Entretien : Stefan Kaegi

, par  Bertrand TAPPOLET , popularité : 8%

Stefan Kaegi mêle des voix de prière issues de la capitale égyptienne. Une partition concertante à dimension sociale, autobiographique et religieuse. Un art transitoire de la mémoire à voir au Festival d’Avignon.

Vers la fin des muezzins ?
Après avoir fait appel à des amateurs férus de maquettes ferroviaires (Mnemopark) ou des enfants de cadres expatriés au sein de multinationales installées en Suisse romande (Airport Kids), le metteur en scène suisse Stefan Kaegi a choisi Le Caire pour son ultime opus, Radio Muezzin. À travers les témoignages de muezzins, comme dans ses précédentes créations, se dessine une réflexion sur l’uniformisation des pratiques culturelles et leur caractère générique.

« Radio Muezzin » de Stefan Kaegi

Le muezzin est celui qui appelle les fidèles à la prière. Il est libre de définir son interprétation tonale du contenu de l’Adhan qui, lui, est fixe. Quatre se retrouvent sur le plateau, délient leur existence, leur rapport à la religion, et à leur travail rémunéré 70 euros par mois. Au Caire, ils seront peut-être ramenés à des tâches subalternes ou mis au chômage par la mutation technologique et une volonté politique de centralisation.
Une démarche qui s’inscrit parfaitement dans les horizons socio-politiques helvétiques agitées par « l’initiative anti-minarets » lancée par l’UDC et sur laquelle le peuple devra se prononcer. À mi-corps entre théâtre documentaire et fiction, Stefan Kaegi travaille au sein d’un groupe berlinois, le Rimini Protokoll, qui suscite des pièces documentaires axées sur le concept d’experts de tous les jours. Ce terme désigne des anonymes qui ont une spécialité. Le protocole de création est censé les préserver de la spectacularisation et ils peuvent possiblement refuser des actions scéniques. Rencontre.

Comment se présente cette création à la fois concertante et déconcertante ?
Stefan Kaegi : Le parcours biographique des muezzins est intiment lié au fait que ce qu’ils réalisent se rattache au son. Même s’ils racontent leur vie au cœur d’autofictions, la dimension musicale reste éminemment prégnante. Radio Muezzin peut ainsi se confondre avec une forme d’arrangement musical, tonal et compositionnel de divers témoignages qui tressent une polyphonie de voix. Si la partition concertante brasse plusieurs voix, il s’agit plutôt d’un chœur-conteur où l’on écoute par instants une seule et même voix et à d’autres une forme plus concertante, proche d’un ensemble.

Dès vos débuts, il y a chez vous cet intérêt pour la caractéristique spécifique des voix. Ainsi avec les femmes âgées de Kreuzworträtsel Boxenstopp et leur « voix aux codes multiples », comme vous les dénommez. Comment avez-vous perçu les voix des muezzins ?
Chez des personnes âgées notamment, on peut lire jusque dans leur voix ce qu’ils ont vécu. A mon sens, la voix dessine une impression d’un parcours de vie. K. Boxenstopp dévoilait quatre femmes de 80 ans en déployant un panorama singulier intimement lié à chaque voix qui constituait comme la biographie acoustique de ces êtres.
Le moment tournant que traverse l’histoire du Caire est marqué sur scène par la présence d’un vieillard à la voix qui n’est pas véritablement harmonique. Il est rejoint par un muezzin aveugle doté d’une voix très haut perchée. Puis, un autre à la voix virtuose qui risque de remplacer nombre de ses collègues, une sorte de muezzin centralisé dont l’expression vocale deviendra générique dans la capitale égyptienne.

« Radio Muezzin » de Stefan Kaegi

Quelle est l’importance de la mutation en cours au Caire ?
Cette quête d’une perfection vocale unique, diffusée électroniquement dans toutes les mosquées, pose le problème de l’absence du muezzin dans son lieu de prière. Alors qu’historiquement l’écoute de la voix est intimement liée à sa rencontre physique dans un lieu. Hors de l’appel à la prière (adhan), la voix joue un rôle essentiel dans l’Islam. Au sein des écoles coraniques, l’enseignement est étroitement associé au son. On apprend ainsi moins la mélodie, laissé à la libre appréciation de chacun, que les rythmes dans lesquels est récité le Coran au cœur d’un processus de répétition, allant de la bouche à l’oreille. Pourquoi remplacer des êtres humains par un procédé de diffusion au cœur d’un travail qu’ils ont du plaisir à effectuer, c’est ce que ne comprennent pas les muezzins présents sur scène.

Et l’espace scénique ?
J’ai travaillé avec un artiste visuel du Caire et la musique est réalisée par un Egyptien ainsi qu’avec une Egyptienne pour la dramaturgie. Espace de communication et de co-connaissance, la scène s’essaye à reproduire une forme de mosquée improvisée, dont plusieurs éléments sont reproduits : les tapis de prières ainsi que les ventilateurs, les chaises plastiques et un vestiaire à chaussures. Une fenêtre vidéo ouvre un espace à chaque biographie et partant à une autre réalité. D’où quatre écrans dépeignant de manière documentaire la vie de chaque muezzin dans la mosquée, la rue ou à leur domicile. En voyageant avec le spectacle, peut-être ces hommes se transforment-ils en ambassadeurs de leur propre existence ou se réinventent-ils dans une forme d’autoportrait ?

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Avignon, Cloître des Carmes, 22 au 29 juillet 2009
Rés. : www.avignon.com

Voir en ligne : 63e Festival d’Avignon

Brèves Toutes les brèves