit du festival.

Commençons avec le 3ème épisode de la tétralogie wagnérienne, et la prise de rôle de Ben Heppner dans Siegfried. Si l’on attendait un déferlement de décibels du ténor canadien, la déception est quelque peu au rendez-vous.
Heppner, qui restera prodigieusement musical et nuancé toute la soirée, commence prudemment le début du 1er acte, pour projeter de vaillants aigus en fin de I (la forge de Notung) et au cours du II. Mais il commence à accuser de très nets signes de fatigue au III, avec en particulier deux ou trois attaques très moyennement franches, voire détimbrées. Très belle prestation globale cependant, mais il n’est pas sûr qu’il reprenne souvent à l’avenir ce rôle de Heldentenor, dramatiquement au-dessus de son format vocal. Le contraste avec Katarina Dalayman (Brünnhilde) est saisissant, dans le long duo qui clôt la représentation. Bien sûr, la vierge éveillée par son libérateur n’a pas eu à chanter pendant les 4 heures précédentes, mais le duo tournerait presque à un air pour Brünnhilde, et on espère vivement revoir la soprano suédoise l’année prochaine pour le Crépuscule des Dieux. Willard White (der Wanderer) est bien plus à l’aise que l’an dernier, toujours en manque de graves, mais il impose un médium et des aigus impressionnants.

« Siegfried » avec Burkhard Ulrich (Mime) et Ben Heppner (Siegfried)
© Elisabeth Carecchio

Le ténor Burkhard Ulrich remporte, à juste titre, un succès considérable, grâce à sa voix cynique, ironique, toujours sonore, et qui caractérise parfaitement le nain Nibelung – et même s’il est plutôt de grande taille ! Le dragon Fafner d’Alfred Reiter est sans problème, et somptueuse l’alto Anna Larsson (Erda), alors que le point faible de la distribution reste Dale Duesing (Alberich), aux aigus misérablement rétrécis, et qui frise l’étranglement ; celui-ci compense quand même par un formidable jeu, à la limite du fou furieux.
La réalisation scénique de Stéphane Braunschweig est dans la lignée de la sobriété de Rheingold et Walküre, et manque visiblement d’idées et d’images fortes. Rien à signaler, à part l’absence de dragon, et le passage furtif de Sieglinde en fond de scène lorsque Siegfried songe à sa mère. Même s’il n’y a vraiment pas grand-chose à voir sur scène, le jeu des acteurs est efficace, et recentre finalement – par force ! – l’action sur les protagonistes. L’orchestre des Berliner Philhamoniker, emmené par Simon Rattle est un bonheur permanent, avec des moments proprement magiques, comme cet unisson de cordes à l’arrivée de Siegfried sur le rocher de Brünnhilde. Sir Simon se laisse parfois un peu emporter par le flot musical, et l’orchestre couvre alors nettement les voix, dans une salle où l’acoustique est ce soir nettement défavorable aux chanteurs, et où il faut tendre l’oreille en permanence vers le plateau.

Mozart dehors
On se rassure sur ses tympans en passant dans la cour de l’Archevêché, où l’acoustique est excellente, partout dans cette salle extérieure, berceau du festival. En 1948, un Cosi fan Tutte inaugurait le festival d’Aix, sur un minuscule podium installé dans un angle de la cour. Les moyens déployés pour le Cosi de 2008 sont évidemment beaucoup plus conséquents, mais le résultat n’est pas à la hauteur. Confiée au cinéaste Abbas Kiarostami, la production est satisfaisante, sinon enthousiasmante, avec des acteurs qui jouent de manière vivante et naturelle, dans une ambiance méditerranéenne, aux couleurs ocre, rouge. Les changements à vue des décors, de Chloé Obolensky, sont rapides et efficaces : deux fauteuils, puis quatre bacs à fleurs et des cyprès. Le petit plus du cinéaste sont – assez logiquement pour cette Palme d’Or 1997 à Cannes ! – de jolies séquences projetées en fond de plateau : clients attablés à la terrasse d’un café, puis bleu profond de la mer méditerranée, et enfin, lors de la cérémonie du mariage, le chef et son orchestre dans une espèce de salle de bal éclairée par un lustre imposant.
Lorsque Christophe Rousset « sort » de ce film en miroir de l’action « réelle », pour venir saluer « en vrai », l’effet en devient magique, mais il aura fallu attendre jusqu’au bout pour accéder à la magie… A la tête de la Camerata Salzburg, la direction de Rousset, souvent très rapide, voire précipitée, ne convainc pas. Et la distribution vocale encore moins : le timbre de Sofia Soloviy (Fiordiligi) est franchement ingrat dans ses récitatifs – cela s’arrange lorsqu’elle chante – et Janja Vuletic (Dorabella) manque souvent de justesse. Le ténor Finnur Bjarnason (Ferrando) est trop nasillard pour être élégant, tandis que le baryton Edwin Crossley-Mercer (Guglielmo) est le meilleur élément de l’équipe, avec un instrument joliment timbré. William Shimell (Don Alfonso) est une caricature vocale, et le jeu de Judith van Wanroij (Despina) nous tire de l’ennui, sans toutefois nous éblouir côté vocal.

