Montpellier Danse 2008 : Compte-rendu

, par  Bertrand TAPPOLET , popularité : 13%

Le sillon creusé par une démarche chorégraphique est parfois si profond qu’il vous travaille à vie.

Le Festival Montpellier Danse en a proposé de nombreuses, parmi lesquelles, Fuero(n) de la Catalane Germana Civera sur l’agora chorégraphique et sa transmission entre générations. Avec Miroku, Saburo Teshigawara signe une forme de méditation mouvementiste qui oublie les articulations. Heterotopia de William Forsythe voit les danseurs tordre savamment leurs lignes de corps. Tati, le dessin animé et la cocasserie des productions du tandem Deschamps-Makeïeff ne sont pas loin.

Âges enfin réunis
Fuero(n) (« Ils furent ») s’ouvre sur l’évocation de la vallée du Jugement dernier située à proximité du Mont des Oliviers, par la voix off d’une petite fille. Comment mieux poser la question de la mémoire qui traverse les générations se succédant que de faire défiler sur scène une procession serpentant dans l’espace ? L’épisode est une réduction à quelques pas (deux en avant et un balancement d’une jambe à l’autre) de la litanie d’arabesques ciselées de l’entrée des Ombres de La Bayadère, dans la chorégraphie de Petipa. Dix danseurs accompagnés par trois groupes de sept : enfants, seniors et personnes entre la trentaine et la cinquantaine.
Cette pièce se présente comme un tuilage de références, du ballet à la « non danse » des années 90. Un maillage indécidable dans le brouillage des signes et l’accumulation des fausses pistes, oscillant notamment entre le dressage sans ménagement des corps et la revisitation de l’histoire de la danse. Le spectacle aligne différents tableaux où chacun va incarner tour à tour le public (que l’on parque martialement à cour et à jardin), le danseur, le chorégraphe pour affirmer la danse comme vecteur du lien social. Témoin cette scène qui voit un danseur asiatique jeter des chocolats vers des enfants accroupis tout en reprenant, comme à l’entraînement, l’ondulation d’une froide sensualité du solo de Jorge Donn dans Le Boléro de Ravel, chorégraphié par Béjart. Fuero(n) vaut par sa capacité à interroger les états de corps en danse. Avec tout un va-et-vient entre anatomies dansantes sommées de performer et liberté retrouvée d’êtres dénudés glissant sur une fine pellicule d’eau.

« Miroku » de Saburo Teshigawara.
Photo Bengt Wanselius

Danse sculpturale
Un corps idéogramme, une précision de gestes menant à un propos spirituel. La fragilité gracile, l’inclination pour les changements d’état, alterneront le mystère d’un vibratile et fluide déploiement avec des attaques nerveuses, tranchées. Procédant par saccades, Saburo Teshigawara délie la vitesse vertigineuse d’une danse énergétique. Ce qui est à éprouver dans Miroku suscite une fragmentation tant visuelle qu’une forme d’au-delà du temps.
Parce qu’il a été peintre, le sensoriels pulsionnel proposé peut rappeler les immenses tableaux luminescents des installations de l’Américain James Turrell. Teshigawara est cette touche colorée flottant comme en apesanteur sur le plateau, les jambes pareilles à des lianes et les bras comme un oscilloscope d’une incroyable souplesse pour sonder l’espace alentours. Point de rencontre entre l’espace du dedans et l’extérieur, la lumière pour Teshigawara est une manière de modeler une aventure du temps. La musique que l’on croirait issue d’un monastère part d’un tintinnabulement pour s’étendre en graves sons de trompe et en telluriques scansions de mantras. Tout semble nous ramener au Temple Kohryuji dédié à Miroku Bosatsu (Bodhisattva) à Kyoto.

« Heterotopia », chorégraphie de William Forsythe. Ici, la danse des phonèmes.
Photo Dominik Mentzos

Navire chorégraphique
Le choc, c’est Heterotopia de Forsythe qui le procure. Pour cet opus, le chorégraphe dit s’être inspiré d’Hérotopies, des espaces autres de Foucault. Le philosophe y affirme que «  le bateau, c’est un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu, qui vit par lui-même, qui est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l’infini de la mer. Le navire, c’est l’hétérotopie par excellence. Dans les civilisations sans bateaux les rêves se tarissent, l’espionnage y remplace l’aventure, et la police, les corsaires. »
Vingt danseurs performeurs, flibustiers du geste savamment désarticulé se confrontent de près aux spectateurs, tous invités à déambuler sur l’immense scène du Corum. Deux espaces contigus sont reliés par des correspondances sonores. L’une est une forme de boîte noire théâtralisée. Des danseurs y réalisent solos et duos. Les corps se tordent comme les sons, cris, babils et piaillements qu’ils émettent. L’autre frappe par son assemblage de tables-praticables laissant ça et là des trouées où les danseurs s’engouffrent, agités de spasmes. Les interprètes évoluent, désarticulant leur corps. Une anatomie souvent en morceaux, bras autonome, main papillon, pied rebelle. On s’essaye d’articuler un son en répétant désespérément celui qu’un maître de volière s’échine à dicter. S’agirait-il d’être des martyrs à l’entraînement, dans les antichambres de la réussite chorégraphique ? Les duos sont d’une fulgurance mythique qui séduit : une femme, les yeux révulsés, guide une compagne également aveugle dans une lente évolution entre les tables, multipliant les points de contact entre les anatomies, rendant plus poignante la tragédie qu’elles portent, décalant le duo errant formé par Œdipe et sa fille Antigone chez Sophocle. Forsythe poursuit sa subversion de codes liés à la représentation.

Bertrand Tappolet

Voir en ligne : Montpellier danse

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