Genève, La Bâtie : Expressivité

, par  Bertrand TAPPOLET , popularité : 12%

Festival transdisciplinaire, la Bâtie fait la part belle à la danse. Des corps comme traversés de flux électriques à ceux mettant en relation mouvement et musique, les figures de la danse ne se déparent jamais d’une belle expressivité, entre abstraction et théâtralité.

Images et corps
Artiste plasticien, le Japonais Hiroaki Umeda se plaît à délier un univers minimaliste, alternant plages virulentes et stases d’une étrange douceur, lenteur et fulgurance. D’une grande intensité graphique et perceptive, son solo While going to a Condition nous immerge dans le corps vibratile, la texture d’images (convoquées comme sources luminescentes) et les sons numériques et électroniques. Pour un canevas de gestes d’une incroyable fluidité. On songe, un temps, au travail photographique de Muybridge dans cette suite d’instantanés allumant des poses corporelles sous un déluge de lumières stroboscopiques magnétisant l’espace.

« While going to a condition ». Chorégraphie et interprétation : Hiroaki Umeda.
Photo : Julieta Cervantes

Disciple de Saburo Teshigawara, Hiroaki Umeda puise à même la danse classique occidentale, le hip hop et le butô post apocalypse nucléaire. Il y a un je-ne-sais-quoi d’alchimique dans sa manière de composer : partir d’un espace dénudé, voir une image surgir et se ramifier, dessiner la danse simultanément au son et à la partition imagée.
Confrontation entre image virtuelle du corps et incarnation charnelle de l’interprète, De deux points de vue est un opus griffé par Michèle Noiret. L’opus mobilise des techniques d’enregistrement optique en temps réel du mouvement et des capteurs sur le corps des danseurs comme éléments d’une nouvelle chorégraphie interactive. La chorégraphe et interprète belge, qui connut un long compagnonnage artistique avec Stockhausen, en a gardé une exigence artistique élevée qu’elle met au service d’un univers poétique et surréaliste. Sur une haute surface de métal transfigurée en écran, l’image projetée d’une danseuse semble surgir d’un songe flottant tandis que sa silhouette, bien réelle, progresse entre apparition et disparition. Un homme la rejoint pour un duo dont le sens souvent échappe. Mais pas l’ensorcellement, âpre et charnel, né de ces anatomies glissant à la surface de toutes les images.

« De deux points de vue ». Chorégraphie : Michèle Noiret
Photo : Laurent Philippe

Musicalité et théâtralité
Les toujours foisonnantes passerelles et associations premières entre danse et musique constituent l’humus de la pièce pour sept danseurs due à Thomas Hauert, Accords. Les interprètes de sa Compagnie ont imaginé notamment des soli traversés par plusieurs rythmes qui trouvent leur exacte traduction dans différentes parties d’un même corps. La création abstraite se découvre comme une composition musicale. Elle recourt ainsi au principe des « unissons improvisés » qui favorise l’écoute dynamique entre danseurs ainsi que leur extrême concentration. Comme en jazz parfois, l’improvisation se développe au cœur de codes bien définis et précis. A tour de rôle, chacun, au fil d’un mouvement, devient le leader du groupe qui oscille dans l’espace, comme un immense organisme à géométrie plurielle. Parfois développées en miroir, les impulsions mouvementistes circulent d’un danseur à l’autre, intuitives et en écho aux œuvres de Rachmaninov, Ravel, Satie et Moser.

« Accords », chorégraphie de Thomas Hauert.
Photo : Filip Vanzieleghem

Objets manufacturés en porcelaine et installations réalisées à partir de porcelaine colonisent l’espace scénique pour le bien nommé The Porcelain Project, plongée dans un univers déjanté qui se joue aux frontières toujours mouvantes de l’absurde. Dû à Grace Ellen Barkey, co-fondatrice de la belge Needcompagny, ce théâtre de figures géant joue de l’interaction entre environnement scénographique et performers. Qui de l’un manipule l’autre ? Se développe alors une sorte d’hybridation entre porcelaine et corps. Qui requiert une grammaire chorégraphique d’une haute densité et d’une impeccable précision. Les corps s’érotisent et une sensualité baroque et étrange fleurit à l’ombre du service à thé. La dramaturgie musicale, elle, s’étend du ballet à récitatif à la musique de fanfare en serpentant par la house. Théâtre, arts plastiques et danse se rencontrent dans les plis fragiles et compacts à la fois d’une installation mouvante.

Bertrand Tappolet

La Bâtie, du 29 août au 13 septembre
www.labatie.ch

Voir en ligne : La Bâtie - Festival de Genève

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