« Zaide »
© Elisabeth Carecchio

Entendu le lendemain dans Zaide, le même orchestre du Camerata Salzburg semble méconnaissable, conduit cette fois par Louis Langrée. Dès les premières notes, on retrouve les différentes qualités de profondeur, contraste, relief, densité, solennité, allègement. Sans constituer la priorité du spectacle, le niveau vocal est très honorable : joli timbre de Ekaterina Lekhina (Zaide), mais sans maîtrise complète de l’agilité sur ses aigus, ténor expressif de Sean Panikkar (Gomatz), et efficaces Alfred Walker (Allazim), Russell Thomas (Sultan Soliman) et Morris Robinson (Osmin), en relevant un accent américain prononcé sur la diction allemande de ce dernier. Exceptée la soprano russe, tous les protagonistes sont de couleur, noirs américains pour la majorité, entourés d’un chœur amateur, en provenance de quartiers défavorisés d’Aix-en-Provence (difficiles d’en trouver, mais en cherchant bien…). La production de Peter Sellars, qui a déjà été montrée à Vienne et Londres, se veut un manifeste contre l’esclavage moderne, et Zaide constitue en quelque sorte un prétexte de départ à ce spectacle militant. Les maîtres d’œuvre transforment en effet cette œuvre inachevée de Mozart, dont il n’existe qu’environ 45 minutes de musique, en représentation d’un peu moins de 2 heures, en y ajoutant plusieurs passages orchestraux de Thamos, Roi d’Egypte, ainsi que quelques séquences sans paroles, ni musique. Eclairé par des néons blafards, sur deux niveaux reliés par des escaliers métalliques, un atelier de couture clandestin est plaqué sur l’entière surface du cadre de scène. Le geôlier entre et sort de l’atelier, à chaque fois en enlevant backstage des chaînes, donnant trois tours de clés dans la serrure, et claquant bruyamment la porte. La répétition de ces va-et-vient produit rapidement des ronchonnements chez certains spectateurs, et l’effet désiré est atteint : agression des oreilles, insoutenable stress, et sensation d’enfermement. On reconnaît la touche de Sellars dans la chorégraphie des gestes, comme le couple Zaide – Gomatz, attiré puis repoussé, cet univers carcéral générant un lourd dysfonctionnement des relations humaines.

Passion… peu passionnante
La création mondiale du nouvel opéra de Pascal Dusapin, sur commande du festival, ne déclenche pas d’enthousiasme généralisé. Donné dans le minuscule théâtre du Jeu de Paume, c’est d’ailleurs le seul spectacle qui n’est pas joué à guichets fermés. La musique de Passion peut se résumer principalement en un long lamento, dont la continuité risque d’engendrer la monotonie. Quelques ruptures, souvent brutales, de rythme ou d’orchestration, viennent cependant prouver, s’il en était besoin, les capacités de composition de Dusapin, par exemple des soli de clavecin finement mélodieux, ou des instruments ou voix relayés par des moyens électroniques. Sur le plan vocal, les répétitions – parfois nombreuses ! – de certains mots se veulent d’inspiration monteverdienne, mais finissent par irriter ou amuser – au choix ! La tension dramatique de la pièce est portée à son maximum dès les premières notes, sans possibilité de progression ensuite, si bien que la salle décroche rapidement. Belles prestations de la soprano Barbara Hannigan (Lei) – les suraigus piqués sont très sollicités – et voix masculine moins heureuse du baryton Georg Nigl (Lui), sous la direction du chef Franck Ollu.
La mise en scène onirique de Giuseppe Frigeni est réussie, ainsi que ses décors : un cours d’eau en avant du plateau, un gros coquillage à cour, et un diapason géant surmonté d’un diaphragme, dont les ouvertures et fermetures successives figurent les cycles jour – nuit.

