Montpellier Danse 2008 : Correspondances secrètes

, par  Bertrand TAPPOLET , popularité : 16%

L’une des forces de proposition du Festival Montpellier Danse est de permettre la cohabitation de démarches formellement exigeantes sans perdre de vue le souci de l’arpentage des passerelles plurielles entre gestes et partitions musicales.

Témoins l’inscription de son travail dans une historiographie de la pratique chorégraphique par l’ancien dramaturge de Pina Bausch, Raimund Hoghe. Son Boléro Variations serpente sur la musique entêtante de Ravel. Mais aussi Comedy, dans la veine d’une déconstruction des comédies cabaret de Bob Fosse par Nasser Martin-Gousset. Vue sur un intérieur lounge et ultra stylisé, mix de tableaux burlesques et de danse aux lignes d’une imparable fluidité constituent l’humus de cette nouvelle création. Au détour de son Libido Sciendi, le metteur en scène et chorégraphe Pascal Rambert imagine, lui, un théâtre d’abouchements entre parties de l’anatomie homme-femme, circulations corporelles saisies entre Bataille, Lautréamont et Sade, poésie un brin onaniste des contreforts corporels d’un duo dénudé se parcourant dans une partition déliée toute en attouchements et caresses.

Dans le sillage d’un Alvin Ailey, le chorégraphe Alonzo King joue la carte de la rencontre entre un art de combat et des corps éthérés, dont les mouvements comme suspendus ressemblent aux battements d’une aile de papillon dans une composition, Long River High Sky. Qui fait sourdre une mystérieuse vulnérabilité transfigurée en sidérante énergie. Face à de graciles créatures, se déploient les figures de proue d’une part importante de la culture manga et rap, les moines combattants Shaolin dévolus aux arts martiaux depuis le VIe siècle. Au fil du temps, ils développèrent ainsi un système de combat complexe et singulier qui restera pendant des siècles la référence de la plupart des écoles d’arts martiaux asiatiques.

« Long River High Sky », chorégraphie de Alonzo King
© Marty Sohl

Lancinant Ravel
Après Sacre - The Rite of Spring (2004) et Swan Lake, 4 Acts (2005), Raimund Hoghe aborde un autre grand standard de la musique classique, le Boléro de Maurice Ravel, déjà parcouru par les chorégraphes Maurice Béjart et Odile Duboc. Sur la pulsion du boléro andalou, cette œuvre singulière, qui tient le pari de durer plus d’un quart d’heure avec seulement deux thèmes et une ritournelle inlassablement répétés, est considérée par son auteur comme une expérience d’orchestration « dans une direction très spéciale et limitée ». Ravel fut d’ailleurs rapidement exaspéré par le succès de cette partition qu’il disait «  vide de musique ».
« Mon premier souvenir du Boléro date de l’interprétation en 1984, lors des Jeux olympiques de Sarajevo, des patineurs Jayne Torvill et Christopher Dean. Leur performance sur la musique de Maurice Ravel est devenue légendaire et a marqué l’histoire du patinage artistique. Mais le boléro est aussi une danse espagnole du XVIIIe siècle, un style musical hérité de l’Amérique du Sud. Besame mucho est un boléro, de même que la chanson Somos novios. Ce sont tous ces horizons que je souhaite explorer dans ma nouvelle création. » Et que la musique soit de Tchaïkovski, Ravel, Verdi ou de compositeurs sud-américains, elle est pleinement incarnée dans la danse d’une rare densité, épurée, minimale, plus allusive qu’illustrative de Hoghe.

D’où un Boléro qui se dévoile comme une réflexion sur la charge chorégraphique que suggère cette musique répétitive, primaire et ensorcelante. Comme certains instruments de la partition ravélienne (saxophone soprano, grosse caisse, cymbales, tam-tam), des gestes ne sont convoqués n que le temps de quelques mesures. Hoghe a parfaitement saisi que la ritournelle est la clé de voûte du Boléro. Elle sert d’introduction et de conclusion à l’œuvre, sépare chaque entrée des thèmes et, répétée huit fois en arrière-fond des mélodies, leur sert d’accompagnement rythmique et harmonique. Ce principe de la répétition est l’un des leitmotivs du travail de l’Allemand, où l’on est peut-être dans les parages de La Dernière bande de Beckett. « Répéter, s’écouter, souffle le chorégraphe et danseur au corps troublant et sinueux, c’est-à-dire partir à la rencontre de ses multiples passés et de la pluralité des temps qui composent une vie humaine. »
À partir d’éléments issus du théâtre et de la performance, Hoghe a su échafauder une oeuvre éminemment personnelle, volontiers autobiographique, peuplant ses rituels sobres et intimistes de fragments musicaux. Chaque spectateur peut développer une histoire avec la musique de Ravel débarrassée de toute dimension d’ornementation, lorsque la pièce tendue de noir devient un espace de projection pour se la remémorer ou se l’imaginer. À la recherche de zones de contact, sensorielles ou tactiles, Hoghe poursuit son interrogation de la mémoire du corps et de la danse déjà initiée au fil de son Sacre du Printemps, d’Histoire de danse" ou de Swan Lake, 4 Acts. Se dessine aussi une sorte de voyage dans le temps de la danse qui dynamise les corps.

Climat chorégraphié
Pour Comedy, son chorégraphe, Nasser Martin-Gousset annonce qu’elle porte le sceau des années 60, une époque insouciante où encore chaque matin des femmes et des hommes savaient se glisser entre leurs rêves. La réalité qui les attend, ils savaient encore la replier comme un mouchoir. Il y avait des adolescents assez sauvages pour refuser d’instinct le sinistre avenir qu’on leur prépare. Des jeunes gens assez passionnés pour déserter les perspectives balisées qu’on veut leur faire prendre pour la vie. Comme souvent chez cet artiste qui saisit comme peu l’atmosphère d’une époque, son attente, son désir, ce qu’elle suggère, ce qu’elle dissimule, ce qu’elle appelle, se déploie un magnifique et languide cocktail de saynètes burlesques et de parties dansées avec une élasticité, une ductilité des corps toujours médusante. L’insensé d’un monde retrouve les voix de l’absurde décalé en tentant d’épouser l’esprit des comédies musicales américaines des sixties.
Face à notre société rapide et tonitruante, le chorégraphe et danseur, qui a notamment travaillé avec Josef Nadj, met en jeu les temps d’arrêt et de bascule par une langue corporelle rythmée comme un swing à fleur de peau par le jazz du Dave Brubeck Quartet joué in vivo sur le plateau. Nostalgie et mélancolie essorent des corps comme détachés d’eux-mêmes, dans une subtile et hypnotique mise à distance de leur pulsation intérieure.

Bertrand Tappolet

Montpellier danse 08, du 22 juin au 8 juillet
Rés et renseignements : 0033 (0) 800 600 740

Voir en ligne : Festival Montpellier Danse

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