« Passion » de Dusapin
© Elisabeth Carecchio

L’Infedeltà… fidèle à l’esprit du festival
C’est sans doute avec l’Infedeltà delusa, burletta de Haydn, donnée dans la petite cour de l’Hôtel Maynier d’Oppède, que l’on goûte le mieux aux douces soirées aixoises. Un bon gros platane sur un côté des gradins, le vent qui s’engouffre dans le feuillage, la très lointaine rumeur de la ville, et un spectacle de qualité, monté avec l’intelligence qu’exige la limitation de l’espace et des moyens. L’élément central du décor (Anouk dell’Aiera) est un imposant cube à deux étages, dont certaines faces sont tendues de voilages magnifiquement éclairés par David Debrinay. Les personnages vont et viennent toute la soirée à l’intérieur, à l’étage, autour, dans une mise en scène vivante et toujours en situation, réalisée par Richard Brunel. A l’exception de Yves Saelens (Filippo), les protagonistes sont en début de carrière prometteuse : Ina Kringelborn (Sandrina), James Eliott (Nencio), Andreas Wolf (Nanni), et une mention spéciale pour la tourbillonnante soprano Claire Debono (Vespina), excellente comédienne. Jérémie Rohrer, à la tête de son orchestre Le Cercle de l’Harmonie, assure une direction remarquable de ressort et d’application.

Eblouissant Belshazzar
La distribution de l’oratorio de Haendel, programmé en clôture du festival, était alléchante sur le papier, et elle a tenu ses promesses. Mis en scène par Christophe Nel, cet opus renferme en fait tous les canons de l’opéra : drame, action, rebondissements sont au rendez-vous. Le dispositif scénique consiste en quatre plates-formes étagées, que gravissent et dé-escaladent des figurants et les personnages principaux, surtout le roi Belshazzar qui trône au sommet au début de la pièce. Ces quatre niveaux de podium viendront se superposer au moment où la main de Dieu trace des caractères mystérieux, et du sang coulera de ce mur, en même temps qu’un roi Belshazzar chutera des cintres. Le jeu des acteurs est original et bien pensé, en particulier le bouillonnant et guerrier Cyrus, et le pantin désarticulé Belshazzar qui roule des yeux de psychopathe.

« Belshazzar »
© Elisabeth Carecchio

Mais c’est surtout le traitement du chœur, personnage principal de cet oratorio, qui force le respect, en se métamorphosant sans à-coups en Juifs, Babyloniens, puis Perses, au moyens respectivement de couvre-chefs, bouteilles de vin et feuilles de vigne, puis bandeaux rouges sur le front. Le contre-ténor Bejun Mehta (Cyrus) remporte tous les suffrages – vélocité des vocalises, variations des couleurs, graves charnus, volume toujours appréciable – et la soprano Rosemary Joshua (Nitotric) est idéale, avec son timbre enchanteur, et ses aigus piquants et précis. Le ténor Kenneth Tarver dans le rôle-titre chante toutes les notes de sa partition, ce qui est déjà une performance si on considère les difficiles passages vocalisés, et les écarts monstrueux, mais il y manque peut-être d’un peu d’éclat pour un roi de Babylone. Beaux timbres de la mezzo hiératique Kristina Hammarström (Daniel) et de la basse Neal Davies (Gobrias). La direction de René Jacobs fait plaisir à entendre : la formation de l’Akademie für alte Musik Berlin est placée dans une fosse dont le niveau a été relevé, permettant ainsi une acoustique parfaite, et un équilibre fosse – plateau toujours idéal. La battue est pleine de vie et précise, sans aller toutefois jusqu’à un intégrisme baroque, et il faut mentionner enfin les chœurs somptueux du RIAS-Kammerchor, très chaleureusement applaudis au rideau final.

François Jestin

Wagner : SIEGFRIED : 1er juillet, Grand Théâtre de Provence
Dusapin : PASSION : 8 juillet, Théâtre du Jeu de Paume
Haydn : L’INFEDELTA DELUSA : 11 juillet, l’Hôtel Maynier d’Oppède
Mozart : COSI FAN TUTTE : 13 juillet, Archevêché
Mozart : ZAIDE : 14 juillet, Archevêché
Haendel : BELSHAZZAR : 21 juillet, Grand Théâtre de Provence

Voir en ligne : Festival d’Aix-en-Provence

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